Le premier site d'actualité sur le Tibet

www.tibet.fr

27/01/16 | 13 h 42 min par Jane Qiu

Environnement : Situation inquiétante au Tibet

Un groupe de jeunes moines tibétains sur des pâturages dégradés du plateau du Tibet.

Les modifications rapides subies par les prairies au Tibet menacent la principale réserve d’eau d’Asie et les moyens d’existence des nomades.

A l’extrême nord du plateau tibétain, des dizaines de yaks paissent dans des prairies évoquant un tapis élimé. Les pâturages ont été tellement broutés que le sol est par endroit à nu, et de profondes crevasses zèbrent le paysage saupoudré de neige. Le propriétaire et éleveur des bêtes, Dodra, émerge de sa maison habillé d’un ample vêtement  noir et d’un chapeau de cowboy, et arborant un sourire doux teinté d’inquiétude.

« Les pâturages sont en piteux état, et n’offrent pas le type de plantes qui permettent d’engraisser le bétail et de le rendre résistant, » explique Dodra. « Les yaks sont tout maigres et produisent peu de lait. »

Cette famille de huit dépend des yaks pour la quasi-totalité de sa subsistance –le lait, le beurre, la viande et le combustible. Dodra a été contraint de renoncer à la moitié de ses bêtes il y a dix ans lorsque le gouvernement chinois a imposé une réduction drastique de la taille des troupeaux. Malgré les compensations financières reçues par la famille, personne ne sait combien de temps elle va pouvoir tenir.

« Nous parvenons tout juste à survivre ces temps-ci, » raconte-t-il. « Nous vivons au jour le jour. » Si les pâturages continuent à se détériorer, « nous perdons notre unique moyen de subsistance. »

Les défis auxquels doivent faire face Dodra et les éleveurs tibétains vont à l’encontre des commentaires élogieux des médias d’état chinois sur la santé des pâturages au Tibet –une zone couvrant 1,5million de km²– et avec le vécu de millions de nomades là-bas. Depuis les années 90, le gouvernement a mis en place une série de mesures qui ont conduit les éleveurs, autrefois mobiles, à vivre dans des colonies, et a réduit considérablement le pâturage du bétail. Selon le bilan officiel, ces mesures ont contribué à la restauration des prairies et à l’amélioration du niveau de vie des nomades.

Mais de nombreux chercheurs affirment que les éléments disponibles prouvent le contraire, à savoir que ces mesures nuisent à l’environnement et aux éleveurs. « Les prairies tibétaines sont loin d’être sauvées, » affirme Wang Shiping, écologiste à l’Institut de Recherches sur le Plateau Tibétain (ITPR) à l’Académie Chinoise des Sciences (CAS) de Pékin. Une bonne partie du problème provient du fait que ces mesures ne sont pas dictées par la science, et ne prennent pas en compte les changements climatiques et les variations régionales. »

Les implications de cette controverse dépassent largement le plateau tibétain, qui s’étend sur 2,5millions de km² – une superficie plus grande que le Groenland – et est en grande partie contrôlé par la Chine. Les prairies, qui constituent pratiquement les deux-tiers du plateau, emmagasinent l’eau qui alimente les plus grands fleuves d’Asie. Ces mêmes prairies servent aussi de gigantesque réservoir de carbone, dont une partie pourrait s’échapper dans l’atmosphère si la tendance actuelle continue. La dégradation des prairies « aggravera le réchauffement climatique, menacera les ressources en eau pour plus 1,4 milliard d’individus, et affectera les moussons en Asie », explique David Molden, directeur général du Centre International pour le Développement Intégré en Montagne (ICIMOD), à Katmandou (Népal).

