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17/07/15 | 13 h 27 min

Extraits du livre de Dhi Lhaden, l’Art de la Résistance Passive

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Liberté

La chaîne qui étrangle la précieuse vie humaine est la notion erronée qu’il existe une autorité supérieure au-dessus de nous, que ce soit un gouvernement, une nation, des seigneurs féodaux ou des prêtres.

En démocratie, les lois ont une valeur universelle en ce qu’elles sont là pour protéger les droits et les libertés de tous les citoyens. Elles sont universelles dans le sens qu’elles s’appliquent également à tous les individus sans aucune forme de discrimination basée sur leur origine ethnique, leur caste ou leur sexe. La démocratie exige que la loi freine les éventuels excès que les citoyens pourraient commettre. Si les lois échouent à servir les droits et les libertés des citoyens, il faut les abandonner. Si les lois servent les intérêts d’une quelconque élite dirigeante ou d’un quelconque parti politique, il faut les enfreindre. Donc, lorsque l’on dit que lois et libertés ne sont pas antinomiques, cela signifie que les lois permettent de garantir la liberté et les droits. Par conséquent, on ne saurait considérer comme justes des lois qui servent les intérêts d’une classe dirigeante particulière, d’un parti politique particulier, ou d’une tradition particulière au détriment de la liberté et des droits des citoyens.

En ce qui concerne la liberté politique, tout individu devrait avoir la liberté d’appartenance à une organisation politique, la liberté de vote, la liberté de bénéficier de la même protection juridique. La liberté politique inclue également le droit pour les citoyens de critiquer et de manifester, notamment par la publication d’écrits, contre des gouvernements inefficaces et corrompus, et contre des représentants du gouvernement. Sans ces libertés et sans ces droits, les gouvernements et les représentants des gouvernements n’auraient pas de comptes à rendre et les droits démocratiques des citoyens en seraient ébranlés. En ce qui concerne la liberté spirituelle, chacun devrait être libre de ses convictions religieuses. Cela inclut : la liberté pour les citoyens d’exprimer (ou de ne pas exprimer) leur foi en une religion, et en un prophète ou chef religieux ; la liberté pour les institutions religieuses de défendre leurs idées à travers le pays ; et surtout la liberté pour la communauté religieuse de pratiquer ses rituels et de nommer ses propres chefs et représentants conformément aux principes fondamentaux de sa religion, sans interférence arbitraire des autorités séculaires.

La Constitution des régimes tyranniques peut inclure le droit de manifestation, le droit de réunion, de libre expression, et le droit de ‘critiquer les représentants du gouvernement’. Mais de telles déclarations ne sont qu’une façade destinée à manipuler le peuple ou à donner une image positive à la communauté internationale. Ce qui est corroboré par notre expérience des arrestations et de la torture, sous divers prétextes, chaque fois que nous essayons d’exercer ces soi-disant droits.

Historiquement, la lutte pour l’égalité des droits et des chances a commencé avec des incidents ‘mineurs’. Aux États-Unis, ce fut le refus de l’Afro-Américaine Rosa Parks, de céder son siège à un blanc le 1er décembre 1955. Pour cet acte de résistance, elle fut emprisonnée pendant quatorze jours, ce qui déclencha le boycott des bus à Montgomery. La Cour suprême américaine finit par déclarer inconstitutionnelle la loi de Montgomery sur les bus ségrégués. De même en 1960, les sit-in de Greensboro démarrés par des étudiants noirs à Greensboro, en Caroline du Nord, ont-ils conduit la chaîne de grands magasins Woolworth à revenir sur sa politique de ségrégation raciale dans le sud des États-Unis. Les Tibétains sont eux-aussi, de nos jours, confrontés à un type de discrimination raciale similaire.

