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02/11/16 | 13 h 32 min par Dechen Palmo

Barrages chinois : la face cachée d’une politique

Barrage en construction sur le haut Mékong. Photo: Michael Buckley

Le contrôle de la Chine sur “l’or bleu” du plateau tibétain lui a conféré une influence considérable et a rendu sa puissance hydraulique potentielle comparable à la puissance pétrolière de l’Arabie Saoudite.

De plus, le pays du monde qui a le plus de barrages, pour les deux-tiers d’entre eux situés sur le plateau tibétain, est encore engagé dans un processus qui en construira davantage pour satisfaire les besoins en énergie grandissants de son secteur industriel. À l’heure actuelle, il y a en Chine plus de 87 000 barrages et au cours des 10 dernières années le pays a mis en place une capacité hydro-électrique supérieure à celle du reste du monde. Ce qui signifie que la Chine continue de jouer un rôle prépondérant dans le développement hydro-électrique mondial.

En outre, les banques et les entreprises chinoises investissent  maintenant dans les plus grands projets de barrages du monde. Dès août 2012 les banques et les entreprises étaient parties prenantes dans presque 308 projets de barrages dans 70 pays différents. Aujourd’hui la compagnie d’état  Sinohydro Corporation est la plus importante firme hydro-électrique du monde et la Banque Chinoise d’Import-Export (China Exim Bank) s’est avérée être le plus gros investisseur en matière de barrages de grande taille.

À quel prix la Chine se développe-t-elle?

À propos du débat en cours sur l’impact écologique de ces barrages, Mark Tercek, PDG de Nature Conservancy a déclaré : « Les défenseurs de l’environnement ont, pour la plupart d’entre eux, horreur des grands barrages, même si ces derniers fournissent une énergie propre. »

Malheureusement, ces barrages ne sont pas synonymes « d’énergie propre » comme l’affirme Tercek. En réalité, les barrages sont l’un des facteurs déterminants des changements climatiques.

D’après Ivan Lima et un certain nombre d’experts de l’Institut National pour la Recherche Spatiale (INPE), les grands barrages du globe dégagent 104 millions de tonnes métriques de méthane chaque année, ce qui implique que les émissions de méthane provenant des barrages sont responsables d’au moins 4% du réchauffement planétaire causé par des activités humaines.

Si l’on considère le cas du Mékong, les autorités chinoises affirment que les barrages construits dans la partie supérieure du fleuve auraient un impact environnemental positif. Ils assurent qu’au cours de la saison humide, les barrages permettront non seulement de contrôler les inondations et l’érosion des berges, mais surtout de fournir une énergie propre. À l’inverse, le lâcher des eaux au cours de l’été permettra de remédier au manque d’eau pendant la saison sèche.

On peut construire des barrages sur une rivière dans des proportions acceptables sur le plan environnemental. Mais ce que la Chine est en train de faire dépasse des proportions raisonnables. Pourtant, les Chinois refusent d’admettre que le développement de l’énergie hydro-électrique altère l’hydrologie des rivières car elle force les variations du débit en réduisant et retardant le débit en saison humide et en l’augmentant en saison sèche. Ceci impacte les écosystèmes et la vie des populations qui dépendent du débit naturel des rivières. De plus ces fluctuations sont provoquées en fonction de l’augmentation ou de la diminution de la demande en électricité.

Par ailleurs, le contrôle du flux des inondations a un autre effet pervers. Les inondations saisonnières sont déterminantes pour l’agriculture et la pêche car les crues fertilisent les sols et y déposent des sédiments. Les nutriments apportés stimulent la chaîne alimentaire et enrichissent les sols, ce qui a pour conséquence de promouvoir l’agriculture et la pêche. En conséquence, les barrages construits sur le Mékong ont provoqué des pertes considérables pour les populations qui dépendent du fleuve pour survivre.

D’autre part, les barrages construits sur le cours supérieur du Mékong sont situés dans des zones sismiques à haut risque. Pourtant, les régulations chinoises stipulent que les barrages sont conçus pour résister à l’activité sismique. Si une catastrophe survenait, les grands barrages construits sur le cours supérieur du fleuve ne résisteraient pas, et on assisterait à un «effet domino », qui déclencherait la destruction en cascade des barrages situés en aval.

En 2012, un rapport de Probe International a révélé que « 98,6% de ces barrages et 99,7% de la capacité de production électrique de la Chine de l’Ouest seront situés dans des zones présentant un risque sismique de modéré à très fort ».

Adrian Moon, un géologue qui  étudie l’activité sismique sur le plateau tibétain, le Sud-Est du Tibet et l’Ouest du Sichuan depuis 2009, soutient que « Dans une région comme le Sud-Est du Tibet, avec une géologie aussi complexe et des lignes de failles, on ne peut pas prétendre que parce que rien ne s’est produit dans le passé cela veut dire qu’il n’arrivera rien dans le futur. »

La Chine a fait la sourde oreille à ces avertissements et poursuit sa politique frénétique de construction de barrages sur le plateau, c’est à dire 6 barrages hydro-électriques géants sur le Lancang (le Mékong) plus un projet de barrage de grande taille sur le fleuve Rumei (ou Rongmei en tibétain) qui, une fois achevé, sera le deuxième plus haut du monde, avec une hauteur de 315 mètres.

Plus de barrages au Tibet que dans le reste du monde.

En mars de cette année la Chine a révélé son plan de développement pour les cinq prochaines années. Selon son 13ème Plan Quinquennal, la Chine est parvenue à dépasser l’Union Européenne en matière d’investissement dans des énergies propres au cours des 5 années passées et elle a pour objectif de dominer le marché des technologies propres en Chine et à l’étranger pour les 5 années à venir.

