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02/09/16 | 8 h 00 min

La tradition nomade tibétaine défie le monde moderne…

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Malgré des décennies de changements et de développements, les nomades migrent encore vers le Plateau tibétain chaque été.
En voici le reportage de Stephen McDonell, notre correspondant en Chine.

Il fut un temps où les tribus tibétaines étaient itinérantes, dans ces immensités spectaculaires, n’ayant pas de résidence fixe .

De générations en générations, ils ont vécu en nomades, dormant là où ils bivouaquaient.
Ils laissaient libres leurs troupeaux, à la recherche de frais pâturages en fonction des changements de saison.
Les limites de leur territoire étaient marquées par des montagnes et des rivières et leur itinérance imprégnait tous les aspects de leur culture.

En 2016, vous pourriez vous attendre à ce que ce mode de vie ait totalement disparu : ehbien non. Pas tout à fait.
Mais, ce qu’il en reste subit une énorme pression.

Nous avons donc cherché à rencontrer une communauté tibétaine dans la région d’Aba.

Cet endroit a attiré l’attention du monde ces dernières années, comme l’origine d’une vague d’auto-immolations en signe de protestations. Dans les villes tibétaines, près de 150 personnes, des moines et nonnes pour la plupart, se sont immolées par réaction à l’impact du pouvoir de Pékin ; la majorité d’entre elles venait de l’Aba.

Pour cette raison, la sécurité a été resserrée dans cette région durant des années. Mais en voyant que le nombre d’immolations réduisait, nous espérions avoir plus de chances de nous rendre dans ces communautés éloignées et de pouvoir leur parler.

La province chinoise du Sichuan, dont l’Aba est un district, constitue, par sa situation centrale, le fondement même de la Chine. C’est le foyer des pandas et de la cuisine épicée.

Si vous regardez sur une carte, elle est en plein milieu du pays. Cela dit, si vous roulez vers l’Ouest depuis Chengdu, la capitale du Sichuan, vous ne tardez pas à entrer dans un nouveau monde. La route ne fait que grimper jusqu’à parvenir au Plateau tibétain.

Lorsque les gens évoquent le Tibet, ils se réfèrent souvent à ce qui est appelé la Région Autonome du Tibet (RAT): aucun étranger n’est autorisé à y pénétrer sans permis spécial; les journalistes n’y ont que rarement accès. Quand ils l’obtiennent, ils sont constamment chapeautés par des agents officiels.

En fait, l’immense région où vit l’ethnie tibétaine fait deux fois la RAT, s’étendant à travers tout le plateau pour s’enfoncer dans le Yunnan, le Qinghai, le Gansu et le Sichuan.

 

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Les bergers expliquent que les fleurs des prairies maintiennent les yacks en bonne santé

Dès notre arrivée, dans ce que vous appelleriez la zone tibétaine, nous sommes vite repérés par la police.

Les autorités nous attendaient. Elles étaient informées de nos prises de contact avec des locaux pour préparer les interviews et la logistique de notre voyage. Ils nous avaient déjà envoyé des messages, via ces mêmes locaux, comme quoi nous n’étions pas les bienvenus, nous suggérant d’aller voir ailleurs.

Nous nous posons à peine… que des officiels arrivent. Que faisons-nous? Quels sont nos projets?

Nous expliquons que nous sommes ici pour tourner un film sur la transhumance annuelle des bergers, qui vont emmener leurs yacks dans les collines où ils resteront les mois d’estive.

Ils nous écoutent, affables apparemment, puisqu’ils ne nous chassent pas de là… Mais le lendemain, quand nous parlons avec ceux qui préparent le voyage, nous constatons que le Gouvernement y a placé quelques  » oreilles « .

Nous nous levons, alors que le soleil n’a pas encore touché la prairie. Il y a des villages aux alentours et ces jours-ci, au moins pour le gel hivernal, la plupart des gens ont des logements fixes.

