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26/06/18 | 10 h 30 min par The Economist / Traduction France Tibet

Comment la Chine a fait du Xinjiang un état policier pareil à nul autre

31 mai 2018,
Hotan, province du Xinjiang

L’Apartheid façon Parti communiste chinois

La volonté totalitaire et la technologie moderne ont causé une violation à grande échelle des droits humains

« Le prophète Soliman s’approcha de son fils et lui dit, « J’ai reçu un message de Dieu. Je veux que tu ailles de par le monde pour voir s’il y a plus de gens qui sont vivants en esprit que de gens qui sont morts en esprit ». Après un temps le fils revint et dit, « Père, j’ai vu beaucoup de lieux et partout où je suis allé j’ai rencontré plus de gens qui étaient morts que de gens qui étaient vivants ».

Hasan a partagé ce message avec un groupe de discussion sur le réseau social WeChat en 2015, alors qu’il avait 23 ans. Natif de Yarkand, une ville du sud du Xinjiang, Hasan s’était installé à Urumqi, la capitale de la province, pour y vendre du jade et des chaussures et aussi pour en apprendre plus sur la religion musulmane. S’adressant à Darren Byler, anthropologiste à l’Université de Washington, il s’est présenté comme un vagabond Soufi, un homme pieux avec une femme et une petite fille, qui priait 5 fois par jour et désapprouvait la danse et l’impudeur. Mais en janvier 2015 le gouvernement de la province a exigé que les résidents à Urumqi retournent vers leur lieu de naissance pour y obtenir une nouvelle carte d’identité. « On m’oblige à repartir, » s’est-il plaint auprès de M. Byler. « La police de Yarkand m’appelle chaque jour. Ils forcent mes parents à m’appeler pour me dire la même chose. » A la fin, lui et sa famille ont pris un bus pour faire le voyage de 20 heures jusque chez eux. Le bus a été heurté par un camion. La femme et la fille de Hasan ont été tuées. Il a été hospitalisé. « C’est la volonté d’Allah, » a-t-il déclaré.

Hasan espérait qu’en raison de ses blessures, les autorités lui permettraient de retourner à Urumqi. Ayant déjà perdu sa femme, son enfant et son gagne-pain, Hasan a aussi perdu sa liberté. Deux semaines après l’accident, on l’a expédié dans un camp de rééducation pour un temps indéfini. Tout ce que sait sa famille, c’est qu’il est détenu .

Hasan est l’un des centaines de milliers d’Ouïgours, une communauté turcophone, qui ont disparu dans la province de Xinjiang, au nord-ouest de la Chine. C’est un lieu désertique et reculé ; la ville natale d’Hasan, Yarkand, est à la même distance de Bagdad que de Pékin. C’est aussi un endroit de première importance. La région est au premier rang en Chine pour la production de pétrole et de gaz et la plus grande partie du carburant importé d’Asie Centrale et de Russie la traverse en direction des zones industrielles situées sur la côte est. Elle constitue actuellement le chaînon principal de la Route de la Soie, un projet multinational visant à relier le Moyen Orient et l’Europe à la Chine, par des liens d’infrastructures, d’investissement et de commerce.

Mais il s’agit d’abord et avant tout de la terre des Ouïgours, la plus grande communauté musulmane du pays et, sur le plan ethnique, totalement différente de la communauté chinoise Han. La récente histoire de l’agitation des Ouïgours – en particulier à Urumqi, les sanglantes violences inter-ethniques qui, en 2009 ont suivi l’assassinat d’Ouïgours dans d’autres endroits en Chine – et les actes de terrorisme qui en ont découlé, ont rendu plus frénétiques les tendances répressives du gouvernement chinois. Avec à sa tête, un nouveau dirigeant du parti, Chen Quango, nommé en 2016, le gouvernement de la province a considérablement augmenté les sommes d’argent et les efforts déployés pour contrôler les activités et surveiller de près les croyances de la population Ouïgour. Le régime de Quango est raciste, insensible et totalitaire. Il a créé un état policier à part entière. Et il commet les violations des droits humains les plus graves et les plus méconnues du monde.

