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07/09/16 | 14 h 09 min

Conversation avec Gade, artiste tibétain, sur l’art contemporain au Tibet.

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Traduction par High Peaks Pure Earth d’un entretien avec Gade, artiste contemporain tibétain très en vue. Entretien réalisé par l’association artistique et culturelle « Sweet Tea House » de Lhassa le 26 juillet 2016, et publié le 29 juillet.

Gade y parle de l’aventure commune dans laquelle il s’est lancé avec son ami artiste Nortse, le « Scorching Sun Art Lab » (Laboratoire artistique Le Soleil brûlant) à Lhassa. Il raconte comment le nom de ce laboratoire artistique est venu de l’exposition d’art contemporain tibétain « Scorching Sun of Tibet » (Le soleil brûlant du Tibet) qui s’est tenu à Pékin en 2010.

Le « Scorching Sun Art Lab »  appartient à une poignée d’espaces de création artistique indépendants à Lhassa depuis la fondation en 2003 du Gedun Choephel Artists’ Guild (Collectif des artistes indépendants Gedun Choephel). A ce sujet, lire les réflexions de Clare Harris, professeure à Oxford, sur la participation du Tibet à l’infrastructure artistique.  Sans oublier l’entretien avec la jeune photographe de Lhassa Nyema Droma qui a ouvert  son propre espace, l’Hymaalaya Studio

Comme une fleur brisée qui s’épanouit dans les fissures : conversation avec Gade, artiste tibétain,  sur l’art contemporain au Tibet.

Par Sweet Tea House, Lhassa
Invité : Gade.

Entretien conduit par Tsesung Lhamo, le 26 juillet 2016, au Scorching Sun Art Lab.

1 – Tout d’abord, j’aimerais en savoir un peu plus sur vous-même. Comment êtes-vous venu à l’art?

– Tout petit déjà, j’aimais dessiner et peindre. J’ai toujours pensé que je deviendrais peintre, mon but a toujours été très clair, et j’ai eu la chance, au tout début de ma carrière, de rencontrer un bon enseignant. J’ai oublié qui l’a dit, mais « Heureux celui ou celle qui a réalisé ses rêves d’enfant ». J’ai le sentiment d’être vraiment heureux, j’ai toujours fait ce que j’aimais le plus au monde.  Mes remerciements vont à trois professeurs : M. Han Shuli, M. Yu Xiaodong, et M. Li Xianting. Ils m’ont prodigués les conseils les plus importants et les plus efficaces de ma vie artistique à périodes cruciales. Quand je reviens sur mes œuvres passées, j’ai honte de dire que j’ai été leur élève.

– En tant que l’un des représentants de l’art contemporain tibétain, comment définiriez-vous « l’art contemporain » ?

– Je ne représente que moi (rires). L’art contemporain est « vérité » ! La définition de l’art contemporain n’est pas vraiment liée au temps. En d’autres termes, on ne peut pas dire qu’une œuvre d’art produite de nos jours appartient nécessairement à l’art contemporain. C’est avant tout une approche artistique et une perspective culturelle. Confronter sincèrement ses propres expériences immédiates, ses sentiments et son environnement quotidien, voilà l’approche la plus importante des artistes contemporains. Nous devons rendre compte des choses, des évènements auxquels nous avons eu à faire face. Nous devons traduire la situation telle qu’elle est réellement. Autrefois, nous n’aurions jamais dépeint nos propres expériences de vie parce que c’était trop subjectif. Par exemple le Tibet, qu’est ce que c’est, le Tibet?  Chacun en a une idée et une expérience différentes, et ce sont précisément ces différents éléments qui constituent le Tibet. Ce ne sont pas simplement « les nuages blancs dans le ciel bleu », « les montagnes enneigées et les pâturages » ou « les magnifiques temples bouddhistes ». Notre génération est profondément détachée de sa culture et de sa langue maternelle. Après avoir été coupés de notre langue maternelle, orale et écrite, et aussi de notre culture et de notre histoire,  pouvons-nous vraiment dire que nous représentons le Tibet ? Au début, je peignais un Tibet désorienté, je contribuais à le « Shangri-la-iser », je l’essentialisais, mais ensuite j’en suis venu petit à petit à penser que tout cela était une imposture. La « stigmatisation » du Tibet est une mauvaise chose, mais c’est encore pire quand ce sont le Tibétains qui « stigmatisent » le Tibet. Nos œuvres d’art sont totalement étrangères à votre vie et à la mienne. C’est pourquoi l’art contemporain m’a fourni une tribune. C’est un outil que je peux utiliser pour m’approcher au plus près de la vérité.