De tels motifs d’inquiétude m’ont poussée, l’an dernier, à effectuer un voyage de 4 700 km de Xining, en bordure nord-est du plateau, jusqu’à Lhassa, cœur du Tibet (cf. ‘Trek à travers le Tibet’). J’ai traversé des paysages variés et remonté le Fleuve Jaune et le Yang–Tsé jusqu’à leurs sources, rencontrant en chemin éleveurs et scientifiques. Ce voyage m’a permis de constater que les prairies sont loin d’être en aussi bonne santé que le prétendent les rapports officiels du Gouvernement, et que les scientifiques peinent à comprendre comment et pourquoi les prairies se modifient.

nature_NF_China-Tibet-journey-map_14.01.2016_WEB1

Entourés de clôtures

Le crachin s’est mis à tomber peu de temps après notre départ de Xining  alors que nous roulions sur une portion de route nouvellement construite le long du Fleuve Jaune. Alors que notre Land Cruiser atteignait une partie du plateau située à 3 800m d’altitude, la vue s’est dégagée et s’est offerte à nous une région vallonnée, recouverte d’une épaisse couche de prairies alpines la faisant ressembler à un gigantesque terrain de golf. Nous avons croisé des troupeaux de moutons et de yaks, des tentes blanches et des nomades aux vêtements colorés –plus les clôtures en fil de fer barbelé qui découpent la zone de pâturage en petits îlots.

Cette partie du plateau tibétain, connue sous le nom de Comté de Henan, jouit d’abondantes pluies de mousson chaque été. Cela permet aux éleveurs qui y vivent d’avoir des troupeaux en bonne santé et de gagner correctement leur vie. « Nous avons suffisamment pour vivre, et le bétail est bien entretenu, » raconte Gongbu Dondrup, éleveur.

Mais la vie est bien différente depuis que le Gouvernement a entrepris de clôturer les pâturages il y a environ dix ans, continue Dondrup. Avant cela, l’été,  il conduisait son troupeau vers les meilleures pâtures, en altitude, puis il redescendait l’hiver. Désormais, il doit garder les yaks sur un terrain de 80 hectares alloué à sa famille par le Gouvernement. Les prairies ont l’air râpé, et le Gouvernement le pousse à réduire encore plus la taille de son troupeau. « Je ne sais pas combien de temps on va pouvoir continuer, » avoue-t-il.

Le projet de clôtures est le dernier d’une série de mesures prises par la Chine concernant les pâturages.  Après l’annexion du Tibet en 1950, la jeune République révolutionnaire de Chine a nationalisé la terre et les troupeaux. De grosses fermes d’État étaient en compétition pour maximiser la production, et le nombre de têtes de bétail sur le plateau a doublé en vingt ans pour atteindre pratiquement 100 millions à la fin des années 70. Mais au cours des années 80, alors que la Chine allait dans le sens d’une économie de marché, le Gouvernement  a basculé dans l’extrême inverse : en privatisant les pâtures et en réattribuant les yaks à des ménages individuels, Pékin espérait que le changement inciterait les Tibétains à mieux gérer leurs terres et donc à accroître leur productivité.

Malgré la privatisation, les nomades ont continué à utiliser les terres collectivement – souvent en groupes dirigés par les anciens du village. Le Gouvernement a alors commencé à limiter les troupeaux, et à construire des clôtures pour séparer les familles et les villages. « Cela a totalement modifié les traditions d’élevage sur le plateau, transformant un mode de vie nomade en une existence sédentaire » observe Yang Xiaosheng, directeur du bureau de gestion des pâturages du Comté de Henan.

Utilisé à bon escient, le recours aux clôtures peut certainement s’avérer intéressant, reconnaît Yönten  Nyima, chercheur à l’Université de Chengdu. Dans la mesure où un nombre croissant de nomades mènent désormais une vie sédentaire –tout au moins une partie de l’année- cela aide à contrôler le niveau d’utilisation des pâturages dans les zones à forte population, indique-t-il. « Le recours aux clôtures est un moyen efficace d’interdire une parcelle de prairie aux animaux. » De nombreux éleveurs reconnaissent également que cela leur facilite la vie : ils n’ont plus besoin de passer leurs journées à arpenter les collines pour rassembler leurs yaks et leurs moutons, et s’ils s’absentent quelques jours, ils ne se font pas de souci puisque les animaux ne risquent pas de s’échapper.