L’ Archipel du pseudo-goulag

Le gouvernement construit des centaines ou des milliers de camps de rééducation clandestins où les Ouïgours peuvent être envoyés sous n’importe quel prétexte voire sans aucun motif. Dans certains d’entre eux les conditions de vie au quotidien n’apparaissent pas comme éprouvantes physiquement mais comme plus que sinistres. Un prisonnier libéré a rapporté qu’il ne lui avait pas été permis de manger avant d’avoir remercié Xi Jinping, le président chinois, ainsi que le Parti Communiste. Mais dans d’autres, on a signalé des actes de torture. En janvier dernier, Muhammad Salih Hajim, âgé de 82 ans, lettré religieux respecté de tous, est mort alors qu’il était détenu à Urumqi.

Kashgar, la plus grande ville ouïgoure, compte 4 camps, dont le plus important est situé au Collège Numéro 5. En 2017 un responsable local de la sécurité a déclaré « qu’environ 120 000 » personnes étaient détenues dans la ville. A Korla, au centre de la province, un responsable de la sécurité a récemment affirmé que les camps sont tellement pleins que les personnels qui en ont la charge supplient la police de cesser d’amener des gens.

Un nombre croissant de camps sont donc mis en chantier : l’archipel de la rééducation ajoute des îles à un rythme plus rapide que la Mer du Sud de la Chine. Adrian Zenz, membre de l’Ecole Européenne de Culture et de Théologie de Kortal, en Allemagne, a examiné les marchés publics de 73 camps de rééducation. Il a estimé leur coût total à 682 millions de yuans (108 millions de dollars), presque entièrement dépensés en avril 2017. Des documents d’Akto, un comté proche de la frontière avec le Kyrgystan, montrent que 9.6% de son budget ont été consacrés à la sécurité (dont les camps) en 2017. En 2016 les dépenses de sécurité de la province étaient 5 fois supérieures à celles de 2007. A la fin de 2017, elles étaient multipliées par 10 : 59 milliards de yuans.

Concernant cette activité, le gouvernement n’a pas donné de confirmation officielle quant à l’existence des camps. Ils ne relèvent d’aucun processus juridique ; les détentions se font sur ordre de la police ou des représentants du parti et non sur décision d’un tribunal. Une femme qui exerçait le métier d’entrepreneur de pompes funèbres a été emprisonnée pour avoir lavé les cadavres selon la coutume musulmane. 30 résidents d’Ili, une ville proche de la frontière Kazakh, ont été détenus « parce qu’ils étaient soupçonnés de vouloir se rendre à l’étranger », selon le responsable local de la sécurité. On a considéré comme des délits le fait d’avoir exprimé vigoureusement ses opinions religieuses, d’avoir autorisé d’autres personnes à prêcher la religion, d’avoir demandé où se trouvent les membres de sa famille et de ne pas avoir été capable de chanter l’hymne national en chinois.

Une portion significative de la population ouïgoure est ainsi internée. Si le taux de détention à Kashgar était appliqué à la province tout entière, 5% d’une population totale de 10 millions de personnes seraient en prison. Une autre preuve donne à penser que cela est possible. En février dernier, Radio Free Asia (RFA), une radio financée par une agence américaine indépendante, a appelé au hasard 11 familles d’Araltobe, au nord de la province, à distance du centre névralgique du pays ouïgour. Six d’entre elles ont déclaré avoir des proches détenus dans des camps. Dans un village proche de Hotan, dans le comté de Qaraqash, visité quelques temps après par l’Agence France Presse, un cinquième des adultes avaient été détenus pendant plus de 4 mois.

Maya Wang, membre de l’assocation Human Rights Watch, estime que le nombre total de détenus pourrait être de 800 000. Timothy Grose, professeur à l’université Rose-Hulman d’ Indiana situe le total entre 500 000 et 1 million, ce qui signifierait qu’un sixième à un tiers des hommes ouïgours, jeunes et d’âge moyen, se trouvent en détention, ou l’ont été à un moment ou à un autre l’an dernier.

