Le premier site d'actualité sur le Tibet

www.tibet.fr

18/10/15 | 11 h 00 min par Sui-Lee Wee et Stéphanie Nébehay

La Chine utilise des tactiques d’intimidation pour faire taire ses détracteurs aux Nations-Unies

Golog_Jigme

L’homme à abattre : Golog Jigme, moine tibétain qui s’est enfui en 2012 alors qu’il était en détention en Chine, s’exprimant lors d’une manifestation en marge de la session de juin du Conseil des Droits de l’homme aux Nations Unies à Genève. Lui et d’autres opposants se disent traqués par des agents chinois dans cet organe des Nations Unies. REUTERS/Pierre Albouy

Dossier du 6 octobre 2015

Deuxième partie: Pékin oppose une fin de non recevoir à l’examen de son bilan des Droits de l’homme lors de la rencontre organisée pour la protection des victimes de la répression d’Etat au Conseil des droits de l’homme à Genève. Preuve de la capacité croissante de la Chine à étouffer l’opposition à l’étranger.

Genève – Dans un des cafés du complexe des Nations-Unies à Genève, un Tibétain en fuite attendait son tour en début d’année pour raconter à des diplomates comment il avait été emprisonné et torturé chez lui en Chine.

Golog Jigme, moine bouddhiste âgé de 43 ans, s’était évadé d’un centre de détention chinois en 2012 et avait fini par s’enfuir en Suisse. Mais ses poursuivants du Gouvernement chinois n’avaient pas baissé les bras.

Alors que Golog Jigme s’apprêtait à témoigner en mars devant le Conseil des droits de l’homme des Nations-Unies, un haut diplomate chinois, Zhang Yaojun se trouvait dans le salon bondé à quelques mètres de la table où était assis le moine au crâne rasé vêtu de sa robe safran.

« Zhang m’a tout bonnement pris en photo, » a expliqué Golog Jigme et je lui ai fait signe que non tandis qu’il était debout là, son smartphone à la main. Zhang avait par ce geste violé l’interdiction de prendre des photos dans l’enceinte des Nations-Unies, sauf pour les photographes accrédités.

« A l’époque où je me cachais dans les montagnes, le Gouvernement chinois avait annoncé une récompense de 200 000 yuans (environ 31 000 dollars) en liquide pour quiconque me trouverait, » a raconté le moine. « Peut-être voulait-il cette récompense. »

Zhang a, prétendu plus tard qu’il photographiait seulement le décor et qu’il n’avait pas connaissance de cette interdiction.

La remarque acerbe de Golog Jigme témoigne du côté perturbant de sa rencontre avec Zhang. Selon les diplomates et les activistes occidentaux, cela fait partie d’une campagne d’intimidation, d’obstruction et de harcèlement de la part de la Chine qui vise à faire taire les critiques sur son bilan concernant les droits de l’Homme devant les Nations-Unies.

Genève, site du siège de l’ONU pour les violations des libertés individuelles, est un lieu privilégié pour ces tentatives. La fonction première du Conseil, dont les membres non permanents sont élus par l’Assemblée générale des Nations Unies, est de passer en revue les bilans des droits de l’homme dans les différents pays.

Plus largement, l’attitude de la Chine, ici, est un exemple de sa capacité grandissante à étouffer l’opposition dans l’arène internationale. L’influence du gouvernement communiste dans le monde ne cesse de s’étendre à un moment où celui-ci réprime la contestation interne et prépare une nouvelle loi sur les Organisations non-gouvernementales étrangères opérant en Chine. En juillet, les autorités chinoises ont pris pour cible les avocats et les militants défenseurs des libertés individuelles. 245 d’entre eux ont été arrêtés ou interrogés, selon Amnesty International.

Une des tactiques consiste à photographier et à filmer des opposants comme Golog Jigme. D’autres incluent la pression exercée sur les Nations-Unies pour refuser l’accréditation à des opposants connus, ou remplir les salles de réunions d’officiels et de sympathisants chinois pour faire taire les accusations de violations des droits.