– Mais il existe toujours des éléments traditionnels dans les techniques adoptées par les artistes contemporains, non ?

–  Oui, cela a toujours été vrai dans mon cas. J’ai toujours essayé d’introduire des apports issus de l’art traditionnel tibétain dans un contexte artistique contemporain. Je suis toujours émerveillé par l’art tibétain traditionnel. L’attention aux détails apportée par ces techniques et la capacité à créer des récits demeurent absolument fascinantes. Ces éléments ne sont pas aussi importants dans l’art chinois ou occidental, et je souhaite vraiment poursuivre cet art complexe de la narration parce que cela m’aide à exprimer mes intentions.  L’origine en est un ancien système linguistique, le prétendu « système de langue maternelle » de l’art tibétain, duquel émane une grande vitalité, à ceci près qu’il a été brisé et  qu’il n’a jamais été entièrement ravivé. L’histoire de l’art d’une culture nous montre que l’évolution de l’art commence et se développe toujours à partir de ses propres racines culturelles. C’est la raison pour laquelle l’art contemporain tibétain ne doit en aucun cas chercher à recréer l’art contemporain occidental.   Il a son propre langage et son propre système de valeurs.

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« Little Red Book series (Série Le Petit Livre Rouge)  n°22 », 2015

– En 2003 vous avez collaboré avec d’autres artistes locaux, et vous avez été à l’initiative de la « Gedun Choephel  Artists’ Guild » (le collectif artistique Gedun Choephel), d’où vient le choix de ce nom ? Parlez-nous de l’ambiance artistique de l’époque et du regard de la société sur l’art contemporain.

– Gedun Choephel était quelqu’un de super. Il est difficile de croire qu’un Tibétain aussi  non conformiste ait pu exister en ces temps-là. Beaucoup de ses idées seraient considérées comme révolutionnaires et d’avant-garde encore maintenant.  A mes yeux, il est l’instigateur de l’éveil artistique et culturel du Tibet.  Pour nous, c’est un symbole, un guide spirituel. Son nom est tellement en accord avec ce que nous sommes.

Il règnait encore une bonne ambiance artistique à Lhassa  à cette époque. Ce n’était pas encore aussi commercial. On était jeunes et passionnés, on se retrouvait   pour s’amuser. Il y avait un bon esprit artistique et aussi un grand degré d’acceptation dans la société. WeChat n’existait pas encore, vous savez, haha … Peu de gens nous connaissaient, la plupart de ceux qui venaient aux expositions faisaient partie de nos proches, ils savaient à quoi s’attendre. De nos jours, en revanche, la manière dont tout circule via WeChat et Weibo est passablement effrayante. Tout le monde est au courant de tout, et il est très facile de devenir extrêmement populaire. Mais on est aussi confronté à tant d’avis et d’opinions, voire d’attaques et d’insultes de la part de nos concitoyens tibétains. Je n’ai jamais connu cela dans le passé, mais je m’y suis habitué. On se fait même agresser parce qu’on mange chez KFC, pas vrai ?!

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« Making Gods » (Nouveaux dieux), 2011. « J’aimerais vraiment savoir  à quoi ressemble un Tangkha dépourvu de signification religieuse. Par ailleurs, à l’heure de la mondialisation, les divinités vraiment utiles ne sont pas celles  que l’on trouve dans les temples, mais celles qui nous sont apportées par la culture dominante mondiale. Il existe toute sorte de « divinités extérieures » et c’est pourquoi j’utilise divers symboles culturels du monde entier pour créer cette nouvelle divinité. »

– Peut-on voir l’actuel « Scorching Sun Art Lab » comme le prolongement de la Gedun Choephel Artists’ Guild ? Quels éléments perdurent et où est la nouveauté ?