Mais ce confort a un prix, explique Cao Jianjun,  écologiste à l’Université Normale du Nord-Ouest de Lanzhou.  Les pâturages clôturés périclitent souvent au bout de quelques années. Dans une étude de 2013, Cao et ses collègues ont mesuré la croissance de la variété de laîche préférée des yaks selon deux scénarios : pâturages clôturés, d’un côté, et, de l’autre, parcelles de terre beaucoup plus grandes gérées par des communautés pouvant aller jusqu’à 30 familles. Malgré des densités de bétail identiques dans les deux cas, la laîche repoussait deux fois plus vite dans les pâturages plus vastes, où les animaux étaient en liberté et où les plantes pouvaient plus facilement récupérer1. Cela corrobore l’expérience des éleveurs du Comté de Henan qui affirment que leurs terres ne permettent plus de nourrir autant de bêtes que par le passé.

Inquiétudes au sujet de l’eau

L’avenir des herbages nous a paru encore plus sombre lorsque, quittant le Comté de Henan, relativement riche, nous nous sommes aventurés dans les territoires arides plus à l’Ouest, situés à une altitude beaucoup plus élevée. Au bout de 700 kilomètres, nous avons atteint le district de Madoi, aussi appelé Qianhu xian (‘ le Comté aux mille lacs ‘), là où commence le Fleuve Jaune. Bien que la région ne reçoive qu’environ 328 millimètres de pluie en moyenne chaque année, soit à peu près la moitié de ce que le Henan reçoit, Madoi a été autrefois l’un des Comtés les plus riches du plateau –connu pour ses poissons, la qualité de son bétail et ses mines d’or.

Maintenant, les zones humides s’assèchent et des dunes de sables remplacent les prairies, ce qui veut dire moins d’eau à s’écouler dans le Fleuve Jaune. Des changements aussi importants sur le plateau ont contribué aux pénuries d’eau récurrentes en aval : le Fleuve Jaune est souvent à sec bien avant de se jeter dans la mer, du jamais vu avant 1970.

En 2000, la Chine a cherché à protéger cette région, ainsi que les zones adjacentes qui alimentent le Yangtsé et le Mékong, en créant la Réserve Naturelle Nationale Sanjiangyuan (aussi appelée Source des Trois Rivières), une zone grande comme les deux-tiers du Royaume-Uni.

Pratiquement un-dixième du territoire fait partie des zones au cœur de la réserve où toute activité, y compris l’élevage, est interdite. Le Gouvernement dépense des centaines de millions de dollars américains chaque année à chasser les nomades de ces zones centrales, à installer un maillage en acier pour stabiliser les pentes, et à planter des variétés d’herbes produites artificiellement pour restaurer les parties érodées. A l’extérieur de ces zones centrales, les responsables ont interdit le pacage sur ‘les prairies fortement dégradées’, là où la végétation recouvre normalement moins de 25% du sol. Les terres ‘modérément dégradées’, là où le couvert végétal est de 25% à 30%, peuvent être broutées la moitié de l’année.

Près de la source du Fleuve Jaune, les dunes de sable ont remplacé les pâturages luxuriants.

Ces mesures – et les initiatives connexes pour limiter le nombre de têtes de bétail et pour clôturer les zones de pacage- n’ont pas facilité la vie des éleveurs, explique Guo Hongbao, directeur de l’agence pour l’élevage du Comté de Nagchu au sud du Plateau tibétain.   » Les nomades ont fait des sacrifices pour protéger les pâturages,  » explique-t-il. Mais il reconnaît aussi que ces stratégies ont payé. Guo et d’autres responsables citent des études satellite  montrant  que le Plateau a reverdi au cours des trois dernières décennies². Cet accroissement de la végétation, sans doute le résultat combiné des restrictions de pacage et des changements climatiques,  » a eu un effet étonnamment bénéfique sur le climat en freinant le réchauffement en surface, » poursuit Piao Shilong, modélisateur du climat à l’Université de Pékin.