« Nous sommes pleinement conscients de ces problèmes qui, malheureusement, se produisent de façon répétée, et ne sont pas limités à la Chine, » a indiqué Zeid Ra’ ad Al Hussein, Haut Commissaire des Nations-Unies pour les droits de l’homme. Il s’est déclaré « extrêmement inquiet du nombre grandissant de cas de harcèlement ou de représailles à l’encontre de ceux qui coopèrent avec le Conseil des droits de l’homme. »

« Aussi longtemps qu’ils auront le sentiment que le coût politique d’une intimidation est inférieur au bénéfice d’en subir la critique, cette pratique continuera. »


Michael Ineichen, défenseur des Droits, sur l’attitude de la Chine au Conseil des droits de l’homme.

 

Zhang_Yaojun

INSTANTANÉ : Le diplomate chinois Zhang Yaojun, ici en mars, a été accusé d’avoir pris une photo du dissident tibétain Golog Jigme, sans autorisation, dans l’enceinte du Conseil des Droits de l’ Homme des Nations-Unies. Zhang a affirmé qu’il avait voulu faire un panoramique du lieu.

Pékin empêche également les opposants, en Chine même, de quitter le pays et de se rendre à Genève, où le Conseil des droits de l’homme a clôturé la semaine dernière sa troisième session annuelle de trois semaines. Les opposants, qui dénoncent à Genève le bilan de leur pays en matière de libertés individuelles, sont aux prises avec une autre des stratégies typiques de la Chine, à savoir les ingérences coordonnées des diplomates et des délégués d’ONG soutenues par Pékin. Ces groupes fictifs sont connus sous le nom de GONGO – organisations non-gouvernementales organisées par le Gouvernement –  mot forgé à partir de l’acronyme ONG.

La Chine s’est dotée d’une armée de représentants de GONGO à Genève, tout particulièrement au moment de l’examen de son bilan. Selon une base de données des Nations-Unies, 47 ONG provenant de Chine continentale, de Hong Kong et de Macao sont autorisées à participer aux réunions du Conseil des droits de l’homme. Selon les calculs de Reuters, au moins 34 d’entre elles sont des GONGO. Ces groupes sont soit supervisés par des ministres du Gouvernement ou par des organisations émanant du Parti Communiste, soit chapeautés par des représentants du Gouvernement en fonction ou à la retraite.

« Nous sommes tout à fait conscients, et inquiets, de la présence d’ONG pas franchement indépendantes –une fois encore en provenance d’une poignées de pays, » indique le Haut Commissaire. » Mais le Conseil des droits de l’homme ne peut rien faire pour les empêcher d’assister aux sessions quand elles jouissent d’un statut officiel. »

Échapper à la surveillance

La campagne de la Chine fonctionne bien, selon les diplomates et les opposants. Le Parti Communiste au pouvoir est parvenu à éviter de se faire épingler sur son bilan des droits de l’homme aux Nations-Unies au cours de ces dernières années. Les ONG et les victimes présumées de violations des droits de la personne sur le continent chinois ont du mal à se faire entendre.

« Aussi longtemps qu’ils auront le sentiment que le coût politique d’une intimidation est inférieur au bénéfice d’en subir la critique, cette pratique continuera, » affirme Michael Ineichen, directeur du Service international pour les droits de l’homme, ONG qui soutient les défenseurs des droits de l’homme. Les Nations-Unies et les pays membres doivent, selon lui « accroître le coût politique pour que la Chine n’ait plus avantage à faire taire les gens aux Nations-Unies. »

Ren Yisheng, Ministre conseiller en charge des droits de l’homme à la Mission chinoise de Genève, dément que son pays soit engagé dans une campagne visant à intimider les opposants et à museler ses détracteurs. La Chine est à l’heure actuelle l’un des 47 membres non-permanents du Conseil.

Ren prétend que la Chine a été victime d’un  » deux poids, deux mesures  »  à Genève. « J’entends rarement (l’Union Européenne) critiquer les États-Unis pour … les violences policières, Guantanamo, l’espionnage, les discriminations contre les minorités, » a-t-il affirmé au cours d’une interview à la Mission chinoise en août. « J’entends rarement les États-Unis critiquer l’UE ou d’autres pays développés. A chaque fois qu’ils prennent la parole, c’est toujours pour se focaliser sur les pays en développement, y compris le mien. »

 

Golog_Jigme2

Manifestation contre les Jeux Olympiques : Golog Jigme, moine tibétain affirmant avoir été arrêté par les autorités chinoises après son film sur les Jeux Olympiques de Pékin de 2008, manifeste à Lausanne, en juin, lors de la présentation par Pékin de sa candidature aux Jeux d’hiver de 2022. REUTERS/Ruben Sprich