Quand des Tibétains se rendent dans des villes chinoises, les Chinois montrent leur mépris en levant les sourcils, en murmurant entre eux et en se couvrant le nez en disant ‘ce sont des minorités’. Il a été relaté nombre d’incidents où des taxis, des hôtels et des magasins refusent de servir des clients portant des vêtements tibétains traditionnels. Ce fléau qu’est le racisme s’est même étendu à des villes tibétaines telles que Lhasa, comme attesté dans les ouvrages de Drong Yonten et les miens. Ces discriminations raciales ne sont-elles pas semblables à celles vécues par les Afro-Américains à l’époque de Martin Luther King? Une telle discrimination raciale ne déclencherait-elle pas une version tibétaine du boycott des bus à Montgomery ou des sit-in à Greensboro? Pour éviter de tels incidents, il faut assurer l’égalité entre les Tibétains et les Chinois plutôt que de voir les Chinois occuper tout le terrain politique et les Tibétains réduits au rôle de simples sujets. L’égalité entre les Tibétains et les Chinois est la meilleure manière d’assurer la stabilité et l’harmonie sociales. Aujourd’hui certains Tibétains déplorent le fait d’être nés Tibétains. Certains autres sont révoltés par de telles lamentations, mais personnellement je compatis car leurs lamentations sont le fruit des épreuves et des souffrances qu’ils endurent en tant que peuple opprimé.

La démocratie et l’état de droit

C’est l’état de droit qui différencie la démocratie de la tyrannie. C’est un des attributs indispensables de la démocratie. La tyrannie substitue le règne du bon-vouloir des hommes à l’état de droit. La démocratie exige que personne, fut-ce un individu ou une organisation, ne soit au-dessus des lois. En démocratie, l’autorité suprême repose entre les mains de la constitution – un ensemble de lois écrites – pas entre celles de quelques puissants ou d’un parti politique en place. En démocratie, tous sont égaux devant la loi : du président le plus puissant au citoyen lambda. En démocratie, la constitution et les lois ne sont pas faites pour servir les intérêts de quelques puissants ou de quelque parti politique ; chaque citoyen a son mot à dire au travers de ses représentants. Dans une démocratie basée sur l’état de droit, il ne peut y avoir aucun parti politique, aucune idéologie, ni aucun leader omnipotent et infaillible. Les citoyens doivent assumer leurs propres responsabilités pour diriger le pays. Ils ne peuvent être menés par le bout du nez par un parti politique tout-puissant, quasi-divin et infaillible.

Dans les pays démocratiques, le peuple élit ses dirigeants politiques, y compris son Président et son Premier Ministre. Par le biais de ses représentants élus, le peuple édicte les lois et la constitution de la nation. Le peuple a le pouvoir de destituer les Présidents et les Premiers Ministres ; le peuple peut, dans son propre intérêt, amender les lois et la constitution de la nation. Puisque le peuple fait ses propres lois, il y va de sa responsabilité première de les respecter et de s’y conformer.

Les lois sont absolument nécessaires si les êtres humains veulent que leurs droits et leur sécurité soient protégés. Mais rien n’assure que les lois garantissent les droits de l’homme et leur protection. On pourrait par exemple imaginer des lois au service d’un régime tyrannique ; cela est possible en accordant le pouvoir absolu à une communauté religieuse, politique, culturelle ou ethnique particulière. Sous de tels régimes tyranniques, il n’y aura ni égalité ni démocratie dans la mesure où un groupe monopolise le pouvoir tout entier.
De tels régimes tyranniques foulant aux pieds les droits de la majorité des citoyens continuent d’exister un peu partout.

Nous sommes en quête de démocratie parce que c’est la seule forme de gouvernement, la seule forteresse d’acier qui protège véritablement les droits humains fondamentaux, l’égalité et la justice. C’est seulement en démocratie, système fondé sur l’état de droit, que les citoyens peuvent espérer acquérir ces droits. Les autres formes de gouvernement ne peuvent pas les garantir. C’est la raison pour laquelle nous avons choisi la démocratie entre tous les systèmes de gouvernance politique. Tous les êtres humains sur cette planète tiennent à la démocratie et à l’état de droit et se battent pour eux. Chacun d’entre eux sait qu’aucun autre système de gouvernance politique ne peut assurer nos droits et nos libertés fondamentales.

En bref, la démocratie n’est pas qu’un vœu pieu de l’état de droit. Il devrait y avoir une véritable mise en œuvre de l’état de droit, ce qui revient à traiter tous les citoyens de façon égale quels que soit leur caste, leur classe sociale, leur couleur, leur sexe, leur appartenance ethnique ou politique. Une véritable démocratie permet aux citoyens de participer librement aux affaires de l’état par divers moyens tels que le vote, les pétitions et les organisations sociopolitiques. Les citoyens ont également le droit de critiquer leur gouvernement en organisant des manifestations de masse, et en publiant et diffusant une littérature critique.