Le gouvernement chinois invoque le fait qu’il faut des mesures vigoureuses pour contrer la violence associée au séparatisme ouïgour. En 2013 une voiture-suicide conduite par un Ouïgour a fauché des piétons sur la Place Tiananmen à Pékin. En 2014, une bande d’Ouïgours armés de couteaux a massacré 31 voyageurs dans une gare de Kunming, dans le Yunnan, une attaque que certains, en Chine, ont comparée aux attentats du 11 septembre 2001 en Amérique. Un peu plus tard, cette année, l’agitation dans le district du Yarkand a causé la mort d’une centaine de personnes ; une attaque dans une mine de charbon à Aksu a fait 50 victimes. Les autorités Kirghizes ont condamné le terrorisme ouïgour pour avoir tenté de faire exploser l’ambassade de Chine à Bichkek : à Bangkok, des Ouïgours ont été tenus responsables d’un attentat à la bombe qui a fait 20 victimes dans un sanctuaire de Bangkok très prisé des touristes chinois.

Comme les autorités chinoises se plaisent à le souligner, il y a des liens préoccupants entre le séparatisme ouïgour et le jihad à l’échelle planétaire, en particulier au sein de la diaspora ouïgoure, installée en Turquie. Des responsables chinois et syriens affirment que 1500 Ouïgours ont combattu aux côtés de l’Etat Islamique (IS) ou de Jabhat Al-Nusra (liée à al-Qaïda) en Syrie. Un groupe connu sous le nom de Parti Islamique du Turkestan, qui réclame l’indépendance du Xinjiang, est interdit en raison des lois anti-terroristes en Europe et en Amérique. En 2016 un déserteur de l’Etat Islamique a fourni une liste de recrues étrangères : 114 d’entre elles venaient du Xinjiang.

Dans les mailles du filet

Cependant le système répressif de la province va beaucoup plus loin que ne le justifient de telles tendances et affiliations. A Hotan, il y a un nouveau poste de police pratiquement tous les 300 mètres. On les appelle « postes de police de confort », comme s’il s’agissait de boutiques, – et de fait on peut y trouver des services au consommateur, tels que des bouteilles d’eau et des recharges de téléphone. Ces bâtiments sans fenêtres, couleur gris métal, avec des grilles dissuasives sur leur porte, sont les maillons d’un « système de gestion des réseaux » comme celui que M. Chen a inventé quand il était le représentant du Parti au Tibet entre 2011 et 2016. Les autorités divisent chaque agglomération en carrés, où vivent environ 500 personnes. Chaque carré dispose de son poste de police qui surveille de près les habitants. Il en va de même dans chaque village des zones rurales.

Dans un conséquent checkpoint aux abords de Hotan, un policier ordonne aux passagers de descendre d’un bus. Les passagers (tous Ouïgours) se succèdent à un guichet. On y scanne leur carte d’identité, on les prend en photo et on relève leurs empreintes, un appareil de reconnaissance faciale récemment mis en place plonge au fond de leurs yeux. On oblige les femmes à enlever leur foulard. On demande à 3 jeunes ouïgours d’allumer leur smartphone et d’entrer leur mot de passe. Ils donnent les téléphones à un policier qui les branche sur un support et en télécharge les données en vue d’une analyse ultérieure. Une femme crie à l’un des policiers qu’il est Ouïgour, alors pourquoi examine-t-il son téléphone ?

Il y a peut-être 4 ou 5 checkpoints par kilomètre. Les Ouïgours doivent les franchir de nombreuses fois chaque jour.

