Le premier site d'actualité sur le Tibet

www.tibet.fr

02/11/15 | 11 h 55 min par Cheng Li

Comprendre les contradictions de Xi

Cheng Li, www.brookings.edu, 17 septembre 2015

Les analystes de l’équipe au pouvoir en Chine ont tort de dépeindre le Président Xi Jinping de manière simpliste, figée et réductrice.

Avant l’accession de Xi aux plus hautes responsabilités à l’automne 2012, nombre d’analystes à l’étranger décrivaient ce nouveau chef du Parti comme « un dirigeant faible » (Radio Free Asia),   » un conciliateur »  (Reuters), « un parfait conservateur »,  « un libéral qui s’ignore » (The Diplomat), voire « le Gorbatchev chinois » (The National Interest). Ils considéraient qu’on ne pouvait s’attendre à de grands changements au cours du premier mandat de Xi car il lui faudrait beaucoup de temps pour consolider son pouvoir.

L’actualité des premières années du gouvernement Xi a pris le monde par surprise. Xi s’est avéré être, selon ces mêmes analystes, « le dirigeant chinois le plus solide depuis des années » (Time), celui qui a démantelé le système chinois de direction collective, et celui qui a mis en œuvre des « changements drastiques » (The Diplomat). Son approche de la façon de gouverner est désormais considérée comme conservatrice sur le plan politique et libérale sur le plan économique.

Mais une majorité de ces analystes a négligé les politiques paradoxales que ce dirigeant intrigant et complexe a initiées :

  • L’objectif premier de la politique économique de Xi, comme l’a démontré la troisième assemblée plénière du 18 ème Comité Central qui s’est tenu à l’automne 2013, est de faire du secteur privé la force motrice de l’économie chinoise, et de bâtir une économie axée sur l’innovation. Cependant, en continuant à faire des fleurons chinois (à savoir les grandes entreprises d’état) sa priorité,  en exerçant un contrôle étroit  sur Internet, et une discrimination à l’encontre des sociétés informatiques étrangères, il sape la vitalité d’une véritable économie de marché.
  • Du fait de son conservatisme  politique, basé sur la surveillance idéologique, Xi  s’est aliéné les intellectuels libéraux du pays. Mais, en contradiction avec lui-même, il a appelé au développement de groupes de réflexion (composés essentiellement d’intellectuels), et en a fait un objectif stratégique national prioritaire.  En outre,  la  propre équipe économique de Xi compte de nombreux technocrates financiers formés aux États-Unis, et il a incité les dirigeants du Parti à recruter des migrants chinois de retour en Chine formés à l’étranger.
  • La gouvernance de Xi se distingue par sa répression musclée à l’encontre de groupes ou d’individus inspirés par les « révolutions de couleur », et par ce que les autorités chinoises qualifient de « conspiration américaine contre la Chine. » C’est manifeste dans le projet de loi sur les ONG étrangères divulgué par le Congrès National du Peuple en début d’année. Mais, curieusement, en juin 2015,  le Président Xi a organisé une rencontre, largement médiatisée, avec Aung San Suu Kyi, symbole du mouvement démocratique birman. La femme de Xi, Peng Liyuan, Première dame de Chine,  est connue pour son engagement enthousiaste auprès d’ONG étrangères, tout particulièrement la Fondation Bill et Melinda  Gates, dans la lutte contre le tabagisme, la prévention du SIDA, et d’autres causes sociales.
  • La réussite politique la plus étonnante du gouvernement Xi, réside dans sa campagne large et audacieuse contre la corruption. Rien qu’en 2013, les autorités chinoises ont enquêté sur 182 000 cadres du Parti  – le nombre de cas  le plus élevé en 30 ans sur une seule année.  Jusqu’en septembre 2015, les autorités avaient exclu environ 120 dirigeants accusés de corruption, que ce soit au niveau des ministres adjoints ou à l’échelle provinciale. Mais Xi n’a jamais fait le lien entre une corruption officielle endémique et les failles du système politique chinois.  A l’inverse, il affirme que les Chinois devraient avoir confiance dans leur système politique.
  • A l’initiative de Xi, la quatrième session plénière du 18ème Comité central du Parti, qui s’est tenue à l’automne 2014, a été consacrée aux réformes juridiques. Ce fut la première session plénière de l’histoire du Parti à se concentrer sur le droit. Xi, plus qu’aucun de ses prédécesseurs, est soucieux de marquer de son empreinte le développement judiciaire du pays. Pourtant, en 2015, les autorités chinoises ont arrêté ou persécuté plusieurs centaines d’avocats des Droits de l’homme et des professionnels du droit, les accusant de « mettre en danger la sécurité nationale » (RFA).
  • Dans le domaine des relations extérieures, Xi a eu de fréquentes rencontres avec le Président russe Vladimir Poutine, et a consolidé les relations sino-soviétiques de manière significative. Mais ce qui importe le plus pour Xi, ce sont les relations sino-américaines dont les Chinois espèrent un nouveau type de rapports de force. Xi s’est également contredit en affirmant « L’Asie aux asiatiques » (South China Morning Post) tout en déclarant que « Le Pacifique était assez grand pour englober  à la fois la Chine et les États-Unis ». De même, au sujet des tensions dans la péninsule de Corée, Xi a pris parti sans ambiguïté pour sa « sœur coréenne », Park Geun-hye, contre son « petit frère communiste, Kim Jong-un.

