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21/10/16 | 13 h 18 min par Lobsang Wangyal

Dialogue sino-tibétain : Interview de l’ex-envoyé Kelsang Gyaltsen

Kelsang Gyaltsen at the Seventh Tibet Support Groups Conference in Brussels, Belgium, on 8 September 2016.

Par Lobsang Wangyal

BRUXELLES, Belgique, le 15 Septembre 2016

Kelsang Gyaltsen a été l’un des acteurs du dialogue sino-tibétain depuis sa nomination en tant qu’envoyé du Dalaï Lama pour les relations avec les représentants de la République Populaire de Chine en 1999. Neuf sessions de discussions avaient eu lieu entre les deux parties depuis 2002, mais n’avaient débouché sur aucune évolution quant au problème tibétain, et, depuis 2010, les discussions en étaient au point mort. Au cours de l’interview de Bruxelles, à l’occasion de la Septième Conférence des Groupes en faveur du Tibet, Kelsang Gyaltsen a évoqué le passé, le présent et l’avenir du dialogue sino-tibétain.

Kelsang Gyaltsen la, pourriez-vous nous expliquer ce qui s’est passé après 9 séances de discussions sur le problème tibétain avec les représentants de la RPC?

Beaucoup de choses se sont produites après ces 9 séances de discussions. En premier lieu, je crois qu’il y a eu des préoccupations justifiées de la part des Tibétains, tout particulièrement parmi les dirigeants, en l’occurrence que malgré tous nos efforts, il s’est avéré impossible de parvenir à un progrès et à des résultats tangibles.

Premièrement d’améliorer un peu la situation à l’intérieur du Tibet. Ensuite en venant à bout des divergences existant entre les vues du gouvernement chinois et celles des Tibétains.

Tant de gens ont été cruellement déçus. Telle était la situation de départ.

Et puis, bien sûr, après la dernière session de janvier 2010, en 2011, nous avons assisté à une évolution politique majeure avec la décision du Dalaï Lama de déléguer toutes ses responsabilités politiques au gouvernement tibétain élu. Et nous avons eu aussi l’élection d’un nouveau gouvernement en exil.

Et dans le même temps, a eu lieu également un changement à la tête du gouvernement chinois. En novembre 2012 Xi Jinping est devenu le secrétaire général du parti communiste chinois, puis en mars il est devenu président de la RPC. Ainsi, une nouvelle direction  politique s’est mise en place en Chine.

C’est ainsi que toutes ces évolutions ont abouti à une situation de blocage du dialogue et des contacts. Depuis lors, il ne nous a pas été possible de rétablir un contact direct ni de reprendre le processus de dialogue et de négociations.

Qu’est-ce qui, selon vous, rendra possible le contact direct et un dialogue amélioré, ainsi qu’une solution au problème tibétain ?

Il est très difficile et présomptueux d’affirmer que si nous faisons ceci ou cela, il en résultera que le dialogue direct sera rétabli et que le processus de dialogue pourra être ré initié.

Parce que si nous n’avons pas progressé dans le contact direct et si le dialogue a tourné court, c’est en raison d’un manque de volonté politique de la part des dirigeants chinois.

Néanmoins, je suis convaincu, quelle que soit l’attitude du gouvernement chinois, que la direction tibétaine a la responsabilité politique de mettre tout en œuvre pour que les dirigeants chinois s’impliquent, de faire tous les efforts possibles pour engager le dialogue avec le gouvernement chinois.

Considérant les circonstances, j’ai parfois l’impression ou même le doute que tout ce qui était possible n’a pas été fait. Car pour pouvoir dire que nous avons eu recours à tous les moyens possibles, je pense que nous devons être en mesure d’expliquer et de démontrer d’une façon convaincante qu’une part substantielle de nos ressources limitées a été consommée, en termes de personnel, de financement, de temps et d’énergie.

La question se pose donc de savoir combien, en termes de personnel, de financement, et de temps avons-nous dépensé au cours des dernières années ?

Bien sûr, les dirigeants tibétains ont à cœur d’engager le dialogue et de reprendre le processus des discussions. Mais il me semble que, depuis 2010, depuis la dernière session de discussions, notre position s’est plus ou moins apparentée à de l’attentisme. À voir la manière dont les nouveaux dirigeants chinois procèdent, ce que sont le mode de pensée et les pratiques des nouveaux dirigeants chinois.

Et aussi en affirmant publiquement que nous-mêmes sommes prêts, à tout moment et quel que soit le lieu, à reprendre le dialogue.

