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30/09/16 | 18 h 00 min par Ursula Gauthier

Entretien avec le Dalai Lama « La foi aveugle, c’est de la stupidité »

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Le Dalaï Lama et la journaliste Ursula Gauthier

Le maître spirituel tibétain a accordé à l’Obs une interview exclusive lors de son passage à Strasbourg. Avec toujours la même obsession : comment faire pour ne pas sombrer dans la violence ?

Pour une fois, les pressions du consul chinois n’ont eu aucun effet. A Strasbourg, le dalaï-lama a été reçu à bras ouverts tant par l’hôtel de ville que par les instances européennes. Point d’orgue de son séjour dans la capitale alsacienne, il a consacré le weekend à décrypter, devant un public de 8 000 passionnés rassemblés au Zénith, une oeuvre philosophique ardue datant du IIème siècle. C’est là qu’il nous a reçus, dans un petit salon sans fenêtre niché dans les étages du vaste bâtiment.

Dès que l’on évoque la tragédie du Tibet, et spécialement la vague récente d’immolations, la lueur joyeuse qui danse habituellement dans les yeux du dalaï-lama s’évanouit d’un coup. Depuis 2009, 145 Tibétains se sont transformés en torches vivantes pour protester contre Pékin, persuadés que leur sacrifice respectait l’injonction de non-violence de leur leader spirituel.

« Cette question est extrêmement difficile pour moi, soupire-t-il. Le suicide, pour les bouddhistes, est un acte violent. Je ne peux l’accepter. Mais si j’exprimais mon désaccord, les familles déjà blessées par la perte d’un des leurs seraient profondément attristées … Que faire? Il n’y a pas d’issue. Je ne peux que me taire. » Même sur un plan purement politique, il ne voit qu’une impasse: « Quel est le bénéfice de ces actes? A part l’effet de publicité, est-ce que cela change ce que pensent les « durs » du pouvoir? J’en doute … »

L’impatience de la jeunesse, qui supporte de moins en moins le joug chinois, représente un autre dilemme: « Un responsable venu de Lhassa m’a jadis expliqué que les personnes âgées étaient assez contentes de leur sort, mais que les jeunes étaient très insatisfaits. Tant que je suis en vie, il n’y a pas de risque de violence. Mais après ? Ma réponse alors et maintenant est la même: le principe de non violence doit être respecté, que je sois en vie ou non. J’espère que les Tibétains se souviendront que ce principe fait partie de leur culture.»

Que faire alors face à un pouvoir, comme celui de Pékin, prêt à tout pour assurer sa perpétuation ? « Il faut d’abord se rappeler que la Chine appartient au peuple chinois, pas au Parti communiste. Le peuple sera toujours là. Peut-on en dire autant du Parti, d’ici à dix, vingt ou trente ans? Notre choix, c’est de maintenir des liens avec les Chinois qui soutiennent notre cause, et heureusement, il y en a de plus en plus.»

Il a beau être le guide spirituel de milliers de disciples, le prix Nobel de la paix n’hésite pas à déployer un humour et des pitreries dignes d’un écolier. Sa dernière facétie consiste à se couvrir la tête d’une serviette humide, histoire de rafraichir son crâne – et bien sûr de déclencher l’hilarité générale. Entre le danger de se prendre trop au sérieux et celui d’être pris pour un clown, il a clairement fait son choix. Mais ce goût du cocasse ne l’empêche pas d’affirmer avec force ses convictions. Il juge notre monde trop imprégné de valeurs « extérieures » – réussite sociale, pouvoir, confort, etc. – et au contraire dénué de valeurs « intérieures» – sens du dialogue, altruisme, optimisme et surtout compassion. C’est, dit-il, cette culture « matérialiste » qui génère les conflits de notre temps. Quant aux valeurs altruistes, il ne faut pas les prendre pour des voeux pieux:« La science a prouvé qu’elles correspondent à la nature profonde de l’espèce humaine», affirme-t-il. Une autre erreur serait de les cantonner au domaine de la foi. Il est convaincu qu’il s’agit en réalité d’une éthique universelle, transcendant les religions et les cultures. Pour éviter de répéter les tragédies du xx- siècle, il préconise que ces valeurs soient enseignées dans toutes les écoles du monde, et prises au sérieux jusqu’au sommet des Etats.

