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11/10/15 | 19 h 26 min par Claude Arpi

La nouvelle importance stratégique du Tibet ?

Le Bangladesh, la Chine, l’Inde, le Myanmar corridor économique

Il est très rare que la Chine fasse état de ‘l’importance stratégique du Tibet’, c’est pourtant ce qu’a fait un récent article posté sur le portail China Tibet Online.

Cet article explique : « La position stratégique du Tibet est considérable. C’est une barrière importante pour la sécurité nationale; une barrière importante pour la sécurité écologique; une réserve importante de ressources stratégiques; une base de réserve importante pour les produits agricoles; une région importante pour la protection de la culture des minorités ethniques de la Chine et une destination touristique populaire. »

Suit alors le détail de chacun de ces points stratégiques.

Pourquoi évoquer cela maintenant?

Une des raisons en est le prochain 6ème Forum de Travail sur le Tibet qui décidera des orientations du Tibet pour la décennie à venir.

‘L’ouverture’ du Tibet à l’Asie centrale et du sud sera sans doute l’une des décisions essentielles qui seront prises au cours de ce Forum sur le Tibet.

Le Tibet pourrait se retrouver au cœur de la promotion du projet phare du Président Xi Jinping ‘Une Ceinture, Une Route’.

L’article décrit le Tibet comme un ‘axe stratégique’ de ce programme.

Pourquoi?

China Tibet Online précise : « La stratégie ‘Une Ceinture, Une Route’ suppose une ouverture globale au monde extérieur et l’instauration d’une paix durable, d’une sécurité universelle et de la prospérité pour tous. »

Il cite un article déjà publié sur le même portail en mars : « Perception et mise en œuvre de la Ceinture économique de la Route de la Soie et de la route maritime de la soie ». Avec 18 provinces directement impliquées, le Tibet, qui jouxte ‘Une Ceinture, Une Route’, revêt une importance toute particulière, souligne l’article.

En intégrant le Tibet dans ce projet grandiose, Pékin considère que cela pourrait apporter une certaine prospérité à la région et, plus important encore, son corollaire, la ‘stabilité’.
L’article dans China Tibet Online fait d’abord allusion au Corridor économique Bangladesh, Chine, Inde, Myanmar (BCIM-EC).

L’auteur rappelle à ses lecteurs qu’en mai 2013, le Premier Ministre Li Keqiang avait lancé l’idée du BCIM-EC au cours de sa visite en Inde. Il avait « souhaité que l’Inde, le Bangladesh et Myanmar y réponde positivement. » L’article poursuit : Cette proposition est d’une importance capitale pour l’approfondissement des relations amicales entre les quatre pays, et pour mener conjointement le développement économique des trois régions –Asie du Sud, Asie du Sud-est, et Asie de l’Est. Le Tibet est un passage important vers l’Asie du Sud. C’est une partie cruciale du « corridor ».

Mais la façon dont le Tibet sera relié au BCIM-EC n’apparaît pas clairement.

Vraisemblablement via Kunming et la partie occidentale de la province du Yunnan, mais cela représente un long détour pour atteindre le Tibet.

La Route Stilwell, qui va d’Arunachal à la Birmanie, contourne le Tibet, et ne comporte en outre aucun point d’entrée entre le Tibet et l’Arunachal Pradesh qui permettrait de développer le commerce dans cette partie reculée du monde.

Le Corridor des Yi, Tibétains et Qiang.

Puis l’article aborde le ‘couloir de l’industrie des cultures ethniques tibétaine, Qiang et Yi’ : D’un point de vue historique, ce corridor joue un rôle crucial dans les migrations et les relations entre de nombreux groupes ethniques. Il bénéficie d’un environnement naturel unique et d’un patrimoine culturel riche. C’est un important carrefour culturel et historique, et le schéma de développement et de construction de la culture dans cette région a un statut très particulier. Le cœur de la zone se trouve à la jonction du Sichuan, du Guizhou, du Tibet, du Shaanxi, du Gansu et du Qinghai. »

Un intellectuel chinois qui a écrit une thèse sur le corridor des Qiang Tibétains et Yi (‘Du Yao Mao’) décrit ainsi la région : Elle « englobe les monts Hengduan, situés au sud-est du plateau tibétain, les montagnes et les vallées le long de six rivières -la Min, la Dadu, le Brahmapoutre, la rivière Jinsha, le Mékong et la rivière Nu, ainsi que la zone attenante entre le Yunnan, le Sichuan et le Tibet. C’est un couloir naturel pour les migrations millénaires des tribus Diqiang du nord-ouest vers le sud où vivent des minorités comme les Zang, les Qiang, les Yi, les Lisu, les Bai, les Naxi, les Pumi, les Dulong, les Nu, les Hani, les Jingpo, les Lahu, etc. Minorités de langue Zang-Mian qui appartient à la famille des langues Han-Zang. »
Même si la Chine développe ce couloir ‘mythique’, la façon dont il sera relié à la Nouvelle Route de la Soie n’est, une fois encore, pas claire.

La Zone de protection écologique de la Source des Rivières.