En fait, la pression des gouvernements occidentaux aux Nations-Unies sur Pékin est moindre à l’heure actuelle. Aucune nation n’a déposé de Résolution contre la Chine depuis la création du Conseil des droits de l’homme en 2006. A l’époque de la Commission des Nations-Unies pour les droits de l’homme, organisme qui a précédé le Conseil, onze Résolutions avaient été déposées contre la Chine entre 1990 et 2005. Pékin les a toutes bloquées, sauf en 1995 où une résolution avait été soumise au vote avant d’être rejetée, si l’on en croit le porte-parole du Conseil des droits de l’homme, Rolando Gomez.

L’actuel Président du Conseil, Joachim Ruecker, ambassadeur d’Allemagne auprès des Nations-Unies à Genève, rapporte des cas de harcèlement d’opposants, avant sa nomination comme Président, en janvier. Mais depuis sa prise de fonction, il n’aurait été confronté à aucune nouvelle allégation concernant la Chine.

Interrogé sur l’incident des photos de Golog Jigme, Ruecker a affirmé :  » Je n’ai pas eu connaissance de cette affaire. Si on me signalait de tels agissements, ou tout autre fait susceptible d’être perçu comme un acte d’intimidation, je prendrais les mesures qui s’imposent. »

Campagne de répression interne

Sous Xi Jinping, la Chine mène ce que les opposants considèrent être les pires attaques contre les libertés individuelles en deux décennies. Près de 1 000 défenseurs des libertés individuelles ont été emprisonnés l’an dernier – presqu’ autant que pour l’ensemble des deux dernières années, selon le réseau d’ONG chinoises et internationales Défenseurs des droits de l’ homme en Chine.

Le nombre d’opposants interdits par la Chine de se rendre à Genève est aussi en augmentation. En 2014, les autorités ont empêché 10 personnes de se rendre aux Nations-Unies, leur refusant un passeport, leur confisquant leurs documents de voyage ou les menaçant de représailles, selon Thomas Shao, militant chinois indépendant, défenseur des libertés individuelles. Il précise que 6 défenseurs ont été bloqués en 2013, et 4 en 2012.

Cao Shunli, défenseure bien connue des droits de l’homme, a été l’une des opposantes empêchée d’assister aux réunions. Elle a été arrêtée en septembre de cette année là alors qu’elle quittait l’aéroport de Pékin pour se rendre à Genève à une session de formation.

Le mois suivant, les autorités ont demandé à Cao de signer un mandat d’arrêt officiel l’accusant de  » chercher l’altercation et de susciter des troubles « , document qu’elle a refusé de signer comme l’a rapporté peu près le groupe de surveillance droits de l’ homme en Chine. En juin de cette année-là, Cao avait organisé un sit-in devant le Ministère des Affaires étrangères à Pékin pour exiger que les opposants soient autorisés à participer à la préparation du rapport sur les droits de l’homme en Chine aux Nations-Unies.

Selon son avocat, Wang Yu, Cao souffrait d’une affection du foie, et a contracté plus tard la tuberculose pendant sa détention. Sa famille et ses avocats se sont plaints qu’elle n’avait pas accès aux soins médicaux indispensables. Le 14 mars de l’année dernière, sa famille s’est présentée à un hôpital militaire de Pékin où elle a été informée que l’opposante de 52 ans était décédée. Sa mort a ébranlé la jeune communauté de défense des Droits de l’Homme de Chine.

Selon Ren, de la Mission chinoise, Cao aurait refusé tout traitement médical, et on lui aurait interdit de se déplacer en raison des manifestations organisées par elle devant le Ministère des Affaires étrangères. Et d’ajouter, « En organisant des rassemblements de cette importance pour semer le trouble et créer le désordre social, elle avait déjà contrevenu à la loi. »

En mars de l’année dernière, la Chine avait bloqué une requête émanant d’une ONG pour l’observation d’une minute de silence aux Nations-Unies à Genève en mémoire de Cao. Un diplomate occidental, sous couvert d’anonymat, a indiqué que la Chine s’était servie de son influence économique pour convaincre les autres pays de s’y opposer.