Les boutiques et les restaurants de Hotan ont des boutons d’appel d’urgence pour appeler la police. Le temps de réponse est d’une minute. Vraisemblablement à cause de l’attaque au couteau de Kunming, il est aussi difficile d’y acheter des ciseaux ou un couteau que d’acheter une arme à feu au Japon. Dans toutes les boucheries et tous les restaurants du Xinjiang, on peut voir que les couteaux sont attachés aux murs par des chaînes, de peur que quelqu’un ne s’en empare pour les utiliser comme des armes. A Aksu, des codes QR comportant des informations relatives à l’identité du propriétaire sont gravés sur toutes les lames.

Il est à noter que dans toutes les boutiques et tous les restaurants d’Hotan il doit y avoir un policier en faction. Des milliers de vendeurs et de serveurs ont été enrôlés dans la police pour assurer cette fonction. Chacun d’entre eux est équipé d’un casque, d’un gilet pare-balles et d’une matraque d’un mètre de long. Ils s’entraînent chaque après-midi. Au marché aux textiles ces officiers de police sont employés comme vendeurs à chaque stand et à chaque étal ; leurs casques et leurs gilets pare-balles, très inconfortables, sont souvent mis de côté. Une escouade de policiers à plein temps patrouille dans le marché pour s’assurer que les caméras de surveillance fonctionnent et pour ordonner aux vendeurs de remettre leurs casques. Si on leur demande pourquoi ils les portent, les vendeurs répondent d’un ton laconique : « pour des raisons de sécurité ».

A la gare de la ville, les voyageurs doivent se soumettre à 3 séries de contrôles de leurs bagages avant de pouvoir acheter leur billet. A bord du train, la police parcourt les wagons, exigeant des Ouïgours qu’ils ouvrent encore leurs bagages. Alors que le train arrive en gare de Kashgar, il dépasse des wagons transportant des produits métalliques. Un bambin les désigne du doigt en criant d’excitation « Un wagon blindé ! Un wagon blindé ! » Les véhicules paramilitaires lui sont plus familiers que le matériel roulant.

Des vendeurs en uniforme, le contrôle des couteaux et des « postes de police de confort » ne constituent que les parties visibles de l’état policier. La province dispose d’un système tout aussi vaste bien que moins apparent qui a recours à encore plus de main-d’œuvre et à une quantité phénoménale de technologie afin d’organiser une surveillance totale.

Des vies améliorées, des cœurs gagnés

Dans le cadre d’un dispositif appelé fanghuiju, des équipes composées d’une demi-douzaine de membres – des policiers ou des fonctionnaires locaux, et comportant toujours un locuteur Ouïgour, qui dans la plupart des cas s’avère être un Ouïgour – vont de porte en porte pour constituer des fichiers de renseignements sur les personnes. Fanghuiju est l’abréviation de « enquêter sur les conditions de vie des gens, améliorer leur quotidien, gagner les cœurs ». Mais le Parti définit cette tâche comme « l’éradication des tumeurs ». Les escouades – on en comptait plus de 10 000 dans les zones rurales en 2017 – rendent comptent des comportements « extrémistes », tels que le fait de ne pas boire d’alcool, de jeûner pendant le Ramadan ou d’arborer une longue barbe. Elles rendent compte de la possession d’effets « indésirables » tels que des Corans, ou de comportements – comme une « situation idéologique » qui ne démontre pas un soutien inconditionnel au Parti.

Depuis le printemps 2017, le renseignement a été utilisé pour évaluer la « fiabilité » des citoyens en fonction de différents critères. Les gens sont jugés fiables, intermédiaires ou non fiables selon la manière dont ils entrent dans les catégories suivantes : de 15 à 55 ans (âge militaire) ; Ouïgour (cette classification est explicitement raciste : ces individus sont suspects uniquement en raison de leur origine ethnique) ; avec ou sans culture religieuse ; prient 5 fois par jour (la liberté de conscience est garantie par la constitution chinoise) ; ont un passeport ; ont visité 26 pays ; ont prolongé un séjour à l’étranger au-delà de la validité d’un visa ; ont des parents vivant à l’étranger (il y a au moins 10 000 Ouïgours vivant en Turquie) ; assurent eux-mêmes l’éducation de leurs enfants. Être étiqueté « non fiable » peut vous mener dans un camp.