Plus importante encore au niveau stratégique et environnemental on trouve ‘la Zone de Protection Écologique de la Source des Rivières’. Selon China Tibet Online : « Le plateau du Qinghai-Tibet n’est pas seulement la source de certaines rivières majeures d’Asie, comme le Yangtsé, le Fleuve Jaune, le Mékong, le Gange et l’Indus, c’est aussi l’une des zones de biodiversité les plus denses au monde, et son statut écologique est donc essentiel. Au cours des dernières années, en raison des effets combinés du réchauffement climatique et de l’intervention de l’homme, l’environnement écologique à la source du Yangtsé et du Fleuve Jaune montre de graves signes de détérioration. La Zone de Protection Écologique de la Source des Rivières a été mise en place pour lutter contre les dégâts à l’environnement et pour restaurer et conserver cet environnement. »

C’est peut-être l’une des politiques qui sera actée au cours du Forum de Travail sur le Tibet, mais, une fois de plus, cela ne semble pas affecter directement le projet ‘Une Ceinture, Une Route’.

Le Cercle de Shangri-La.

Puis il est fait état du ‘cercle d’écotourisme de Shangri-La’. Shangri-La est l’une des destinations touristiques préférées au Tibet oriental (dans ce qui est désormais la province du Yunnan).

Selon l’article, ce ‘cercle’ inclut le triangle formé par les zones frontalières du Tibet, du Sichuan et du Yunnan. Une fois encore, il s’agit plus là d’un projet environnemental, certes important pour le plateau tibétain. Il est écrit : « C’est une zone de conservation de l’eau et du sol en aval du fleuve Yangtsé, et une barrière écologique importante pour bon nombre d’industries. Ce ‘cercle’ joue un rôle prépondérant dans la modernisation de la Chine et dans la mise en œuvre d’un développement durable. Il a déjà été répertorié comme zone clé dans le développement touristique national, et c’est devenu une destination populaire pour les touristes chinois et étrangers.

Ici encore, rien de concret par rapport au projet de Xi de relier l’Asie Centrale et l’Europe par voie de terre.

Un corridor vers l’Asie du Sud?

La dernière partie de l’article est plus intéressante pour l’Asie du Sud dans la mesure où il y est question ‘des zones commerciales frontalières sino-indienne et sino-népalaise.

Il y est indiqué :  » Le Tibet a déjà ouvert des postes frontières à Zham (Dram), Burang (Purang), Gyirong (Kierong), Riwo et Nathu La. Ces postes sont situés sur la voie terrestre vers l’Asie du Sud et obéissent aux mêmes règles de base qu’une large zone de libre-échange ou d’une zone de coopération économique frontalière. Ce sont les principales zones de distribution du commerce le long des frontières sino-indienne et sino-népalaise. »

Alors que Dram, Purang (le commerce via Lipulekh dans l’Uttarakhand transite aussi par Purang), Gyirong Kyerong et Riwo sont tous des postes frontières avec le Népal, Nathu La a été ouvert au commerce entre l’Inde et le Tibet en 2006.

Si Pékin envisage sérieusement la jonction entre le Tibet et l’Asie du Sud, ‘l’ouverture’ des frontières, limitée à l’heure actuelle au ‘petit’ commerce sino- indien à Nathu La, Lipulekh-la et Shipki-la (HP), nécessitera davantage d’efforts.
L’article rappelle la récente réouverture de la frontière entre la Chine et l’Inde au col de Nathu La pour les Indiens se rendant en pèlerinage au Tibet. « Cette nouvelle a été accueillie avec une grande satisfaction par les pèlerins indiens ».

Cela ne changera rien dans le domaine du commerce et n’apportera aucun essor à la Nouvelle Route de la Soie.

Les conclusions de l’article sur la situation stratégique occupée par le Tibet sont assez trompeuses en l’état actuel des choses. « Certaines des stratégies régionales mentionnées plus haut sont déjà des stratégies nationales, d’autres en sont au stade des discussions ou du débat académique. Le Tibet est un acteur important dans l’histoire de la ‘Route de la soie du sud’, de ‘l’ancienne Route Tang-Tubo et de la ‘Route du thé et des chevaux’. C’est un important nœud de communication pour les provinces et les régions autonomes attenantes sur la ceinture stratégique ‘Une Ceinture, Une Route’ qui comprend le Xinjiang, le Qinghai, le Sichuan et le Yunnan. C’est aussi une passerelle importante pour les échanges avec les pays d’Asie du sud, tels que l’Inde, le Népal, Myanmar, et le Bhoutan entre autres. »

Le fait est que Pékin n’est pas prêt à ouvrir des postes frontaliers comme Demchok et le Col du Karakoram au Ladakh, Niti-la et Mana-la dans l’Uttarakhand, ou Kibutu et Tuting dans l’Arunachal Pradesh. Pourquoi alors, dans ses conditions, parler ‘de l’ouverture d’une nouvelle roue la soie’ vers l’Asie du Sud?

Cela relève davantage d’un gadget de propagande pour tâter le terrain en Inde et voir la réaction de Delhi.

Il est par contre vrai que le Népal sera inondé de touristes et de produits chinois transitant par les postes frontières de Dram et Kyirong essentiellement.

Mais c’est une circulation à sens unique qui ne créera pas de lieux d’échanges culturels, spirituels ou commerciaux comme l’avait fait la vieille Route de la soie.

En d’autres termes, il est peu vraisemblable que l’Asie du Sud tire un quelconque bénéfice de ce projet.

Traduction France Tibet