Puisque la démocratie est chère à l’univers tout entier, tous les régimes politiques se veulent démocratiques. Mais ce que nous cherchons, c’est une authentique démocratie fondée sur un état de droit qui protège l’égalité entre les hommes, ainsi que la liberté. La démocratie comme forme de gouvernance politique s’est d’abord épanouie sur le continent européen et s’est ensuite étendue à l’Amérique du Nord. En fait l’Europe est le seul continent abritant des démocraties. L’Asie et l’Afrique sont loin derrière en la matière.

Heureusement, notre continent est de plus en plus éclairé des rayons de la démocratie, un peu comme la lumière proverbiale dispersant les ténèbres. Après le renversement de la dictature militaire en Indonésie en 2010, nous avons vu la chute des dictatures dans des pays du Moyen Orient tels que l’Égypte, la Lybie et le Yémen. Même la Birmanie et le Bhoutan sont maintenant sur la voie des réformes démocratiques. D’autres régimes dictatoriaux sont à présent menacés par des vagues de protestations démocratiques. Ces changements capitaux nous apportent un nouvel espoir et une nouvelle foi. Dans notre propre environnement, nous constatons une montée de la conscience nationale et une aspiration à la démocratie et aux droits de l’homme chez les jeunes. Toute cette évolution pointe la naissance d’un nouvel astre, la démocratie, dans le futur proche. Comme je l’ai écrit dans mon précédent ouvrage, « A une époque où le monde entier chemine vers la démocratie, les régimes dictatoriaux ne peuvent continuer à vivre dans le déni. Eux aussi doivent s’engager sur ce chemin. Le temps qu’il leur faudra dépend du courage et de la détermination du peuple. »

Caractéristiques de la démocratie

  • En démocratie, le public élit les dirigeants de la nation. Cependant le fait d’élire les dirigeants n’entraîne pas nécessairement une forme de gouvernement véritablement démocratique. Nous pourrions avoir des dictatures dans lesquelles les dirigeants sont élus par des simulacres de vote. Ou nous pourrions avoir des régimes autoritaires élus par un peuple toujours esclave des coutumes et des traditions. Sous de tels régimes, il ne peut y avoir de vraie démocratie puisque le peuple idolâtre littéralement ses dirigeants.
  • La deuxième caractéristique d’une démocratie, c’est l’existence d’une assemblée législative. Mais une assemblée législative ne garantit pas une forme de gouvernement véritablement démocratique. Les membres d’une assemblée législative peuvent être au service d’une dictature ; la peur et les opportunités d’enrichissement ou de carrière sont tout à fait à même de les transformer en laquais de la dictature.
  • Une autre des caractéristiques indispensables d’une démocratie est qu’elle repose sur une Constitution écrite. Mais il ne suffit pas qu’un pays soit doté d’une Constitution écrite pour en faire une démocratie. Les régimes tyranniques eux aussi rédigent des Constitutions pour impressionner et manipuler l’opinion et la communauté internationale. De tels régimes tyranniques ne mettent pas en pratique ce qu’ils prêchent dans leur Constitution. Ils sont comme les légendaires « bouchers tenant les textes Bouddhique sacrés ».
  • Comme Montesquieu le préconisait, il doit y avoir séparation des pouvoirs entre les trois organes du gouvernement : le législatif, l’exécutif et le judiciaire. Cependant ces trois piliers d’un gouvernement ne suffisent pas. Il existe après tout le danger que ces trois organes soient de mèche pour former une dictature. Ou qu’ils vouent littéralement un culte à un dirigeant autoritaire suprême.
  • La caractéristique finale, et la plus importante, d’une démocratie est la volonté que le peuple soit souverain. La démocratie nécessite des garde-fous pour les droits et les libertés fondamentaux des citoyens. Cela inclut le droit à la libre expression, le droit de réunion, le droit de publier et de diffuser des écrits, etc.

Dans nos sociétés, nous avons un semblant des quatre premiers indicateurs d’une démocratie. Ce dont nous manquons totalement, c’est la caractéristique finale, à savoir que la volonté du peuple soit l’autorité suprême. Quant à nous, nous n’avons pas même un iota de droits civiques et politiques. En conséquence, il nous est impossible d’affirmer que nous vivons dans une authentique démocratie. Des valeurs comme la paix, la liberté, l’égalité et la démocratie sont universellement vénérées. La plupart des gens y ont accès, mais pas les Tibétains. Nous vivons dans un pays qui vient tout juste, et à contrecœur, d’y porter une certaine attention.