La question se pose donc : l’énergie hydro-électrique telle qu’elle est présentée dans le 13ème Plan Quinquennal peut-elle être considérée comme une énergie propre ?

Si tel est le cas on assistera à une escalade de la construction de barrages sur le plateau tibétain plus que dans n’importe quelle parties du monde ?

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L’impact des barrages chinois sur les pays riverains

Le contrôle du Tibet par la Chine confère à celle-ci un privilège particulier, celui d’être le pays riverain de la plupart des grands fleuves d’Asie, et Pékin exploite cette position avantageuse dans le jeu de la diplomatie aquatique.

Depuis fin 2015, les pays riverains du fleuve Lancang-Mékong ont connu des sécheresses importantes et le gouvernement chinois en impute la responsabilité au phénomène El Nino comme il le fait fréquemment pour détourner les reproches qui pourraient être faits aux barrages.

Afin de démontrer son influence sur les pays riverains  et de lutter contre la sécheresse dans le delta du Mékong  la Chine a donc annoncé le lâcher des réserves d’eau d’urgence de la station hydro-électrique de Jinghong en avril et mai 2016. Cet exemple nous permet d’observer que Pékin avait déjà affirmé sa domination sur le Mékong et que les pays en aval sont donc dépendants du bon vouloir et de la charité de la Chine pour une ressource d’importance vitale.

De même, le géo stratège Brahma Chellaney a lui aussi montré comment la Chine pouvait utiliser son influence pour dissuader les pays en aval de remettre en question ses intérêts régionaux à une plus grande échelle, rapportant que « les petits pays en aval d’Asie du centre et du Sud-Est n’utilisent plus qu’un langage codé pour exprimer leurs préoccupations quant aux constructions de barrages en Chine. Par exemple, invoquer la transparence est devenu un moyen détourné de faire référence à la Chine, que ces petits pays se lassent d’appeler par son nom. »

L’un des exemples les plus récents de ce bras de fer où la Chine exploite son avantage en tant que pays riverain en amont, est l’arrêt du projet pharaonique de construction d’un barrage à Myitsone (Birmanie) sur le fleuve Irrawady. Une fois achevé, ce barrage permettra à la Chine d’importer 90% de la production électrique, privant la population birmane de tout profit, et ceci en dépit du fait que la Birmanie souffre de coupures d’électricité quotidiennes.

Avec le nouveau gouvernement au pouvoir en Birmanie, la décision de relancer le projet incombe aux hauts responsables, en particulier Aung San Suu Kyi. Si elle décidait de relancer le projet, cela ternirait gravement l’image d’une direction politique qui se veut sans taches et pourrait même soulever des mouvements de protestation dans le pays.

La Chine ne cesse d’exercer des pressions sur la Birmanie en lui proposant trois options pour l’avenir du barrage.

D’après la Chine, la Birmanie a la possibilité de revenir sur le projet de barrage en lui versant $800 millions à titre de compensation, ou bien de relancer le travail sur le projet et de recevoir un revenu de $500 millions une fois qu’il sera achevé, ou encore de ne rien faire et de devoir payer un intérêt de $50 millions aussi longtemps que les travaux seront suspendus.

De plus, la plupart des rivières birmanes ont leur source sur le plateau tibétain, une arme que la Chine pourrait bien utiliser pour faire pression sur le nouveau gouvernement. Avec son poids diplomatique et économique, Pékin a plongé La NDL (National League for Democracy) dans un profond dilemme. D’une part, le gouvernement birman a son propre peuple qui proteste contre le projet de barrage, et d’autre part,  le gouvernement chinois qui exerce des pressions pour que le projet reprenne.

Par ailleurs, les pays voisins, comme l’Inde et le Népal, se disent préoccupés par les catastrophes naturelles de plus en plus fréquentes au Tibet : avalanches glaciaires, coulées de boues, glissements de terrains, crues soudaines des rivières où ont été construits des barrages et tremblements de terre.

Quand on les interroge sur les inondations venues du Tibet, les représentants indiens de la Commission Centrale de l’Eau expriment leurs craintes d’une inondation venue du Tibet mais ils sont plus encore concernés par la construction de barrages sur les fleuves tibétains « Si leurs eaux sont lâchées en plus grande quantité, elles peuvent provoquer des inondations et si nous n’avons pas de réservoirs du côté indien, cela risque de causer des ravages, » a déclaré le président de la commission Ghanashyam Jha à la BBC.

Considérant l’impact de cette orgie de barrages sur le plateau tibétain et dans les pays voisins, cet article est une tentative pour mettre en lumière l’importance pour les pays d’Asie du Sud de se solidariser afin de trouver des solutions durables, respectueuses de l’environnement et efficaces en terme de coût au lieu de continuer à collaborer à la poursuite des constructions de barrages.

Il n’est pas de droit sans responsabilité, et pour représenter un pouvoir asiatique responsable en tant que pays d’amont sur un fleuve international, la Chine a donc le devoir d’autoriser une évaluation indépendante, exhaustive et réaliste des risques encourus si l’on poursuit l’extension des barrages au Tibet et alentour. Les conclusions des experts devront être accessibles aux populations concernées et les pays en aval devront être pris en considération, le gouvernement chinois devant alors prendre les mesures qui s’imposent.
*Dechen Palmo est chercheur associé au Tibet Policy Institute. Les opinions exprimées ici ne reflètent pas nécessairement celles de l’Institut.

Traduction France Tibet