Pour compléter ce panorama de la surveillance humaine, le gouvernement a mis au point un programme appelé « devenir parents » par lequel les familles locales (exclusivement Ouïgours) « adoptent » des fonctionnaires (essentiellement Han). Le fonctionnaire rend régulièrement visite à sa famille adoptive, vit avec elle sur de courtes périodes, offre des cadeaux aux enfants et enseigne le mandarin à toute la maisonnée. Il vérifie aussi les données collectées par les équipes fanghuiju. Ce programme paraît sans limites. Selon un rapport officiel de 2018, 1,1 millions de fonctionnaires ont été appariés avec 1,6 millions de familles. Ce qui signifie, en gros, que la moitié des familles Ouïgours se sont vues attribuer un espion/ « endoctrineur » chinois-han.

De tels efforts permettent de dresser une carte idéologique du territoire de la province famille par famille ; la technologie couvre les activités de la population rue par rue et téléphone par téléphone. A Hotan et Kashgar il y a des poteaux supportant peut-être 8 ou 10 caméras de vidéo-surveillance tous les 100 – 200 mètres dans chaque rue ; un réseau de surveillance bien plus dense que dans la plupart des villes chinoises. Les caméras peuvent aussi bien surveiller les passants que lire les plaques d’immatriculation des autos et les relier avec le visage des personnes qui les conduisent. Seuls les propriétaires enregistrés sont autorisés à conduire ; toute autre personne peut être arrêtée, selon l’officier de sécurité publique qui a accompagné notre correspondant à Hotan. Les caméras sont conçues pour être opérationnelles aussi bien la nuit que le jour.

Parce que le gouvernement estime que le « nettoyage du net » s’impose pour empêcher l’accès à des données terroristes, chacun, dans le Xinjiang, est supposé disposer d’un logiciel espion sur son téléphone mobile. Ne pas avoir installé ce logiciel, qui permet d’identifier les personnes appelées, de tracer l’activité en ligne et d’enregistrer l’utilisation des réseaux sociaux, constitue un délit.  Les systèmes « d’écoute du net » dans les lieux publics gardent un œil, ou le nez sur tous les dispositifs connecté à proximité.

En outre, les dossiers associés aux documents d’identité peuvent contenir des données biométriques incluant les empreintes digitales, le groupe sanguin et des informations génétiques aussi bien que le dossier de détention et le « degré de fiabilité » du sujet. C’est en les dérobant, prétendument pour mettre en œuvre un programme de santé publique appelé « des examens médicaux pour tous » qui impose aux gens de fournir un échantillon sanguin, que le gouvernement se procure une grande partie de ce matériel biométrique. «  Les fonctionnaires locaux exigent que [nous] participions à ce programme, » a déclaré à Human Rights Watch (ONG) un habitant de Kashgar. « Ne pas y prendre part aurait été considéré comme un problème…»

Un système appelé Plateforme Intégrée des Opérations Conjointes (IJOP), précédemment dénoncé par Human Rights Watch, utilise des systèmes d’apprentissage machine, des données provenant de caméras, de smartphones, des documents de planification financière et familiale, et même des consommations d’électricité inhabituelles pour élaborer des listes de suspects pour la détention. Dans un rapport officiel, WeChat déclare que la vérification des listes de l’IJOP était l’une des principales compétences du comité local de sécurité. Même sans la surveillance high-tech, le pouvoir de l’état policier du Xinjiang est considérable. Avec cette surveillance, il devient terrifiant.

 

En théorie, le dispositif de sécurité dans le Xinjiang s’applique à tous équitablement. En pratique, il est aussi discriminatoire que l’apartheid l’était en Afrique du Sud. L’appareil sécuritaire est déployé à son maximum dans le sud-ouest, là où vivent environ 80% des Ouïgours (voir la carte ci-dessus). Dans une ville telle que Shihezi, qui est Han à 95%, il y a beaucoup moins de checkpoints dans les rues, pour peu qu’il y en ait, et un nombre normal de forces de sécurité. Là où il y a des checkpoints, les chinois Han sont régulièrement éloignés d’un geste de la main par les policiers alors que les Ouïgours sont toujours arrêtés.