« Cela a conforté la Chine quant à son poids au Conseil des droits de l’homme en cas de risque pour ses intérêts fondamentaux, » a expliqué le diplomate, ayant lui-même vu des représentants officiels chinois prendre des photos de membres d’ONG.

La liste noire de la Chine

Pékin exerce aussi des pressions sur les Nations-Unies pour interdire l’accréditation des opposants connus.

Deux fonctionnaires de l’ONU, s’exprimant sous couvert d’anonymat, ont indiqué que Pékin exhorte régulièrement les Nations-Unies à exclure au moins 10 opposants des sessions du Conseil des droits de l’homme. Pékin les qualifie de « sécessionnistes, de terroristes ou de criminels », selon l’un d’eux.

Ils affirment que les opposants inscrits sur la liste noire de Pékin incluent le chef spirituel tibétain, le Dalaï Lama, et deux leaders du Congrès mondial ouïghour, Dolkum Isa et Rebiya Kadeer. Le cas le plus récent remonterait à la session de septembre du Conseil.

Selon ces deux fonctionnaires, l’organisation informe Pékin que ces opposants ne compromettent pas sa sécurité. Cette année, Isa a expliqué avoir participé aux sessions de mars, juin et septembre, mais pas Kadeer.

Ren a indiqué que la Chine envoie une  » note verbale  » – ou communication diplomatique – au Conseil lorsqu’ils constatent la présence de Kadeer ou d’Isa aux sessions. La Chine affirme disposer de preuves que le Congrès mondial ouïghour a des liens avec le terrorisme et que cela constitue une  » menace pour le Conseil « , selon lui. Un porte-parole du Conseil, Gomez, a expliqué que les Nations-Unies « n’avaient jamais empêché » l’organisation ouïghoure de participer aux sessions de Genève. Les Ouïghours sont une minorité ethnique vivant pour la plupart dans l’ouest de la Chine.

 

Rebiya_Kadeer

Mise sur liste noire : La Chine exige régulièrement des Nations-Unies l’exclusion de la dirigeante ouïghour Rebiya Kadeer des sessions du Conseil des droits de l’homme.

Les Nations-Unies prennent toutes les mesures pour protéger les détracteurs de la Chine. Isa, membre du Congrès national ouïghour a expliqué avoir été escorté par un garde de l’ONU au cours de sa visite au Conseil en octobre 2013, alors que la Chine faisait l’objet d’une investigation dans le cadre d’un examen périodique de son bilan en matière de libertés individuelles. Deux agents de sécurité chevronnés des Nations-Unies ont confirmé qu’Isa était bien l’un des opposants chinois faisant régulièrement l’objet d’une protection spéciale.

Pour ceux des opposants qui parviennent jusqu’à Genève, l’état chinois n’est jamais loin. Outre Golog Jigme, sept autres opposants qui avaient dénoncé les violations des droits de l’homme en Chine ont raconté à Reuters qu’eux aussi avaient été photographiés au Conseil sans leur consentement.

Un passeport étranger ne constitue pas une protection. Ti-Anna Wang, 26 ans, de nationalité canadienne, est la fille du dissident chinois emprisonné Wang Bingzhang. Elle raconte avoir été déstabilisée, en mars 2014, quand elle avait été prise en photo, pendant une réunion du Conseil, par un fonctionnaire de l’Association chinoise pour la préservation et le développement de la culture tibétaine, une des GONGO de Pékin.

« Il avait une tablette cachée à l’intérieur de sa veste et la partie caméra était dirigée vers moi. » a-t-elle indiqué.

 

Xi_Jinping

Répression : Selon les opposants, la campagne menée contre les défenseurs des libertés individuelles sous Xi Jinping est la plus lourde de conséquences en vingt ans.