Le XIV dalaï-lama a décidé de montrer l’exemple. En 2011, il a renoncé à toutes ses fonctions politiques. Ce sont désormais des dirigeants élus qui président aux destinées des Tibétains exilés. « La démocratie est le meilleur système politique, le seul qui permette en réalité l’épanouissement de cette éthique universelle. Même si, en matière d’économie,je suis plutôt marxiste», ajoute-t-il en éclatant de rire.« Quant à l’institution des dalai-lamas née il y a quatre siècles, je /’ai abolie totalement et dans la joie, raconte-t-il non sans un brin de fierté. Ce système qui mélangeait le spirituel et le temporel, c’était du féodalisme. C’est fini. Mon successeur, s’il y en a un, n’aura aucun pouvoir politique.»

« Think, think, think » (« réfléchissez, réfléchissez, réfléchissez »), ne cesse de répéter, un doigt sur la tempe, le dalaï lama. « La prière, les rituels, la ferveur vis à- vis de votre maître spirituel, c’est bien, mais ce n’est pas cela qui va apporter le changement intime dont parle le bouddhisme, ni aider à changer le monde. La foi aveugle, y compris envers les textes les plus sacrés du bouddhisme, c’est de la stupidité.» Laissons donc cela, suggère-t-il, aux personnes qui n’ont pas eu la possibilité de développer leur intelligence. Ceux qui, au contraire, disposent de cet « instrument splendide», le cerveau humain, doivent s’en servir d’urgence pour avancer sur le chemin de la connaissance rationnelle. « Un milliard de prosternations ne valent pas une seule journée d’étude sérieuse.»

Volontiers iconoclaste vis-à-vis du bouddhisme, le dalaï-lama ne ménage pas non plus ses critiques de toute pratique religieuse qui s’est éloignée de ce qu’il appelle l’« essence», à savoir l’amour et la compassion.« Quand je vois comment certains leaders religieux, y compris bouddhistes, défendent leur foi, je me demande parfois si le monde n’irait pas mieux sans les religions», s’exclame-t-il avec ce célèbre rire qui résonne dans la petite pièce. Quant à l’islam, il refuse tout net d’en faire un cas particulier : « Les actes de musulmans dévoyés ne prouvent rien quant à la nature de l’islam. Sinon, il faudrait dire que le bouddhisme est une religion de haine à cause de quelques moines extrémistes en Birmanie. L’existence de versets autorisant la violence dans le Coran ne prouve rien non plus. On trouve le même type de phénomène dans toutes les doctrines. Nous, bouddhistes, nous avons bien les fameuses « divinités courroucées » qui tuent au nom du « dharma »! Tout ça, au fond, n’a rien à voir avec l’essence de la religion. C’est une question d’éducation, de compréhension intellectuelle, de dialogue.» Bref, d’ouverture d’esprit.« Think, think, think ! » •

Un pont avec la science

Pour le moine bouddhiste Matthieu Ricard,, si le bouddhisme tibétain est précieux pour le dalaï-lama, c’est avant tout parce qu’il se trouve être l’héritier d’une véritable science de l’esprit développée dans l’Antiquité par une grande école philosophique indienne, l’école Nalanda •. Cette science qui décrit notre fonctionnement mental et émotionnel passionne aussi neurobiologistes et psychologues, qui ont entamé un dialogue insolite avec les érudits tibétains. A Strasbourg, le dalaï-lama a assisté à un symposium à l’université sur les recherches qui étudient l’effet de différentes techniques de méditation sur la santé physique et mentale.• le bouddhisme tibétain, résume le dalaï-lama. apparaît comme un pont entre la science et la spiritualité et permet d’imaginer des méthodes pour réformer les relations entre humains.,

Propos receuillis par Ursula Qauthier