Le premier site d'actualité sur le Tibet

www.tibet.fr

13/05/17 | 21 h 57 min par B.A

CHINE et ROUTE DE LA SOIE : La Ceinture et la Route, un projet mondial qui a un train d’avance….

.

Le géographe Michel Foucher décrypte le projet phare chinois « La Ceinture et la route » qui vise à revitaliser les anciennes routes de la soie afin de désenclaver une partie de son territoire.

 

 Image : Détail d’une carte nautique (portulan), représentant une caravane empruntant la Route de la soie au XVIe siècle.

CRÉDITS: JOSSE/LEEMAGE

Le 14 et 15 mai 2017, 29 chefs d’Etats et de gouvernements se retrouvent à Pékin (Chine) pour participer au Sommet de coopération internationale  » La Ceinture et la route  » organisé à l’initiative du Président Xi Jinping. Cette entreprise de très grande envergure qui va redessiner le paysage géopolitique mondial vise à rouvrir et aménager des routes commerciales qui, pour certaines, empruntent les célèbres et antiques  » routes de la Soie  » suivies par les caravaniers du IIe siècle avant notre ère au XVe siècle. Michel Foucher, géographe, ancien ambassadeur et directeur du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du ministère des Affaires étrangères (CAPS), titulaire de la chaire de géopolitique appliquée au Collège d’études mondiales de Paris, décrypte ce vaste projet aux lourdes conséquences politiques et stratégiques.

Le Président chinois Xi Jinping, pour qui la « Ceinture et la route » constitue une priorité diplomatique. © Mark Schiefelbein /AP/SIPA

 

Sciences et Avenir : En quoi consiste le projet  la « Ceinture et la Route » autour duquel 29 chefs d’Etat se réunissent ce week-end à l’invitation de la Chine ?

Michel Foucher : C’est le grand dessein du Président chinois Xi Jinping, sa priorité diplomatique depuis quatre ans, nommée en chinois « Yidai, Yilu » (« One Belt, One Road »/ OBOR). Il concerne plus de 60 pays avec une vocation géoéconomique, l’une terrestre, l’autre maritime. La Chine veut ainsi marquer son engagement dans la mondialisation sans frontières. Elle souhaite, en redessinant des routes commerciales terrestres, que des convois de marchandises se rendent par le rail directement à Londres ou Duisbourg (Allemagne), Lyon, Madrid, Belgrade, Budapest, Varsovie.. mais aussi Téhéran, etc. Les mots clé de cette initiative sont « connectivité »  (« Hu Lian Hu Tong ») qui signifie « relier les fils ». Et c’est déjà concret ! Un train chargé de marchandises parti de Yiwu est arrivé directement à la gare de Barking, à Londres, après 19 jours de voyage le 1erjanvier 2017 ; Et un autre a fait le voyage inverse le 29 avril 2017. La Chine souhaite faire de même par la mer, en s’affirmant comme une nouvelle puissance maritime.

 

Carte des routes de la soie du XXIe siècle, en Eurasie, établie par Michel Foucher.

Quel est le but d’un tel projet ?

Le premier souci de la Chine est d’intégrer à son marché intérieur ses provinces de l’Ouest (Xinjiang, Tibet, Yunnan) en les faisant bénéficier de débouchés commerciaux. Pour cela, le pays veut réduire les distances – et donc le temps – sur le continent eurasiatique en faisant circuler des trains entre le marché chinois et européen. La Chine est en effet en surcapacité de production dans beaucoup de domaines (acier, matériel ferroviaire etc.) et elle veut exporter ses biens industriels. La Banque mondiale situe cette surcapacité à 10 % du PNB. Le dernier train pour Duisbourg  – premier port fluvial d’Allemagne –  était un convoi de 700m de long parti de la province du Sichuan avec 50 conteneurs chargés de produits électroniques assemblés en Chine par Hewlett Packard, Acer et Foxconn, un sous-traitant d’Apple !

D’où est née cette idée promue par Xi Jinping ?

Elle est d’abord venue des industriels européens et américains produisant en Chine qui voulaient exploiter des voies ferroviaires plus rapides et plus sûres que les voies maritimes. L’idée a ensuite été magistralement reprise par Pékin qui y a habilement greffé l’idée de la remise en fonction des antiques « routes de la soie » terrestres. Rappelons que ces routes, empruntées par les caravanes de chameaux, partaient de Xian, au Shaanxi et contournaient par le nord ou par le sud, les déserts du Xinjiang (Taklamakan et Gobi) pour aller commercer vers l’Orient proche, l’empire ottoman, l’empire perse, Venise et le monde méditerranéen (voir encadré).

Des compagnies ferroviaires françaises, britanniques ou allemandes, pourront-elles utiliser ces mêmes rails pour rallier la Chine ?

