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13/08/16 | 11 h 29 min par Zamlha Tempa Gyaltsen

Catastrophes naturelles au Tibet : la nouvelle norme ?

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Inondation à Tsolho où des dizaines d’animaux sauvages ont été emportés dans la boue.

Trois catastrophes naturelles différentes en un mois sur le plus haut plateau du monde.

Une avalanche glaciaire de 600 millions de mètres cubes sur les pâturages d’été d’Aru, Comté de Ruthok, le 17 juillet dernier a causé la mort de neuf personnes, et enterré vivants plus de 110 yaks et 350 moutons. Ruthok est l’un des sept Comtés de la préfecture de Ngari dans la Province Autonome du Tibet (TAR), au nord ouest du Tibet, en bordure du Xinjiang au nord et du Ladakh (Inde) à l’ouest.

Très loin de Ruthok, aux confins nord est du Plateau tibétain, des coulées de boues et des glissements de terrain ont fait deux morts et blessé plus de trente Tibétains le 9 du même mois. Cette coulée de boue inhabituelle a également tué des dizaines d’animaux sauvages et de têtes de bétail dans les quatre  Comtés de Tsolho (TAR), dans la préfecture de la province de Qinghai.

A peu près à la même date, une sécheresse anormale a touché les Comtés de Chumarleb et de Matoe – réserve d’eau des principaux fleuves d’Asie comme le Fleuve Jaune, le Yangtsé et le Mékong -, et asséché le lit de la rivière entraînant la mort de centaines de poissons. Ironiquement, la population locale s’est vue contrainte de boire l’eau des lacs et celle boueuse des rivières bien que le Tibet soit le  » Château d’eau de l’ Asie « .

Une avalanche glaciaire, des coulées de boue et une sécheresse au cours du même mois de juillet, c’est trop, en trop peu de temps. Les populations tibétaines locales s’inquiètent de cette multiplication des catastrophes naturelles qui pourrait, malheureusement, devenir la « nouvelle norme au Tibet  »

Mais quelle est la raison derrière cette accumulation de catastrophes naturelles au Tibet, ces derniers mois ou ces dernières années ?

« Les changements climatiques et l’activité humaine mettent en péril le fragile environnement du plateau » écrit Jane Qi (Double threat for Tibet, Nature, 19 août 2014), qui détaille les causes de cette évolution.

Le Tibet est le plus grand plateau du monde et le plus élevé. C’est là que les sommets majestueux de la Planète se dressent vers le ciel et que de puissants fleuves jaillissent pour ensuite traverser la majeure partie de l’Asie et faire vivre plus d’un milliard d’êtres humains dans les états riverains, avec une influence sur les régimes climatiques jusqu’en Europe. Mais sous l’effet d’un accroissement de la température, deux fois supérieur à la moyenne mondiale, les 46 000 glaciers du plateau fondent à grande vitesse, et les cours d’eau s’assèchent très rapidement.

Bien que le plateau tibétain soit confronté aux très graves répercussions du changement climatique, il y a une absence totale de programmes d’éducation et de sensibilisation du public sur la façon d’atténuer le changement climatique et de s’y adapter. Ces dernières années, l’essentiel des politiques chinoises liées à l’environnement visent à résoudre les problèmes de pollution urbaine et côtière plutôt qu’à protéger les fragiles régions à minorités ethniques que sont le Tibet et le Xinjiang.

La population locale de Tsolho a imputé la récente coulée de boue dans la région à la surexploitation minière et au percement excessif de tunnels dans les montagnes. L’impact du changement climatique a été exacerbé par l’ampleur croissante de l’extraction des ressources et la construction de barrages dans les régions tibétaines. L’activité minière, cause d’éboulements et responsable de la dégradation des pâturages et de la pollution de l’eau, est devenue la préoccupation majeure à la fois pour la terre et pour le peuple tibétain. Selon le bureau Environnement et Développement de l’Institut politique du Tibet, plus de 30 mouvements de protestation en lien avec l’environnement ont été recensés au Tibet depuis 2009.

Des scientifiques chinois se sont, eux aussi, fait l’écho des conséquences désastreuses de la surexploitation minière au Tibet. Jane Qing cite un rapport de l’Académie des sciences chinoise indiquant que  » les mines tibétaines ont produit 100 millions de tonnes d’eaux résiduaires en 2007 et 18,8 millions de tonnes de déchets solides en 2009. Dans la mesure où la plupart des mines sont des puits à ciel ouvert sans réelle surveillance environnementale, la pollution de l’air, de l’eau et du sol y est particulièrement préoccupante. »

L’édition 2009 du Tibet Handbook s’était fait l’écho d’un évènement tout aussi alarmant. L’auteur du guide de voyages y écrit que  » les collines autour de Chumarleb ont été sérieusement érodées par les 70 000 à 80 000 chercheurs d’or chinois itinérants qui viennent ici pendant les mois d’été. L’absence totale de lois régissant les prospecteurs est aggravée par le manque de forces de police affectées à leur surveillance ». Un témoignage de première main. Il s’agit là du même secteur où est survenue la récente sécheresse et où la désertification est devenue un problème inquiétant.

Le rapport sur l’évaluation de la situation environnementale publié par l’Institut du plateau tibétain en 2015, lance un avertissement clair concernant les catastrophes naturelles au Tibet comme les glissements de terrain, les crues torrentielles et les tempêtes de neige. Malgré cela, le Gouvernement chinois poursuit sa politique d’expansion et d’accélération de l’exploitation minière et de la construction de barrages au Tibet.

Ce qui redouble par là même la probabilité d’un accroissement des catastrophes naturelles, et en aggrave dans le même temps l’impact. Les inondations à Trashigang, comté de Lhatse – 3 août 2016 – au centre du Tibet sont l’une des catastrophes les plus récentes. Fort heureusement elles sont imputables à la rupture d’une digue et non à celle d’un barrage, comme s’est empressée de le rapporter la presse de Xinhua.

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Légende photo : Le barrage hydroélectrique de Tsenmo, comté de Rebkong, province de Qinghai. La population locale s’inquiète d’une éventuelle rupture du barrage suite à de fortes pluies ou à un tremblement de terre. Rupture qui aurait pour conséquence d’emporter des milliers de maisons situées en aval.

La montée des eaux fluviales due à des précipitations de plus en plus fréquentes et à une fonte rapide des glaciers pourrait causer la rupture de barrages et engendrer des catastrophes naturelles au Tibet, en Chine et en Asie. Le Tibet compte probablement le nombre le plus important de barrages au monde et le Gouvernement chinois investit massivement dans la construction de nouveaux barrages géants. Le projet hydroélectrique de Suwalong avec une capacité nominale de 1,2 gigawatts est le dernier de la liste de ces méga-barrages sur ce plateau à forte activité sismique.

Les populations tibétaines locales ont été témoin de l’augmentation brutale des températures et de l’amplification des catastrophes naturelles au cours des dernières années. Mais le manque d’informations et d’infrastructures pour en atténuer l’impact et permettre de s’adapter à l’évolution des régimes climatiques mondiaux laisse les Tibétains désarmés et vulnérables.

En attendant, le Gouvernement chinois continue de construire des voies ferrées et des barrages pour accélérer l’exploitation des plus de 3 000 réserves minérales attestéeset  découvertes au Tibet.

Traduction France Tibet

* Zamlha Tempa Gyaltsen est chercheur en environnement à l’Institut politique du Tibet.