Des minarets détruits

L’islam constitue une cible particulière. A Hotan les mosquées de voisinage ont été fermées, pour ne conserver qu’une poignée de lieux de cultes de grandes dimensions. Les fidèles doivent s’inscrire auprès de la police avant de s’y rendre. A l’entrée de la plus grande mosquée de Kashgar, l’Idh Kha – célèbre lieu de pèlerinage – 2 policiers sont assis sous une bannière où il est écrit « Aime le parti, aime ton pays ». A l’intérieur, un membre du personnel de la mosquée enseigne aux commerçants locaux la manière de devenir un bon communiste. A Urumqi on a détruit les minarets des mosquées épargnées et on en a arraché le croissant symbolisant l’Islam.

Quelques 29 prénoms à consonance musulmane sont maintenant prohibés pour les enfants. Dans les écoles, l’enseignement de l’Ouïgour est en voie de disparition – encore une autre des mesures qui se sont considérablement multipliées sous la gouvernance de M. Chen. On a aussi interdit les danses qui suivaient les prières, et les cérémonies de mariage ainsi que les rites funéraires typiquement Ouïgours.

Contrairement à ce qui se passait en Afrique du Sud, les deux principaux groupes ethniques sont d’une importance numéraire équivalente. Selon le recensement de 2010, les Ouïgours constituent 46% de la population de la province et les Chinois de l’ethnie Han 40% (le reste étant constitué de minorités de moindre importance, telles que les Kazakhs et les Kirghizes). Mais ils vivent en marge et ont une vision du pays tout à fait spécifique. Les Ouïgours considèrent que le Xinjiang leur appartient puisqu’ils y sont depuis des milliers d’années. Les Chinois de l’ethnie Han considèrent qu’ils sont chez eux parce qu’ils ont fait de ses déserts et de ses montagnes une région économiquement prospère. Ils disent apporter « une culture moderne » et « un mode de vie moderne » aux populations locales – par quoi ils désignent la culture et le mode de vie de la Chine moderne des Han.

Alors comment les Han et les Ouïgours ont-ils réagi quand ils se sont vus imposer un état policier ? Yang Jiehun et Xiao Junduo sont des vétérans chinois Han spécialisés dans le commerce du jade de Hotan (que les Chinois considèrent comme le meilleur du monde, en raison de sa couleur « graisse de mouton » très pâle). Interrogés sur la sécurité, ils font de grands sourires, lèvent le pouce en signe d’approbation et déclarent que les mesures de répression de l’an passé ont été « relativement bien perçues ». « En matière de sécurité publique, Urumqi est plus sûre qu’elle ne l’a jamais été », déclare M. Xiao, dont la famille est venue s’installer dans la province dans les années 50, alors que l’Armée Populaire de Libération et les entreprises d’état renforçaient les frontières avec l’Union Soviétique. « Nous aidons les Ouïgours à sortir de la pauvreté, » affirme-t-il. « Ils comprennent et soutiennent notre politique ».

Tous les Han de Xinjiang ne sont pas aussi enthousiastes. Des dizaines de milliers d’entre eux ont choisi de venir dans la province assez récemment, principalement dans les années 90, pour y chercher fortune en tant que commerçants indépendants ou dans les affaires, plutôt que d’y être mutés par des firmes d’état ou par l’armée. Ils sont d’accord avec une sécurité renforcée, mais désapprouvent les dommages qu’elle cause à l’économie – la manière dont les déplacements sont contrôlés, par exemple, rend plus difficile l’embauche d’Ouïgours. Jusqu’à présent, cette ambivalence n’altère pas gravement le soutien des Han et c’est tout ce qui importe pour le gouvernement de Pékin. Il ne voit le Xinjiang que comme une frontière. Les Han sont les principaux garants de la sécurité frontalière. S’ils sont satisfaits, le gouvernement l’est aussi.