Mais la question est de savoir si une telle annonce suffit à elle seule à une réelle reprise du dialogue, et aussi d’affirmer, en toute conscience, que nous avons, de notre côté, fait tout ce qui était possible pour amorcer ce dialogue.

Donc, dans le processus de dialogue, l’aspect le plus important, ou peut-être le seul aspect, est de parvenir à l’autonomie du Tibet. Mais le Mémorandum sur l’Autonomie Générale, le document que le gouvernement tibétain en exil a soumis aux autorités chinoises, a été rejeté. Comment, dans ce cas est-il possible de poursuivre le même programme, si un dialogue ultérieur est envisageable ?

Je crois que, dans tout processus de négociations, le rejet d’une proposition n’a rien de choquant – cela se produit fréquemment. Et très souvent aussi, l’une des parties rejette la première proposition de l’autre afin d’en réduire le coût au maximum. Ce genre d’épisode dans un processus de négociations n’est donc pas vraiment surprenant.

Donc, à mes yeux, le rejet du Mémorandum sur l’Autonomie Générale par les Chinois n’a rien de décourageant ni de décevant.

De toute façon, le problème tibétain est très complexe, et il faudra du temps aux deux parties pour engager des discussions réelles, substantielles et sérieuses dans le but d’aboutir à des vues communes.

Si l’on considère le processus de dialogue de 2002 à 2010, on s’aperçoit qu’il n’a pas été vraiment intensif. Ne se rencontrer qu’une fois par an ne permet pas de réels progrès.

Deuxièmement, je dirais que de 2002 à 2010 le dialogue s’est plus apparenté à une exploration des pensées, des vues et des positions de chacun, ainsi qu’à une recherche de terrains communs permettant de progresser.

Comme je le disais au début, il me semble que du point de vue des autorités chinoises, il n’y a pas eu de volonté politique de considérer le problème sérieusement et d’y remédier.

Cela s’apparentait plus au principe de rester en contact les uns avec les autres et de trouver ce qu’étaient les vues et les demandes de la partie adverse sur la relation entre les Tibétains et la Chine, et ils ont laissé les choses se faire sans vraiment prendre d’initiative ni faire de propositions.

Pourtant, bien que nous n’ayons pas réussi à progresser durant ces sessions de discussions, ce qui importe c’est que tant que nous continuerons à nous rencontrer, et à nous parler, le message envoyé aux Tibétains du Tibet sera que le chapitre du Tibet n’est pas encore clos. Et ce message parvient aussi au reste du monde. Quelles que soient les positions officielles et publiques de la Chine, le fait que nous nous parlions est un signal fort et une indication qu’il y a un problème, un problème qui reste à résoudre par le dialogue et la négociation.

Dans ce contexte, nous pouvons convaincre les membres de la communauté internationale que leur position vis-à-vis du problème tibétain a pour effet que le Tibet et la Chine avancent vers un dialogue et des négociations. Nous pouvons souligner qu’ils peuvent jouer un rôle décisif et permettre aux deux parties d’avancer vers une solution pacifique du conflit.

En ce qui concerne le Gouvernement chinois, si nous renouons le contact direct, il pourra avec raison dire au mode entier :  » oui, nous parlons avec les Tibétains, nous sommes en contact, nous sommes à l’écoute les uns des autres et nous échangeons nos points de vues et nos prises de positions. » Et avec cela, ils peuvent signifier clairement au monde qu’il y a, de leur part, une tentative de traiter ce problème d’ampleur internationale et de le résoudre par le dialogue.

Le problème majeur, dans les relations entre les Tibétains et le gouvernement chinois, c’est le manque de confiance mutuelle. Si nous étions en mesure de surmonter cette méfiance, alors, à mes yeux, les vrais problèmes ne seraient pas insurmontables. Ils peuvent être dépassés avec de la détermination et la volonté de trouver des moyens qui satisfassent les deux parties.

Le  problème du manque de confiance ne peut être résolu que par des rencontres en face à face. Je pense donc que, de ce point de vue, le dialogue est le moyen le plus important pour avancer vers une résolution du problème.

Durant le premier mandat de Sikyong Lobsang Sangay, il n’y a eu aucun dialogue, aucun contact avec le gouvernement chinois, que ce soit officieusement ou officiellement. Il a parois déclaré que durant la deuxième moitié de la présidence de Xi Jinping, le dialogue reprendrait peut-être. Il se base, pour cela, sur des précédents. Comment voyez-vous cela ? Pensez-vous que cela soit fondé ?