– Oui, on peut parler de prolongement. « Gedun Choephel » existe depuis 13 ans, mais toujours comme un groupe plutôt informel. Certains membres ont fini par être en désaccord au fil du temps, et quand il y a trop d’opinions divergentes, il devient difficile de faire quoi que ce soit. C’est pour cela que Nortse a voulu un espace artistique indépendant pour donner corps à certaines de ses idées sans avoir à consulter d’abord tout le monde. Il voulait mon soutien, ce qui nous a conduits à nous lancer dans le « Scorching Sun Art Lab ». Mais bien évidemment nous resterons toujours, l’un comme l’autre, membre de « Gedun Choephel ». En fait, la première exposition que nous avons organisée au « Scorching Sun » s’intitulait  « Gedun Choephel Artists’ Guild 13th anniversary exhibition » (L’exposition du 13ème anniversaire de la Guilde des Artistes Gedun Choephel). « Scorching Sun » n’est pas qu’une plateforme pour l’art contemporain tibétain, nous espérons qu’il soit le creuset pour un plus large éventail d’idées. Nous ne voulons pas non plus que « Scorching Sun » devienne trop grand ni trop commercial. « Gedun Choephel » accueille de nombreux artistes professionnels, et il est inévitable que les expositions soient commerciales. Le marché nous force à faire des compromis. « Scorching Sun » est petit, sans beaucoup de frais. Il est installé là où nous habitons. On ne subit donc pas la pression du loyer à payer, et cela nous permet de faire tout ce dont nous avons envie. Cela nous donne davantage de liberté.  Quand Nortse et moi décidons de faire quelque chose, nous le faisons, et si on se fourvoie, cela n’impacte pas les autres membres du groupe. « Scorching Sun » n’est pas uniquement un espace permettant aux artistes membres d’exposer leur travail, c’est aussi un lieu ouvert aux jeunes artistes. Nous leur fournissons un espace et nous les aidons à se faire connaître. Nous acceptons toutes les bonnes créations.

Notre volonté est de maintenir des critères d’exigence élevés, même si cela implique de ne faire qu’une seule exposition par an.  Si le niveau est trop bas, on préfère s’abstenir. Et si  nous choisissons de ne pas ouvrir nos portes, cela n’entraîne pas de perte. Donc ce lieu nous donne l’occasion d’exposer des œuvres d’art tout à fait exceptionnelles, à  la fois plus expérimentales et plus avant-gardistes. Dans le même temps, nous espérons que des artistes chinois, voire internationaux passent y donner des conférences, et y viennent en résidence pour peindre ou exposer leurs œuvres. C’est une opportunité pour encourager la communication entre différents artistes contemporains. Pour cela, nous nous sommes assuré le soutien de Liao Wen. Grâce à son aide nous sommes déjà parvenus à coopérer avec dix associations d’artistes contemporains. Et petit à petit, nous favorisons une communication et une collaboration plus étroites entre les artistes chinois et tibétains. Mais pour l’instant, nous en sommes toujours au stade des tentatives. Le projet tout entier repose sur Nortse et moi. C’est nous qui le finançons. L’idée nous plaît à tous les deux, c’est pour ça qu’on le fait. Comme je dis toujours, si vous n’attendez  rien, vous ne serez pas déçu. Nous n’avons jamais sollicité de subventions auprès de fondations. Ça a toujours été uniquement nous deux. Il est difficile de dire combien de temps nous allons pouvoir tenir. Aussi longtemps que possible, j’espère.

– Avez-vous jamais envisagé  un prix d’entrée pour les expositions ou une demande de financement extérieur ?

– Toutes nos expositions sont gratuites pour le public. Nous avons songé à demander une aide financière extérieure pour continuer à faire vivre ce lieu, mais nous n’avons aucune motivation commerciale. Notre souci, c’est qu’accepter de l’argent d’autres sources, reviendrait à nous poser des limites et à compromettre notre degré de liberté. C’est pour cette raison que nous restons  extrêmement prudents vis-à-vis d’une aide financière extérieure.

– D’où vient le nom  de « Scorching Sun » ?

– « Scorching Sun » est la transcription du mot tibétain ཉི་བཀྲག (nyi bkrag, qui signifie soleil brûlant). C’est Nortse qui l’a trouvé. A l’origine, j’avais suggéré qu’on prenne simplement le nom de « Scorching Sun » en référence à notre précédente exposition « Scorching Sun of Tibet » qui avait rencontré un grand succès. Elle avait marqué profondément nombre de gens en Chine, et j’ai pensé que ce serait une bonne idée de continuer à utiliser le nom. Mais Nortse voulait lui donner un « parfum plus tibétain », alors on a utilisé “nian zhe” (念者) qui est la traduction chinoise du tibétain. Mais aucun des caractères n’a de signification particulière.

