Le premier site d'actualité sur le Tibet

www.tibet.fr

12/11/15 | 13 h 33 min

La croissance de la Chine est alimentée par la destruction de l’environnement au Tibet

Tempa_Gyaltsen_Zamlha

Par Daniela Del Bene (Institut des sciences et des technologies de l’environnement – Université autonome de Barcelone)

« Le nombre de Tibétains à s’auto-immoler  augmente de manière alarmante. […] En plus des facteurs politiques, sociaux, religieux et économiques, l’impact de la pollution minière et environnementale est l’une des sources des mouvements de protestation passionnés qui secouent le Tibet ». C’est en ces termes qu’un article de 2013, émanant de l’office de Recherche du Bureau Environnement et Développement du Gouvernement tibétain à Dharamshala, fait le lien entre les auto-immolations et le désarroi relatif à l’environnement au Tibet. « Le mardi 20 novembre 2012, un Tibétain de 35 ans […] a gravi la colline jusqu’à l’entrée de la mine d’or de Gyagar Thang, s’est aspergé de kérosène et y a mis le feu. » Selon le Centre tibétain pour les droits de l’homme et la démocratie, basé à Dharamshala, le jeune homme entendait dénoncer  les difficultés des communautés locales touchées par les opérations minières des compagnies chinoises.  Comme dans beaucoup d’autres pays, la souffrance causée par la détérioration des écologies locales, et le bouleversement dans les modes de vie traditionnels conduit à des résistances et à des luttes constructives, mais aussi à des actes de contestation et de frustration extrêmes. Qui plus est, l’occupation du Tibet par la Chine depuis les années 50 a ouvert la porte à une exploitation systématique des richesses minérales du Tibet (cuivre, or, chromite, aluminium, minerai de fer, bore, plomb, zinc, lithium), mais également pétrole brut, potassium, amiante, gaz naturel et charbon. La pollution des plans d’eau, et l’impact additionnel des centrales hydroélectriques indispensables à l’approvisionnement des mines en énergie, contribuent à l’aggravation des conditions de vie.  Les voies ferrées et les routes ont grandement facilité l’accès aux sites de culture locale et aux espaces naturels, et le tourisme entraîne de graves répercussions au niveau culturel et environnemental.  Aussi, pour faciliter l’extraction des ressources naturelles, contrôler leurs déplacements et l’utilisation qu’ils font de ces ressources, les autorités chinoises obligent les nomades tibétains à se fixer dans des villages opportunément construits où ils perdent leurs coutumes ancestrales, et ainsi une partie de leur culture.

En décembre 2014, à Dharamshala, j’ai discuté de ces questions avec Tempa Gyaltsen Zamlha, chercheur  en environnement à l’Institut politique tibétain. Voici une version  abrégée de notre entretien. [Lien vers le texte intégral en PDF, et pour plus d’informations sur le conflit à la mine de Gyama, premier cas que nous couvrons au Tibet, lisez-nous sur EJatlas ]

Pourriez-vous nous présenter  votre travail au Bureau Environnement et Développement, et nous décrire les défis environnementaux  majeurs auxquels vous êtes actuellement confrontés au Tibet ?