Pourtant les écologistes affirment que ces mesures s’intéressent uniquement à la biomasse de surface et ne sont donc pas un bon indicateur de la santé des pâturages.  » Les espèces végétales ne se valent pas toutes,  » précise Wang.  » Et les satellites ne voient pas ce qui se passe sous terre. »

Ceci est particulièrement vrai des variétés de  laîche qui prédominent sur la majeure partie du Plateau tibétain, et qui constitue la nourriture préférée du bétail. Ces variétés, appartenant au genre Kobresia, ne dépassent pas deux centimètres, et forment un tapis racinaire dense et étendu qui contient 80% de la biomasse totale.

L’étude des pollens dans les sédiments lacustres révèlent que les Kobresia et autres laîches dominantes sont apparues il y a environ 8 000 ans, à l’époque où les premiers Tibétains ont commencé à brûler les forêts pour en faire des pâturages pour le bétail3. Ce qui a contribué à la création de l’épais tapis racinaire qui recouvre ce vaste plateau, tapis qui a stocké 18,1 milliards de tonnes de carbone organique.

Mais les Kobresia sont progressivement remplacées par d’autres types de végétaux, au risque d’entraîner la libération du carbone, et contribuer ainsi au réchauffement planétaire. Régulièrement, au cours de notre voyage vers Lhassa, nous avons longé des champs recouverts des fleurs rouges et blanches de la Stellera chamaejasme, aussi appelé poison du loup.  » Elle fait partie d’une dizaine d’espèces toxiques qui infestent les pâturages de Chine,  » explique Zhao Baoyu, écologiste  à l’Université des Sciences et Techniques d’Agronomie et de la Forêt du Nord Ouest à Yangling.  Zhao et ses collègues estiment que les adventices toxiques ont parasité plus de 160 000 km² de pâturages au Tibet, tuant ainsi des dizaines de milliers d’animaux chaque année4.

Les éleveurs signalent aussi l’apparition de nouvelles graminées et adventices au cours des dernières années. Même si la plupart ne sont pas toxiques, elles sont nettement moins nourrissantes que les pâtures de Kobresia, rapporte Karma Phuntsho, spécialiste en gestion des ressources naturelles à l’ICIMOD.  » Certaines zones du Plateau peuvent sembler verdoyantes à un œil non averti, » explique-t-il. « Mais c’est un ‘désert vert’ qui a peu de valeur. »

Dans une étude non publiée sur le nord-est du Plateau tibétain, les chercheurs ont découvert que des pâtures de Kobresia qui n’avaient pas été broutées depuis plus d’une décennie avaient été envahies par des adventices toxiques et des graminées peu appétentes et beaucoup plus hautes : la proportion de laîche était tombée de 40% à 1%. « La Kobresia n’a aucune chance si elle n’est pas broutée, » prévient Elke Seeber, doctorante au Muséum d’Histoire Naturelle Senckenberg à Görlitz, en Allemagne, qui a mené des expériences sur le terrain pour un projet soutenu par la Fondation Allemande pour la Recherche (DFG).

« Les politiques ne sont pas dictées par la science, et ne prennent pas en compte les changements climatiques et les variations régionales. »

Les changements dans la composition de la végétation ont des implications importantes sur le stockage à long terme du carbone, indique Georg Guggenberger, spécialiste des sols à l’Université Leibniz de Hanovre et membre du projet. Dans les pâtures de Kobresia relativement peu broutées, jusqu’à 60% du carbone fixé par la photosynthèse est absorbé par les racines et par le sol et non par la végétation aérienne –soit trois fois la quantité constatée dans les parcelles non broutées5. Ce carbone organique souterrain est beaucoup plus stable que la biomasse de surface qui se décompose normalement en l’espace de deux ans et libère le carbone emmagasiné dans l’air. Donc un glissement de la laîche Kobresia à des graminées plus hautes sur le plateau entraînera la libération  d’un puits de carbone resté enterré depuis des millénaires, conclut Guggenberger.