 » L’Association pour la culture tibétaine  » se décrit comme une ONG. Mais selon son site, nombre de ses hauts dirigeants font aussi partie du Gouvernement ou sont des fonctionnaires du Parti communiste. En 2010, Jia Qinglin, alors membre du Comité permanent du bureau politique, organe suprême du pouvoir d’état de la Chine, avait enjoint aux membres de l’association de  » mettre à jour et de critiquer la nature réactionnaire de la clique du Dalaï (Lama) qui divise la mère patrie.  »

Deux lettres vérifiées par Reuters montrent que, dans le cas de Ti-Anna Wang, le Conseil des Nations-Unies avait pris des mesures. Selon une lettre datée du 24 mars 2014, un délégué chinois de l’Association tibétaine, Yao Yuan, s’était vu retirer son accréditation par les Nations-Unies pour avoir pris des photos. L’absence de réponse de la Chine à cette lettre avait suscité l’envoi d’une deuxième lettre deux mois plus tard précisant que  » la suspension du badge de Yao et de son accréditation resterait en vigueur jusqu’à nouvel ordre « . Le nom de Wang ne figurait pas dans les courriers, écrits sur du papier à lettre officiel à en-tête des Nations-Unies.

 » L’Association chinoise pour la préservation et le développement de la culture tibétaine  » n’a pas souhaité répondre à nos questions concernant cet incident.

Les opposants affirment que la Chine utilise sa supériorité numérique pour étouffer la critique. Ineichen, du Service international pour les droits de l’homme, explique avoir vu un diplomate chinois « indiquer plus ou moins à des individus se faisant passer pour des membres d’ONG d’occuper autant de sièges que possible, » l’an dernier, lors d’un examen du bilan des droits économiques, sociaux et culturels de la Chine.

 » Je n’avais pas de mauvaises intentions. »

 

Ti-Anna_Wang

Ébranlée : Ti-Anna Wang, de nationalité canadienne, a expliqué avoir été déstabilisée après avoir été prise en photo, l’an dernier, au cours d’une session du Conseil, avec une tablette en partie cachée. Wang est la fille du dissident emprisonné, Wang Bingzhang. REUTERS/ Hyungwon Kang

Il restait encore trois heures à Golog Jigme avant de prononcer son discours à une réunion en marge de la session du Conseil quand il repéra Zhang en train de le prendre en photo dans le café Serpentine. Le café est situé deux étages en dessous de la salle à coupole où se réunit le Conseil.

Après avoir pris la photo, Zhang s’est éloigné et a acheté un sandwich qu’il est allé manger dehors sur la terrasse. Le lendemain, alors que Zhang sortait d’une séance du Conseil, un reporter de Reuters s’est approché du diplomate chinois et l’a interrogé sur l’incident. Celui-ci a nié avoir fait une photo du Tibétain. Il a prétendu avoir simplement voulu prendre une vue panoramique du lieu et ignorer que cela allait à l’encontre des règles des Nations-Unies.

Zhang a dit être basé à Pékin, mais a refusé de donner son titre. Il est en fait inscrit comme Premier secrétaire du Département des organisations et conférences internationales au Ministère chinois des affaires étrangères, selon le registre des délégués à la session du Conseil pour les droits de l’ homme remis par Pékin aux Nations-Unies.

 » Je ne voulais nuire à personne, «  a indiqué Zhang en sortant son téléphone et en feuilletant les photos enregistrées.  » Je ne l’ai pas pris en photo, je vous assure.  » Il a toutefois refusé de montrer les photos à Reuters.

Ren a suggéré une autre explication : « Le Serpentine a une grande baie vitrée. Il pouvait être en train de prendre une photo du Mont Blanc. Qui sait? Il se trouve qu’il y avait un moine assis là. »

Golog Jigme a été le premier à s’exprimer lors de la réunion. Deux diplomates chinois et un représentant d’une GONGO chinoise étaient dans le public. Le moine a raconté comment il avait été emprisonné et torturé.

Le Bureau d’information du Conseil d’ Etat n’a pas souhaité répondre à nos questions sur l’arrestation de Jigme ou ses allégations de torture.

Accusation de meurtre

Après avoir entendu Golog Jigme, les défenseurs des droits ont pris la parole pour dénoncer la façon dont les Tibétains, les Ouïghours et les ethnies mongoles sont traités.

Le modérateur est ensuite passé aux questions. Liu Huawen, délégué de l’organisation Société chinoise d’études sur les droits de l’Homme, a levé la main.

 » Nous ne devrions pas nous contenter de parler de votre histoire, il faudrait des preuves solides, des moyens et des informations, » a estimé Liu pour contrecarrer les déclarations du moine.  » D’autres pays aussi privent les criminels de leurs droits politiques « , a ajouté Liu.