 

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The new Scriptures: A recipe for hui guo rou »(Les nouveaux Textes saints : la recette du hui guo rou) 2005

 

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« The new Scriptures: An end-of year resumé of van Gogh » (Les nouveaux Textes saints: travail  de fin d’année sur van Gogh) 2005

– 2016 marque le 13ème anniversaire de « Gedun Choephel » et en même temps la naissance du « Scorching Sun Art Lab ». Pour votre première exposition dans ce nouveau lieu, vous aviez choisi pour thème « Journey from the Heart » (Un voyage dicté par le cœur), pourquoi ce thème ?

– Comme je viens de le dire, je souhaite que les œuvres exposées dans cet espace puissent exprimer les vérités et les idées les plus intimes, émanant du cœur. Nous refusons l’artificiel.  En fait,  peu importe que ce soit « Scorching Sun Art Lab » ou « Gedun Choephel », le principe fondateur de l’art contemporain se doit d’être : la vérité! Au cours des treize dernières années, nous avons fantasmé sur les changements que l’art pouvait apporter, mais en fin de compte, la vérité nous ramène toujours à la réalité. Dès lors, nous ne faisions que régresser. Nous travaillions dur, mais dans la mauvaise direction. A un niveau différent, le thème avait un autre sens, à savoir celui d’un nouveau départ,  d’une nouvelle direction.

– Concernant la peinture tibétaine, les gens ont souvent l’impression qu’elle se limite aux Tangkha et aux peintures murales dans les monastères, mais vous et d’autres artistes contemporains utilisez des techniques modernes pour transmettre la culture traditionnelle tout en étant le reflet de la société contemporaine. En un sens, vous comblez une lacune dans l’art tibétain en vous exprimant et en ajoutant une certaine modernité. J’aimerais donc vous entendre sur l’état actuel de l’art contemporain tibétain, et aussi son avenir.

La situation actuelle n’est pas idéale. Premièrement, l’environnement général n’est pas bon, et puis le marché de l’art contemporain s’effondre. Il est loin d’être aussi porteur qu’en 2008 quand il prospérait. Beaucoup d’artistes s’y essaient, tout en se lançant dans d’autres domaines artistiques aux marchés plus prometteurs. Et on ne peut pas leur en vouloir. Mais il faut aussi voir le côté positif dans la mesure où cela fait battre en retraite les opportunistes. Ne restent que ceux qui aiment cette profession et y sont attachés. C’est un processus de nettoyage, et c’est plutôt bien.  Quant à l’avenir, je me sens bien incapable de le prévoir.

 

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A Million Questions, 2011, installation.

– Je me suis laissé dire que vous aviez signé un contrat avec la célèbre galerie Rossi & Rossi qui collectionne les œuvres d’art en provenance des Himalayas? Pouvez-vous nous en dire plus sur votre relation ?

Rossi & Rossi sont des collectionneurs et des marchands d’art spécialisés dans l’art bouddhiste tibétain traditionnel. C’est mon ami américain Ian, qui m’a présenté à Fabio Rossi. La première œuvre d’art contemporain qu’il ait acheté, c’était l’une des miennes. Par la suite, il a créé un espace pour promouvoir l’art contemporain du Tibet. Rossi & Rossi est la principale galerie au niveau national et international à promouvoir l’art contemporain tibétain de manière systématique. Il y a deux ans, ils ont ouvert une galerie à Hong Kong. Grace à Rossi, je n’ai plus à me préoccuper  de savoir si je peux vivre de ma peinture.

– Il n’y a qu’un très petit nombre d’artistes célèbres, la plupart sont en fait méconnus et ne parviennent jamais à réaliser leur rêve de leur vivant. Vincent van Gogh, par exemple, a eu une vie difficile, mais il est devenu immensément populaire après sa mort. Comment voyez-vous les relations entre art et business ?

On ne peut pas s’attendre à  faire de l’argent immédiatement grâce à la peinture. Mais on ne devrait pas croire non plus qu’un artiste doive mener une vie de privation. Les bons artistes seront toujours reconnus par le marché, et ils auront une certaine valeur. Je ne pense pas que l’art et les affaires soient contradictoires. Il existe des artistes particulièrement vertueux qui évitent tout contact avec le marché, tandis que d’autres courent après l’argent. A mon avis, les deux extrêmes sont contestables. Amis artistes, acceptez  le jugement de valeur. C’est normal. Si Michel-Ange, par exemple, n’avait pas été soutenu par les Médicis, il manquerait des œuvres d’art inestimables au patrimoine artistique de l’humanité. On ne peut pas toujours utiliser van Gogh comme preuve que les artistes devraient considérer l’argent comme sale, qu’ils devraient être malheureux et se couper l’oreille !