Ceux qui critiquent les restrictions sur le pâturage au Tibet disent que le Gouvernement les a appliquées dans l’absolu, sans véritable étude et sans intégrer les découvertes scientifiques. Dans certains cas, elles sont cohérentes, reconnaît Tsechoe Dorji, écologiste à l’ITPR de Lhassa, qui a grandi dans une famille d’éleveurs de l’Ouest du Tibet.  » Une interdiction totale de pacage  peut se justifier dans des régions fortement dégradées, » explique-t-il, mais il est opposé au système simpliste utilisé par le Gouvernement pour classifier la santé des prairies. Système qui considère uniquement le pourcentage de terres recouvertes de végétation et utilise le même seuil pour toutes les zones, sans ajustement à l’altitude ni aux niveaux d’humidité naturelle.

 » Les pâtures avec un couvert végétal de 20%, par exemple, pourraient être fortement dégradées à un endroit, mais parfaitement normales ailleurs  » précise Dorji. Cela signifie que certaines prairies classées comme fortement dégradées se portent bien –et que l’interdiction de pâturer nuit en fait à l’écosystème.  » Une politique radicale de pâturage qui ne tient pas compte des variations géographiques mène tout droit au désastre, » affirme-t-il.

Aller de l’avant

La politique de pâturage de la Chine n’est que l’un de plusieurs facteurs responsables de tels changements dommageables, disent les chercheurs. La pollution et le réchauffement climatique ainsi qu’un programme routier démesuré et d’autres projets de construction d’infrastructures ont pesé sur l’état des pâturages.

Dix jours après notre départ de Xining, nous avons eu un aperçu de l’avenir du Tibet en arrivant à Nam Tso,  gigantesque lac glaciaire dans la partie sud du plateau. Là, Dorji et Kelly Hopping, étudiante de deuxième cycle à l’Université du Colorado à Fort Collins, vont de l’avant en entourant de petites parcelles de prairies de structures en plastique ouvertes sur le dessus qui augmentent la température de manière artificielle. Ces expériences sont importantes dans la mesure où le Tibet est un point sensible en matière de changement climatique ; la température moyenne du plateau  grimpe de 0,3 à 0,4° tous les dix ans depuis 1960 – environ deux fois la moyenne mondiale.

Au cours d’essais effectués sur les six dernières années, ils ont remarqué que la Kobresia pygmae, l’espèce de laîche dominante, produit moins de fleurs et fleurit beaucoup plus tardivement en situation de réchauffement climatique. Ces changements peuvent, selon Dorji, « compromettre son succès reproductif et sa compétitivité. »

« Une politique radicale de pâturage qui ne tient pas compte des variations géographiques mène tout droit au désastre. »

Sur le site expérimental, les pâtures chauffées artificiellement ont été colonisées par des arbustes, des lichens, des plantes toxiques et des espèces de graminées peu appétentes, explique Hopping. Mais quand les chercheurs ont ajouté de la neige à certaines parcelles chauffées, la Kobresia n’a pas perdu de terrain par rapport aux autres plantes, ce qui laisserait penser que la perte d’humidité du sol peut être responsable de la mutation des espèces. Une élévation des températures accroît l’évaporation déjà potentiellement très élevée en altitude.  » Ce n’est pas une bonne nouvelle pour les espèces à système racinaire peu profond comme la Kobresia appréciée du bétail »  indique-t-elle.

Piao explique que  » cette interaction entre température et précipitations illustre la complexité des réponses de l’écosystème face aux changements climatiques. »  Mais selon lui, les chercheurs disposent encore de trop peu d’informations pour construire des modèles qui pourraient prévoir de manière fiable comment le réchauffement climatique affectera les pâturages. Pour remédier à cette situation, Wang et ses collègues ont commencé en 2013 à Natchu, une expérience prévue pour s’étaler sur 10 ans : ils y utilisent des lampes à infrarouge  pour chauffer des parcelles de prairies par paliers précis, de 0,5°C à 4°C. Ils y modifient également la pluviométrie, et ils mesurent toute une série de facteurs, comme la croissance des végétaux, la composition de la végétation, le cycle des nutriments et le carbone contenu dans le sol. Ils espèrent ainsi améliorer les projections sur le changement des pâturages –et aussi déterminer s’il existe un point de non-retour qui amènerait à une faillite irréversible de l’écosystème.