La réaction des Ouïgours est plus difficile à évaluer ; critiquer ouvertement le gouvernement ou parler à des étrangers peut vous expédier en prison. La répression a été efficace dans la mesure où il n’y a pas eu de mouvements de protestation ou d’attaques (connues) depuis 2017. Il semble vraisemblable que beaucoup de gens tendent le dos avant la tempête. Comme le déclare Sultan, étudiant à Kashgar avec un haussement d’épaules : « On n’y peut rien ».

Mais il y a de bonnes raisons de penser que les rancœurs s’amoncellent sous la surface. Selon une étude anthropologique menée par M. Byler et Joanne Smith Finley de l’Université de Lancaster en Grande Bretagne, une renaissance religieuse était en cours bien avant que ne soient imposés les contrôles actuels. On se rendait plus dans les mosquées, les écoles coraniques attiraient plus d’élèves. Maintenant les écoles et les mosquées se sont vidées, même le jour de la prière du vendredi. Il est difficile de croire que le sentiment religieux a disparu. Il est probable qu’il s’exprime en grande partie dans la clandestinité.

Et la position des Ouïgours qui coopèrent avec les autorités Han est devenue insoutenable. Le gouvernement de la province a besoin de l’élite ouïgoure parce que ses membres ont de bonnes relations avec les deux parties. Le développement de l’état policier a fait augmenter le nombre des Ouïgours qu’il doit mandater. D’après M. Zenz et James Leibold de l’Université de La Trobe à Melbourne, en 2017, 90% des offres d’emplois liés à la sécurité étaient des emplois de « troisième ordre » destinés à des auxiliaires de police peu qualifiés : des contrats de travail bas de gamme et officieux qui s’adressent principalement aux Ouïgours (voir le tableau). Mais tout en ayant besoin d’un nombre croissant d’Ouïgours, les autorités ont clairement fait savoir qu’elles ne leur font pas confiance. Un volet de la répression visait les « fonctionnaires à deux visages » qui (selon le parti), soutiennent publiquement le système de sécurité tout en aidant en secret ses victimes. Dans le même temps, le recrutement d’un plus grand nombre d’Ouïgours tout en leur faisant de moins en moins confiance a pour conséquence de créer un groupe plus grand encore qui, un jour où l’autre, pourrait bien miner le système de l’intérieur.

Un homme d’affaires Han qui se rend fréquemment entre Urumqi et Kashgar déclare qu’autrefois, il était bien accueilli dans le sud. « Maintenant tout a changé. Ils n’ont pas peur. Ils sont amers. Ils me regardent comme s’ils se demandaient ce que je fais dans leur pays. » Omurbek Eli, l’un des rares détenus libérés des camps, a déclaré à Radio Free Asia que les autorités « sèment les graines de la haine et font des détenus leurs ennemis. Ce n’est pas seulement un point de vue personnel – la majorité des gens dans le camp, ont le même ressenti. »

L’avertissement d’Hasan

Les dirigeants communistes de la Chine sont convaincus que leur état policier restreint les aspirations séparatistes et réduit la violence. Mais en augmentant la ségrégation entre Han et Ouïgours et en imposant à l’une des parties un coût que l’autre partie, dans sa grande majorité, ne paie pas, ils ne font qu’attiser les tensions. Il en résulte un glissement des deux groupes dans la violence.

Avant de disparaître Hasan, le vagabond soufi auto-proclamé, a exprimé la détresse du Xinjiang. « C’est dur d’être Ouïgour, » écrivait-il sur WeChat en 2015. « Je ne sais même pas de quoi on m’accuse, mais je dois accepter leur jugement, je n’ai pas le choix. Là où il n’y a pas de liberté, il y a des tensions. Là où il y a des tensions, il y a des incidents. Là où il y a des incidents, il y a la police. Là où il y a la police, il n’y a pas de liberté. »