Fondée en 1993, la Société chinoise d’études sur les droits de l’homme se décrit comme la « plus grande ONG nationale dans le domaine des droits de l’ homme en Chine. » Elle est dirigée par Luo Haocai, ex vice-président de la Conférence consultative politique du Peuple chinois, principal organe consultatif parlementaire chinois.

Liu a dit à Reuters ne pas avoir beaucoup de contact avec la Mission chinoise à Genève. « Nous ne sommes pas stupides au point de nous en prendre aux minorités, » a-t-il ajouté.

Fuir Gansu

Golog Jigme a expliqué que ses ennuis avaient commencé après un documentaire qu’il a réalisé avec un cinéaste tibétain sur ce que les Tibétains pensaient des Jeux Olympiques de 2008.

Les séquences filmées ont été introduites clandestinement en Suisse pour en faire le film intitulé  » Surmonter la peur « . Très rapidement après les Jeux, le moine tibétain aurait été arrêté par les autorités chinoises pour divulgation de secrets d’Etat et incitation au séparatisme.

Le 16 mars, au siège du Conseil des droits de l’ homme des Nations-Unies, il a raconté en détail comment les responsables chinois de la sécurité l’ont sévèrement battu à de nombreuses reprises, lui cassant les côtes et lui déboîtant les rotules. D’une voix plus forte, il a expliqué comment il avait été enchaîné pendant 10 heures à une  » chaise du tigre  » – une chaise qui lui maintenait pieds et mains entravés – lors de sa première incarcération.

Au journaliste de Reuters, il a montré les cicatrices sur ses poignets, cicatrices qui seraient les séquelles de qu’il a subi, enchaîné à la  » chaise du tigre « . Nous n’avons pas pu vérifier de manière indépendante les dires de Golog Jigme concernant la façon dont il avait été traité.

Relâché au bout de sept mois, il dit avoir été de nouveau incarcéré pendant quatre mois en 2009. En septembre 2012, il a été une fois de plus arrêté et accusé d’être l’instigateur d’une vague d’auto-immolations, et d’avoir dévoilé des secrets d’Etat. Depuis 2011, 142 Tibétains se sont immolés pour protester contre la politique de la Chine au Tibet, selon l’ONG Campagne Internationale pour le Tibet – ICT.

Pendant sa garde à vue, des officiers de police auraient dit à Golog Jigme qu’il allait être transféré dans un hôpital militaire pour y recevoir des piqûres alors même qu’il n’était pas malade. Celui-ci a cru qu’ils avaient l’intention de le tuer, et il a décidé de s’enfuir. Le 30 septembre 2012, il a expliqué avoir trouvé une épingle par terre en se rendant aux toilettes.

Il a utilisé cette épingle pour ouvrir les fers qu’il avait aux chevilles, puis il a fui le centre de détention et s’est caché dans les montagnes de Gansu pendant deux mois. De là,  Golog Jigme indique qu’il a d’abord pris la direction de la province de Qinghai, à l’ouest, puis il s’est exilé en Inde, avant d’arriver à Zurich en janvier de cette année. Le moine n’a pas voulu divulguer tous les détails de son parcours.

Ni le Ministère des Affaires étrangères à Pékin, ni les Gouvernements de Gansu et de Linxia – la ville où Golog Jigme était détenu – n’ont souhaité répondre à nos questions.

Pendant qu’il se cachait dans la montagne après son évasion, Golog Jigme a entendu dire qu’il avait été accusé de meurtre. Les autorités chinoises accusent certains Tibétains de meurtre s’ils sont reconnus coupables d’incitation à l’auto-immolation, selon un document publié conjointement par la Cour suprême, le bureau du procureur et les responsables de la Sécurité publique.

Accusation sans fondement, a rétorqué le moine à Genève. Il a envisagé de s’immoler par le feu devant un poste de police  » en signe  » a-t-il dit,  » de protestation et pour apporter la preuve de mon innocence.  » Il a finalement décidé de continuer à œuvrer pour la cause tibétaine et il  » s’est enfui vers la liberté. »

 

SFT_UN_GENEVA

PLAIDOYER TIBÉTAIN : Des membres de l’organisation Étudiants pour un Tibet libre déploie une banderole devant le siège européen des Nations-Unies à Genève en octobre 2013. Reuters/Denis Balibouse

Traduction France Tibet