Perspectives pour le plateau

Au bout de quinze jours de voyage, nous avons finalement atteint la périphérie de Lhassa. C’était la fin de la journée, les éleveurs rassemblaient leurs moutons et leurs yaks à l’ombre des sommets enneigés. Eux-mêmes et les autres membres des communautés pastorales sur le Plateau  vivront des moments difficiles dans les décennies à venir, prévoit Nyima. On ne se préoccupait pas du changement climatique il y a dix ans lorsqu’on a mis au point les mesures concernant les pâturages, et ainsi  » de nombreuses communautés pastorales sont mal préparées aux changements environnementaux  » explique-t-il.  » Il est urgent de les prendre en considération et d’identifier des stratégies d’adaptation judicieuses. »

Pour commencer, les chercheurs aimeraient  pouvoir effectuer un relevé détaillé du couvert végétal et de la composition de la végétation dans des endroits clés subissant différents régimes climatiques.  » Les informations formeraient une base de référence pour mesurer les changements à venir  » indique Wang. Nombre de scientifiques seraient aussi en faveur de modifications à l’interdiction du droit de pacage et à la politique de mise en place de clôtures qui ont nui aux pâturages. Dorji estime que le Gouvernement devrait abandonner la pratique simpliste de la « politique uniforme » sur le Plateau, et reconsidérer si chacune des régions, individuellement, est suffisamment dégradée pour justifier une interdiction de pacage.  » A moins que les prairies soient fortement dégradées, une autorisation de pacage raisonnable permettrait de restaurer les écosystèmes  » ajoute-t-il.

Mais les scientifiques ne comptent pas sur une mise en place rapide de ces réformes. Les politiques menées au Tibet sont moins déterminées par des données scientifiques que par la quête du pouvoir et des financements, estime un chercheur installé à Lhassa et qui souhaite garder l’anonymat par peur de répercussions politiques.  Les fonctionnaires locaux vont souvent faire du lobbying à Pékin pour leurs gros investissements et leurs projets coûteux au nom du weiwen (‘maintien de la stabilité’). La résistance au contrôle de la Chine sur le Tibet ne fléchissant pas, le Gouvernement est davantage préoccupé par le maintien de la stabilité politique, et il n’attend pas des fonctionnaires locaux qu’ils apportent un soutien scientifique aux projets,  reconnaît le chercheur.  » Aussi longtemps que c’est pour weiwen, tout est permis . »

Mais des fonctionnaires, tel Guo, affirment que leurs politiques visent à aider le Tibet.  » Bien que des améliorations puissent sans conteste être apportées à certaines mesures, promouvoir le développement économique et protéger l’environnement restent nos objectifs principaux  » rappelle-t-il.

Très loin de Lhassa, les éleveurs comme Dodra disent ne pas voir les bénéfices des politiques gouvernementales. Quand nous quittons la maison de Dodra, à l’issue de notre visite, toute la famille nous raccompagne dans la cour – sa belle-mère faisant tourner un moulin à prières et ses enfants suivant derrière. Il a arrêté de neigé, et le ciel a pris une couleur pure, bleu cobalt.  » La terre a été bonne pour nous depuis des générations  » explique Dodra en regardant, mal à l’aise, ses pâturages.  » Maintenant tout s’écroule, mais nous n’avons pas notre mot à dire sur la meilleure façon de sauver notre terre et notre avenir. »

Nature 529, 142-145 (14 janvier 2016)

Traduction France Tibet

Références

  1. Cao, J., Yeh, E. T., Holden, N. M., Yang, Y. & Du, G. J. Arid Environ. 97, 3–8 (2013). Show context Article
  2. Shen, M. et alProc. Natl Acad. Sci. USA 112, 9299–9304(2015). Show context Article
  3. Miehe, G. et alQuat. Sci. Rev. 86, 190–209 (2014). Show context Article
  4. Lu, H., Wang, S. S., Zhou, Q. W., Zhao, Y. N. & Zhao, B. Y.Rangeland J. 34, 329–339 (2012). Show context Article
  5. Hafner, S. et alGlob. Chang. Biol. 18, 528–538 (2012). Show context Article
  6. Dorji, T. et alGlob. Chang. Biol. 19, 459–472 (2013). Show context Article