Ces exemples ne sous-entendent nullement que Xi est un opportuniste politique. Tous les dirigeants politiques ont tenu des propos contradictoires à un moment ou à un autre. Pour reprendre les propos d’Oscar Wilde : « Les gens bien élevés contredisent les autres. Les sages se contredisent eux-mêmes. »

En tant que dirigeant d’un pays en rapide mutation, aux vues et aux valeurs divergentes, et aux intérêts conflictuels, il est sage de la part de Xi de trouver un juste équilibre entre les différents groupes de pression et forces socio-économiques. Ce sont peut-être ses contradictions qui font de lui un dirigeant efficace et complet.  L’environnement international de plus en plus complexe auquel la Chine est confrontée, conduit aussi  Xi à être délibérément ambigu dans ses prises de position et ses stratégies.

Ces contradictions laissent aussi à penser que Xi Jinping n’est pas un dirigeant dogmatique, mais qu’il sait être flexible. Bien entendu, certaines contradictions  peuvent n’être que temporaires. Si Xi veut rester un grand dirigeant aux yeux de l’histoire, il devra tôt ou tard présenter une vision cohérente et claire de la trajectoire politique du pays. Il est légitime qu’il passe ses premières années à la tête du pays à chercher la meilleure logique pour mettre en place son agenda politique,  maximiser le soutien de la population, et accumuler du capital politique. Mais lors de la prochaine rencontre du congrès du Parti à l’automne 2017, Xi devra divulguer sa position sur l’institutionnalisation politique de la Chine.

Il est fondamental pour les observateurs étrangers d’avoir une vision claire des contradictions de Xi. Il ne faut pas surestimer un aspect de sa politique  aux dépens des autres. Il est prématuré de passer un jugement définitif quant à ses intentions, ses possibilités, et son empreinte sur l’histoire. Ce serait une erreur colossale de conclure que les décisions de Xi –en matière de politique intérieure comme extérieure- sont prédéterminées.

Il serait encore plus dangereux d’assumer qu’un affrontement majeur ou qu’une guerre avec la Chine est inéluctable. Bien évidemment, c’est la Chine qui tracera son propre chemin, et Xi qui décidera de l’héritage qu’il laissera. Mais les décideurs à Washington ont une influence sensible sur la trajectoire de la Chine,  et jouent un rôle fondamental  dans la stabilité des relations américano-chinoises. C’est dans l’intérêt des États-Unis de voir la visite de Xi comme une opportunité pour améliorer la compréhension mutuelle des deux côtés du Pacifique.

Traduction France Tibet