La non-violence comme voie vers la justice

Alors, de quelles stratégies ou méthodes non-violentes dispose-t-on? Les intellectuels disent habituellement qu’il en existe plus de 200, mais que, en fonction de la créativité de chacun, il pourrait y en avoir d’avantage. Pendant la lutte pour l’indépendance en Inde et le mouvement des droits civiques aux États-Unis, les gens se lancèrent dans différentes formes de protestation non-violente comme quitter leur travail officiel, boycotter les écoles/facs, cafés, restaurants, bars, magasins, etc. Ces stratégies se sont avérées très efficaces. En ce qui nous concerne, nous Tibétains, nous avons manifesté, distribué des tracts, publié et diffusé des livres, brûlé le drapeau chinois, boycotté le Nouvel An tibétain, les produit chinois ; nous avons produits CD et DVD, nous avons dit des prières et accompli des rituels pour le Dalaï Lama ; nous nous sommes immolés par le feu. Ce ne sont pas là les stratégies ultimes de non-violence. Des stratégies inédites et originales basées sur des circonstances nouvelles pourraient voir le jour. Si l’on se demande ce qui rend une voie non-violente, on peut dire qu’elle doit présenter les caractéristiques suivantes :

Selon la religion, tout acte qui ne porte préjudice à personne est considéré comme non-violent. Comme l’affirme le Bouddhisme, « Nuire aux autres n’est pas un acte vertueux, ce n’est pas un acte de non-violence. » Une telle définition de la non-violence est en gros acceptée par toutes les religions du monde malgré quelques différences subtiles. C’est la raison pour laquelle nous voyons l’influence de la religion au cœur de la non-violence prônée par Gandhi, Martin Luther King et le Dalaï Lama. En bref, non-violence signifie tout acte de protestation ou de manifestation ayant pour but de reprendre pleinement ses droits à son oppresseur sans porter atteinte aux vies humaines ou aux biens. La non-violence ne vise pas à anéantir un ennemi. Gandhi a expliqué que la non-violence signifiait ne pas fuir comme des loups devant les tyrans, mais leur faire face. Il s’agissait de résister à un mal en faisant preuve de courage et de détermination : « Je réfléchis à une opposition mentale, et par conséquent morale, aux immoralités. Je cherche à émousser le tranchant de l’épée du tyran, non en levant contre lui une arme plus affûtée, mais en décevant ses attentes de résistance physique. »

Gandhi affirme de plus que la non-violence est en accord avec les préceptes de la religion, et qu’elle est la forme la plus haute de principe moral. Il faut souligner que Gandhi ne condamnait pas les formes violentes de résistance. Il assurait que la résistance violente a le pouvoir de faire pression sur les régimes coloniaux. Il faisait seulement part de ses divergences de vue avec la résistance violente, indiquant que le jour où les Indiens choisiraient la violence, il abandonnerait son rôle et se retirerait loin de tout. Au bout du compte, sa résistance non-violente contre les Britanniques a aidé l’Inde à regagner son indépendance. Martin Luther King a lui aussi conseillé à ses partisans de ne pas empoisonner la lutte non-violente avec la violence. Il leur a demandé de devenir plus forts en développant l’arsenal de la non-violence à l’intérieur de leur cœur afin de vaincre la violence de l’ennemi à l’extérieur. Martin Luther King a aidé les Afro-Américains à regagner leurs droits civiques. Grâce à ses efforts, un Afro-Américain est devenu aujourd’hui Président des États-Unis.

Comme l’exemple de ces apôtres de la lutte non-violente le prouve, nous perdrons nos indispensables alliés si nous nous battons sans respecter les principes de la non-violence. Le chemin vers la liberté deviendra compliqué. Il apparaît que caractère et pureté d’âme forment la véritable base d’une authentique lutte non-violente. Une résistance violente serait suicidaire. Ce serait comme les ‘œufs écrasés contre les rochers’ du proverbe. On nous qualifierait en outre de terroristes et de bandits. Et, comme je l’ai dit précédemment, cela pourrait nous aliéner nos alliés.

Traduction France Tibet