Je pense qu’il est bon d’entretenir l’espoir, mais selon moi, l’espoir seul n’apportera pas de changements à la situation actuelle. Il nous faut être proactifs, et faire des efforts tangibles.

Le premier mandat du président Xi Jinping prendra fin en 2017. Notre seul espoir est donc que le changement puisse se produire au cours de son second mandat.

Bien sûr, dans tout dialogue, les deux parties doivent manifester leur volonté de se rencontrer et de se parler. Si cette volonté n’existe que d’un côté, il n’est pas possible que le dialogue se mette en place.

Pourtant, mise à part cette réalité, il se trouve qu’une résolution du problème tibétain relève avant tout de la responsabilité des autorités tibétaines. Ce ne sont pas la responsabilité ou le problème de la communauté internationale, et, dirais-je, en l’occurrence, du gouvernement chinois. Ils peuvent s’accommoder de la situation actuelle ; ils ne sont pas pressés de résoudre ce problème.

Les peuples qui souffrent, ceux dont les droits sont opprimés, et dont l’identité, la culture et les valeurs sont bafoués sont des Tibétains ; il est donc de la responsabilité des autorités tibétaines de prendre l’initiative afin de devenir le moteur d’une résolution rapide du problème tibétain.

Je pense donc qu’il est de la responsabilité des autorités tibétaines de prendre l’initiative et de provoquer le dialogue par tous les moyens possibles et de ne pas rester dans l’expectative.

Je pense que nous pouvons faire beaucoup. Il y a beaucoup de portes auxquelles frapper et de nombreux acteurs internationaux à solliciter.

Tout d’abord nous devons établir une stratégie concrète et prévoir de rétablir les contacts directs et le dialogue. Une telle initiative politique peut nous permettre d’approcher les acteurs internationaux et les amis chinois pour réclamer leur aide dans cette entreprise. Nous pouvons expliquer en des termes clairs ce que sont les buts de cette initiative et quels efforts et mesures nous Tibétains sommes prêts à entreprendre pour les atteindre. Dans ce contexte nous pouvons obtenir de l’aide en arguant que nos efforts seuls ne suffiront pas à atteindre ce but mais qu’un membre de la communauté internationale peut jouer un rôle décisif et non conflictuel en invoquant la reprise du dialogue sino-tibétain. Nous pouvons souligner ici nos demandes concrètes en créant un climat politique international propice à la reprise du dialogue.

Avec ce type d’approche, je crois qu’il y a de plus grandes chances d’impliquer les membres de la communauté internationale dans le problème tibétain.

Donc en bref nous devons prendre l’initiative et nous montrer proactifs, offensifs et créatifs. Nous devons arriver avec des initiatives et des propositions. Il faut que nous soyons le groupe qui frappe à la porte de la Chine et de la communauté internationale.

Donc, afin d’être prêts et d’engager le dialogue n’importe quand et n’importe où, il faudrait qu’il y ait des envoyés prêts à tout moment. C’est probablement ce que vous suggériez, c’est-à-dire l’importance d’avoir de tels dispositifs en place. Mais tout comme Lodi Gyari, vous avez renoncé à être l’interlocuteur du gouvernement chinois. Donc à l’heure actuelle je crois qu’il n’y a pas d’envoyés qui pourraient agir en tant qu’interlocuteurs. Que pensez- vous de cette vacance ?

Il me semble que l’Administration Centrale Tibétaine doit confier la tâche à une équipe tibétaine. En premier lieu faire une évaluation précise de la situation actuelle, et présenter les idées et les initiatives propres à nous permettre de rétablir le contact direct, et aussi identifier les acteurs susceptibles de nous aider dans cette entreprise.

Il nous faut une équipe qui soit décidée à prendre le problème à bras le corps, et à définir des stratégies et des plans et à les mettre en œuvre.

Lodi Gyari et moi-même avons démissionné de ces tâches. Mais je sais qu’il y a beaucoup d’autres Tibétains prêts à endosser cette  responsabilité et à s’engager dans cette mission.

Beaucoup de Tibétains ont une vaste expérience, des qualifications et aussi la maturité personnelle requise et l’intégrité en tant que diplomates qui pourraient leur permettre de faire ce travail.

Par exemple ?

Je pense à Kasuur Wangdue la, Kasur Tempa Tsering la et à d’autres, et aussi parmi les plus jeunes je crois qu’il y a bon nombre de fonctionnaires  qui seraient à même de faire ce travail.