Le Bureau Environnement et Développement a été mis en place sous l’égide de l’Institut Politique Tibétain. Nous suivons la situation de l’environnement au Tibet, nous effectuons des recherches sur l’impact des changements climatiques et sur les dégâts résultant de facteurs humains, puis nous essayons de diffuser des informations impartiales et fiables sur l’importance du Plateau tibétain au niveau mondial, et sur son état environnemental actuel auprès de la communauté internationale et des gouvernements. Pour les Tibétains, la question de l’environnement est l’une des tâches les plus urgentes. Sa Sainteté (le Dalaï Lama) a dit que la question politique pouvait attendre, mais pas celle de l’environnement. Dans la mesure où le plateau tibétain est très fragile, il serait difficile de restaurer son état écologique en cas de dégât majeur.  En tant que Tibétains, nous avons une relation très intime à la nature car nous voyons la présence de Dieu partout, dans les montagnes comme dans les rivières, et nous essayons donc de limiter notre impact au maximum.
Les choses ont changé depuis le début de l’occupation du Tibet par la Chine  dans les années 50. Il y a eu  de nombreux  dégâts, volontaires ou non, dans les zones du Tibet sous autorité chinoise. La Chine a déjà construit des lignes de chemin de fer, qui facilitent l’exploitation minière, la rendent meilleur marché et plus rentable.  Puis, ils ont construit des centrales hydroélectriques, indispensables à l’extraction minière. Bien souvent, ceux qui investissent dans les compagnies minières sont des fonctionnaires du gouvernement central ou provincial. Donc chaque fois que les communautés locales s’opposent, on leur demande d’abord, tout simplement, de s’en aller. S’ils ne cèdent pas, les compagnies essaient de les convaincre qu’elles agissent pour le développement de la communauté. Si l’opposition persiste, elles essaient de diviser la communauté, et d’en soudoyer les membres. En dernier ressort, elles font appel aux forces de police qui répriment brutalement la résistance (gaz lacrymogènes, balles en caoutchouc, ou tirs à balles réelles). Nous sommes parvenus à rassembler des preuves concernant au moins 20 mouvements de protestation d’ampleur contre l’extraction minière depuis 2009, sachant que le nombre est sans doute beaucoup plus important. Ce type d’information ne paraîtra jamais dans les médias chinois, et ainsi la population locale  n’a d’autre issue que de les faire connaître au monde extérieur, en prenant des risques considérables. Il est donc fondamental pour nous d’informer le reste du monde et le gouvernement chinois. Il appartient à la communauté interantionale de réagir. Les gouvernements locaux et les compagnies minières travaillent toujours main dans la main. Ce sont des protagonistes trop importants.

Quelles sont les conséquences de l’exploitation minière sur les Tibétains vivant dans cette région? Quelles sont les politiques de relocalisation mises en œuvre?

Pour accélérer l’exploitation minière dans les régions tibétaines, il faut en évincer  les populations nomades. Le gouvernement chinois a mis en place des politiques permettant de déplacer les nomades tibétains et de les concentrer dans des villages mal conçus, afin que les compagnies minières aient les mains libres pour s’approprier les immenses ressources et riches pâturages aux dépens des nomades tibétains. On peut donc affirmer qu’ils s’agit là d’un autre type de déplacement forcé, non d’un endroit précis sur lequel vous avez des droits officiels, mais de toute une région et de tout un mode de vie.
L’exploitation minière n’est pas seule en cause. Au Tibet, le tourisme se développe rapidement, mais la grande masse des visiteurs se concentre sur quelques régions et sur une saison estivale très courte. La Chine a récemment construit des routes pour permettre aux touristes de visiter les lacs sacrés et les sites naturels importants. Mesure qui affecterait à la fois les populations et le territoire.  Ce type de tourisme ne crée que peu de richesses et d’emplois pour la population tibétaine locale. Au Tibet, la plupart des touristes sont chinois. Ils réservent des vacances clé en main par l’intermédiaire d’agences de voyages chinoise, qui elles-mêmes réservent des hôtels chinois pour le séjour, un chauffeur chinois pour se déplacer localement, et un guide chinois. Et ils mangent essentiellement dans des restaurants chinois.

Le travail que vous effectuez pour rendre compte des résistances socio-économiques est unique en son genre. Vous souvenez-vous d’un cas particulièrement intéressant que vous ayez rencontré, et de son issue?

Le cas le plus célèbre est probablement la fermeture d’une mine de cuivre proche de Lhassa, Gyama (en chinois Jiama) Copper Gold Polymetallic Mine

(Mine polymétallique de cuivre et d’or de Gyama), située dans une zone riche en cuivre, zinc, plomb et lithium. La mine avait été, par le passé, déclarée mine modèle par le gouvernement chinois.  Quelle ironie de constater que les communautés tibétaines des alentours dénoncent, depuis plus de cinq ans maintenant, les perturbations apportées par la mine à la vie nomade dans les montagnes de cette vallée ! Elle est aussi responsable de la pollution de l’eau de la rivière.  Cette mine gigantesque a notamment provoqué des glissements de terrain entraînant la mort de 80 ouvriers en 2013. Malgré l’insistance du gouvernement chinois à affirmer que les glissements de terrain étaient dus à des facteurs naturels et non à la mine,  nous avons, ici, au Bureau de l’Environnement, des preuves flagrantes montrant que le glissement de terrain était bel et bien dû à une mauvaise gestion de la mine.

Traduction France Tibet

Pour plus de détails, histoires et anecdotes,  se reporter à la version intégrale de cet entretien : http://www.ejolt.org/wordpress/wp-content/uploads/2015/09/Tibet.pdf

Pour plus d’information :