Trans Eurasia Logistics, une entreprise allemande, assure déjà ces trajets depuis quelque temps avec la Deutsche Bahn, la RZD russe, et Temir Scholy au Kazakhstan. Mais en France, la SNCF semble avoir eu beaucoup de mal à comprendre l’intérêt de ce projet. Le problème étant que, pour l’instant, nous n’avons rien à mettre dans ces trains en direction de la Chine, d’où l’énorme dissymétrie et déséquilibre commercial qui en découlent

Routes de la soie, volet maritime. © Michel Foucher.

En est-il de même pour les routes maritimes ?

Les routes de la soie maritimes n’ont jamais réellement existé, même si les Chinois ne manquent jamais de les évoquer en faisant référence à l’amiral Zheng He (1371-1433). En réalité, celui-ci ne faisait pas de commerce ! Il a conduit 12 expéditions, mais on qualifierait aujourd’hui ces voyages de « missions d’évaluation de la menace ». A l’époque, ayant constaté que la Chine était en sécurité, les autorités avaient fait brûler toute leur flotte et avaient refermé le pays sur lui-même ! Ce n’est que récemment que la Chine redécouvre qu’elle peut être une puissance maritime. Elle mène une politique que l’on a coutume d’appeler la « politique du collier de perles » et qui ressemble étrangement à la stratégie de la « route des Indes » conduite par les Britanniques au XIXesiècle avec les comptoirs maritimes de Gibraltar, Malte, Chypre, Alexandrie, Suez, Aden, Bombay, Colombo, Singapour, Hong Kong, etc. Les Chinois ont juste inversé le sens de la route ! Ainsi, en mer de Chine, ils aménagent actuellement un grand port au sud du Sri Lanka ; ils font de même aux Maldives, à Suez, et on conclut la location longue du port de conteneurs du Pyrhée (Grèce)… L’activité de construction portuaire des Chinois dans le monde est impressionnante ! 58% des cinquante premiers ports mondiaux de conteneurs leur appartiennent ! Il existe d’ailleurs un débat en Chine aujourd’hui sur cette notion de Terre et de Mer. Le dernier Livre Blanc de la Défense, le huitième, insiste sur cette nouvelle dimension. La marine chinoise est d’ailleurs en train de s’installer à Djibouti… Des ambitions qui inquiètent les Etats-Unis.

Ces routes ne sont-elles destinées qu’au commerce ?

La grande affaire va être aussi le digital. Il faut savoir que les Chinois sont très intéressés par le grand marché du digital de l’Union Européenne, et ils veulent s’y connecter ayant des intérêts considérables dans ce secteur. Les Chinois veulent surtout s’affranchir du monopole occidental sur les câbles optiques sous-marins ! L’enjeu est stratégique et doit être suivi de très près. Les Chinois souhaitent en réalité court-circuiter les réseaux américains. Et créer un grand marché informatique transcontinental avec des fleurons parmi lesquels Huawei et China Mobile.

La Chine est-elle le seul pays au monde à avoir une telle vision globale?

Aucun Etat dans le monde n’a aujourd’hui un projet de cette ampleur. Seules les entreprises du GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) en Californie ont une telle offre de mondialisation. Mais il s’agit d’entreprises privées, non d’Etats. Comme la nouvelle diplomatie américaine semble suggérer qu’elle va se retirer des affaires du monde, les Chinois se sentent prêts à prendre le leadership et relier les deux pôles de l’Eurasie.

Propos recueillis par B.A

Routes de la soie
Le terme a été inventé à la fin du XIXe siècle par le géographe allemand Ferdinand von Richtofen (1833-1905). Il recouvrait non pas une route, mais des réseaux de pistes, qui ont facilité les échanges entre toutes les régions de l’Asie continentale pendant des siècles. Elles ont existé de tout temps, mais certaines périodes ont été plus favorables, en particulier dès les Han, au IIe siècle av. notre ère. Ces routes permettaient d’échanger turquoises d’Iran, cuivre, or de l’Altaï, lapis-lazuli d’Afghanistan, coton de l’Inde ou encens de l’Arabie, et à la Chine d’exporter ses soieries, céramiques, épices ou indigo, coton, riz.

 

Un projet ambitieux
L’initiative « la Ceinture et la Route » couvre près d’un quart du commerce mondial, et va toucher 63 % de la population mondiale. La Chine a investi plus de 50 milliards de dollars dans ce projet, et construit près de 56 zones économiques. 220 milliards d’euros ont déjà été investis en 2016 et 2017 pour construire 2200 km de voies nouvelles dans l’Ouest, mais également au Kazakhstan, au Tibet et au Népal.. La Chine finance également des lignes à grande vitesse en Europe centrale entre Belgrade et Budapest.

 

Pour en savoir plus :

« L’Euro-Asie selon Pékin », revue Politique Etrangère, Ifri, 2017

« La bataille des Cartes », Michel Foucher, editions François Bourin