Je pense qu’il pourrait être bénéfique de voir des visages nouveaux de part et d’autre, qui pourraient repartir de zéro. Et s’ils peuvent tout recommencer, sans l’héritage des précédentes sessions de discussions, cela le serait d’autant plus.

Une jeune génération ?

Je ne pense pas que ce soit une question d’âge. C’est de gens possédant une expérience diplomatique, et une connaissance approfondie de la relation sino-tibétaine dont nous avons besoin. Et avec une réelle connaissance de la politique chinoise. C’est important.

Aux plans moral et psychologique, ce devraient être des gens profondément convaincus que la tâche est faisable. Confier cette mission à des gens qui, dès le début, sont résignés ou pessimistes serait une erreur – quelles que puissent être leurs qualités et leurs aptitudes. Le sens du but à atteindre, de la mission à accomplir et la conviction personnelle sont des critères majeurs.

Quand vous êtes vraiment en situation de dialogue avec les dirigeants chinois quelle impression et quels sentiments sont les vôtres ? Avez-vous ressenti de l’intimidation dans leur attitude ou se sont-ils montrés amicaux en vous traitant d’égal à égal ? Quel a été votre sentiment dans ces circonstances ?

Fondamentalement, le traitement qu’ils nous ont réservé ainsi que leur hospitalité, étaient bons. Les Chinois ne sont-ils pas connus pour leur sens de l’hospitalité ? Le problème, ce n’est pas le degré d’hospitalité.

Au cours de nos discussions, il m’a semblé que ces gens-là ne comprennent pas les griefs des Tibétains, ni la force de l’aspiration des Tibétains à la liberté et à la dignité. Et ils sous-estiment complètement la détermination et l’esprit des Tibétains.

Leurs jugements du problème tibétain ont été, d’une certaine façon, tellement outrageux, déformés, et artificiels que j’en ai perdu le respect pour mes interlocuteurs. Parce que cela n’avait aucun sens.

Durant ces réunions, il n’y a jamais eu de moment où j’ai cru que les gens de l’autre côté de la table étaient des gens avec des vues saines et réalistes et un souci légitime ainsi que des prises de position méritant ma considération et mon respect.

Je pense que la meilleure façon de l’exprimer, c’est qu’ils se sont comportés comme des adolescents, en se conduisant avec arrogance et vantardise. Ils se contentaient de répéter la ligne officielle au cours des discussions. De la répéter et de la lire.

Permettez-moi de l’exprimer ainsi: je n’ai pas ressenti que ces gens exprimaient leur conviction personnelle, avec la certitude que leur position est sincère, ou correcte ou juste. Ils se contentent de faire leurs déclarations comme s’ils lisaient le journal. Il n’y avait aucune conviction personnelle ni aucune passion dans leurs déclarations.

Je ne me suis jamais vraiment senti intimidé par mes interlocuteurs chinois. Ce qui m’a été le plus difficile à cette époque cela a été de voyager dans les territoires tibétains. Quand je constatais la manière dont les fonctionnaires chinois traitaient et s’adressaient aux Tibétains.

En observant la manière dont les représentants tibétains craignaient de dire quelque chose qu’il ne fallait pas, et comment les moines ou les laïques étaient intimidés ou effrayés par la présence des officiels chinois et tibétains.

Ce constat m’a profondément attristé.

Dans le passé, j’ai toujours pensé que poser les pieds sur le sol tibétain serait la meilleure chose qui pourrait arriver dans ma vie. Et que la sensation de fouler le sol de ma patrie serait le grand moment de ma vie, le sentiment le plus fort que l’on puisse éprouver dans toute une vie.

Mais après ces visites en territoire tibétain…. j’ai totalement perdu l’envie de me rendre au Tibet. Pas dans de telles conditions. Chaque fois que j’évoque mes visites en territoire tibétain, dans ma mémoire, je revois des lieux déserts, sans vie, désespérés et des visages intimidés, angoissés et effrayés. Cette impression et ce sentiment étaient encore plus forts lorsque nous visitions des monastères et des lieux sacrés.

Jamais dans toute ma vie je n’ai autant prié et avec plus de ferveur qu’au cours de ces visites en territoire tibétain. J’ai prié les divinités tutélaires du Tibet pour qu’elles voient l’état critique et la souffrance du pays et des gens qu’ils se sont engagés à protéger.

Je suis donc très heureux et reconnaissant de ne pas avoir à y retourner ni de voyager dans ces régions dans les circonstances présentes.

Tibet Sun Traduction France Tibet