 

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– Vous exposez votre travail au Tibet, en Chine et à l’étranger. En tant qu’artiste, quel est votre endroit préféré ?

– Je suis allé dans très peu d’endroits, et en ce moment je ne peux aller nulle part. Mes choix son donc limités. Heureusement, j’ai eu la chance d’aller au Népal il y a de nombreuses années, et donc j’aime le Népal. J’ai eu le sentiment d’être chez moi parmi ces vieilles rues et ces vieux temples, et j’aimerais y habiter de manière permanente.

– Et Lhassa ? Que pensez-vous de la vie culturelle à Lhassa ?

– Parce que Lhassa a une vie culturelle ? (Rires) Je ne suis pas allé dans une boîte de nuit depuis des lustres (rires), je ne connais rien à la vie culturelle et à la scène artistique de Lhassa.

– Cela en fait partie, non?

– Haha … Nous l’espérons, mais cela ne sert pas à grand-chose. Quelle que soit la qualité de l’exposition,  les gens la regardent et l’oublient aussitôt. Peu importe l’intérêt  de l’évènement, les gens ne s’en souviennent que pendant une semaine. Dans quelle mesure une exposition peut-elle être inoubliable?

– De toutes les expositions que vous avez organisées, quelle est celle qui vous a le plus marqué ?

– Sans conteste, « Scorching Sun in Tibet » en 2010. Elle avait été conçue  par l’un des plus grands artistes contemporains chinois, M. Li Xianting. Il était important que quelqu’un comme lui, universitaire de renom, faisant autorité et appartenant au courant dominant, s’intéresse à l’art contemporain tibétain. Ce fut une exposition fondamentalement différente des précédentes ayant aussi eu pour thème le Tibet, à la fois en terme de perspective et de présentation. Le monde a toujours soit admiré soit ignoré l’art tibétain, mais il n’a jamais été traité sur un pied d’égalité. Il n’a jamais été vu comme faisant partie d’un quelconque courant artistique, mais au contraire marginalisé, étiqueté comme culture ethnique et considéré comme exotique. Je trouve que c’est là une attitude culturelle inégalitaire.  Aussi le fait que « Scorching Sun in Tibet » permette de voir et d’étudier notre travail d’égal à égal a représenté une étape importante dans l’histoire de l’art contemporain chinois.

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« Ice Buddha » (Bouddha de glace) 2016

– En 2006, vous aviez installé une statue de Bouddha sculptée dans de la glace sur la rivière de Lhassa, et vous aviez pris des photos pour rendre compte  de sa fonte progressive. Plus récemment, vous avez recréé cette statue de glace au pied du Mt Kailash, sur la rive du lac Mapham Yutso. D’où vous est venue l’inspiration pour ce Bouddha de glace ? Et pourquoi la recréer à Ngari ?

– J’ai trop parlé de ce Bouddha de glace, les gens m’appellent même « l’artiste au Bouddha de glace » (rires). Ainsi, dans le domaine de l’art, on ne peut vraiment pas se surpasser. Si vous avez produit quelque chose de très bien, et que vous vouliez produire quelque chose d’encore meilleur,  c’est pratiquement impossible. Cela peut devenir extrêmement pénible de devoir toujours vivre dans l’ombre de soi-même. L’idée derrière cette statue était de représenter la notion bouddhiste de réincarnation. De rien à quelque chose, puis retour au néant. L’eau se change en glace, et la glace redevient eau petit à petit. C’est une sorte de réincarnation. Au fur et à mesure qu’elle fond, la forme ne cesse de se modifier, c’est la marque de l’impermanence. Mais bien évidemment il existe de nombreuses autres interprétations de cette œuvre. L’artiste n’est rien d’autre que le créateur, mais l’interprétation revient au public. L’artiste n’est pas le seul à détenir le pouvoir d’interprétation sur son travail.

Je croyais que cette œuvre symbolisait le réchauffement climatique.

– Oui, on peut la voir comme figurant la protection de l’environnement, c’est la nature des œuvres d’art. Les gens sont différents, ils voient des choses différentes. Le Bouddha de glace porte à interprétation. Quant à savoir pourquoi je l’ai recréé, eh bien, à l’origine, j’aurais voulu faire une vidéo pour saisir le processus de fonte, mais je ne disposais pas de la technologie à l’époque. En plus, j’ai une certaine tendance à la procrastination, et je n’ai jamais réussi à m’y remettre. Dix ans se sont écoulés depuis, comme ça, en un clin d’œil. C’est effrayant quand on y pense. Il y a aussi le fait que j’ai toujours voulu mettre un Bouddha de glace auprès de chaque rivière importante et lac sacré du Tibet. J’ai donc décidé d’en mettre un sur les rives du lac Mapam Yutso.

 

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« Prayer beads series. Heart » (Série Les Mala, Cœur) 2015

– Pour terminer, j’aimerais savoir de quelle œuvre vous êtes le plus satisfait, laquelle vous a donné le plus de difficulté, et laquelle à été la plus simple à réaliser ?

A chacune des étapes de ma carrière artistique, j’ai produit différentes œuvres dans différents styles dont je suis tout à fait satisfait. Précédemment, en 1997, il y a eu « Spirit Beings on a Yak Hide Raft » (Esprits sur un radeau en peau de yak) en mémoire de ma mère. J’étais vraiment content de cette toile, et je ne m’en suis jamais séparé. Je n’ai jamais voulu la vendre. Ensuite, il y a eu la  » New Scriptures series » (la série des nouveaux Textes saints) à partir de 2010, une collection de 108 œuvres qui devrait plutôt s’appeler « Fake Scriptures » (Faux Textes saints). J’ai utilisé des techniques de dessin traditionnelles pour l’ensemble,  mais j’ai complètement changé le contenu des textes en y incluant par exemples des SMS ou des histoires populaires. Vu de loin, on dirait un ouvrage ancien, mais de près, cela devient quelque chose de totalement nouveau. C’est comme le Tibet. Pour beaucoup de gens, la première impression est celle de vieux symboles mystérieux, mais une fois que l’on y habite, on se rend compte qu’il a totalement changé et qu’il n’est pas si différent du reste de la Chine.

« The Ice Buddha »  est encore une œuvre dont je suis content.  Ensuite, la série d’installations intitulée « Making Gods », avec « The prayer wheel » (le moulin à prières), « the white book » (le livre blanc), ou « the black Scriptures » (les Textes noirs)… la série des Mala, plus récemment, en est une autre. J’ai utilisé des Mala pour réaliser un cœur et un soleil. Je trouve intéressant de travailler à partir des Mala. Ils concentrent les prières des gens, leurs espoirs. Prendre un Mala, c’est comme entrer en communication directe avec Bouddha. C’est comme pour le téléphone portable, quand on ne l’a pas avec soi, on a le sentiment d’être sur une île déserte. Quand on tient un Mala dans la main, on se sent en sécurité. C’est pourquoi j’ai décidé d’en faire quelque chose. Je trouve qu’ils ont une signification profonde. En fait, j’ai commencé à les utiliser il y a trois ans, et j’ai produit vingt compositions, mais je ne suis vraiment satisfait que de trois ou quatre.

L’œuvre la plus difficile a été une série de tableaux que j’ai réalisée voilà deux ans. J’ai passé six mois à peindre 12 heures par jour jusqu’à « vomir du sang ». J’ai eu recours à beaucoup de techniques différentes utilisées pour les Thangka. C’était vraiment pénible pour les yeux. J’ai pris conscience à quel point la vie des  maîtres du Thangka devait être dure. Alors la prochaine fois que vous achetez un Thangka, oubliez l’idée même de marchander (rires). Depuis peu, je cherche à peindre des œuvres plus petites, je ne veux plus me créer de problèmes. Je vieillis, vous savez … ha haha. Finalement la « Bodhi  Leaves series » (la série des feuilles de l’arbre de la Bodhi) a été plutôt relaxante. Je pouvais en faire jusqu’à une par jour. Quand une idée me venait, je peignais, sinon je laissais de côté. Mais c’est important que ce ne soit pas si contraignant. J’envisage d’arriver à une série de 108 feuilles de l’arbre de la Bodhi.

– Bien, nous sommes arrivés au terme de cet entretien. Un grand merci pour votre temps. J’ai été ravi de parler de l’art contemporain du Tibet avec vous, et j’espère de tout cœur que davantage de gens suivront votre groupe et l’art contemporain tibétain.

– C’est moi qui vous remercie, ainsi que « Sweet Tea House ».

Traduction France Tibet