Suivant une politique gouvernementale de relogement, les Tibétains ont migré vers les villes. Les critiques y voient un mécanisme permettant aux autorités de pister les gens plus facilement. Le Parti Communiste justifie cette politique pour améliorer leur confort, rien de plus.

Ainsi, en à peine une année, les gens ont la télévision, le réfrigérateur et l’électricité. Mais dès que l’été arrive, ils se dirigent vers les hauteurs, de retour sur la terre de leurs ancêtres.

« Ici, les nomades le sont au tréfonds de leur coeur », nous dit Kalsang Gyatso. « Nous vivons ainsi depuis la nuit des temps. Nous n’aimons pas demeurer dans les maisons ».

Nous l’avons rencontré lui, et les membres de sa famille, en train de regrouper les yacks pour les pousser dans un enclos. Bientôt, comme leurs voisins bergers, ils suivront le même chemin, comme chaque année, et mèneront leurs troupeaux dans les montagnes où l’herbe n’as pas été touchée depuis des mois.

« Si nous n’allons pas dans les pâturages d’été et restons sur les prés d’hiver, il n’y aura plus assez de nourriture pour les yacks. Quand ils ont de l’herbe fraîche à brouter, nos animaux grossissent et produisent suffisamment de lait ».

Ils nous expliquent que le pâturage d’été abrite des fleurs médicinales dont les yacks ont besoin pour rester en bonne santé.

L’agent du Gouvernement, qui se tenait dans le champ à écouter notre interview, disparaît subitement. Il s’est probablement dit que notre conversation portait vraiment sur ce que nous avions prétexté au départ, et qu’il n’y avait plus lieu de s’inquiéter.

Juste à côté du camp de Kalsang Gyatso court une route récemment goudronnée sur laquelle résonnent des centaines de sabots.
La transhumance démarre!

Les voitures et camions tentent de se frayer un passage dans une mer d’animaux. La plupart des chauffeurs s’arrêtent et attendent que les bêtes passent.

Les Tibétains, juchés sur leurs chevaux, appellent et sifflent le troupeau pour le maintenir en mouvement. Quelques yacks portent le couchage et tout le matériel nécessaire au campement, à leur arrivée.

Un jeune homme nous parle, alors qu’il chevauche à nos côtés. Il nous dit qu’ils doivent partir aujourd’hui pour faire le maximum de nouveaux pâturages, depuis que les dates de transhumance sont fixées par le Gouvernement.

 

Beaucoup de nomades se sentent profondément connectés à leurs animaux et à la terre.

Beaucoup de nomades se sentent profondément connectés à leurs animaux et à la terre.

Je lui demande comment il se sent de revenir à cette ancienne vie, pour au moins quelques mois, m’attendant à une description de cette culture riche et vivante jusque dans ses veines. « Je me sens un peu fatigué » dit-il.

Et comme nous nous suivons en groupes, toujours plus vers l’Ouest, nous atteignons….un Parc d’aventures!

Construit au beau milieu de la route migratoire, il vient juste d’ouvrir et sera capable d’accueillir des milliers de touristes chaque jour.

Nous voyons les centaines de yacks poussés vers un parking, depuis un portail principal vers des tourniquets, où ils sont vite entourés de bus touristiques remplis de Chinois Hans en quête du frisson tibétain.

Les régions tibétaines en Chine ont été des foyers de révolte, par le passé, contre les entraves faites au bouddhisme tibétain, à la langue et la culture tibétaines.

La réponse du Gouvernement : développement.

Nous montons à bord des bus, parler à ceux qui prennent en photo les cavaliers tibétains, tout autour.

« Ici, nous mangeons de la viande et buvons le vin du plateau au-delà de nos espérances, exactement comme je le voulais » raconte une femme.

« On se sent dans un autre monde. Je me sens plus forte aux côtés de la culture tibétaine, car les Tibétains sont plus purs et mènent une vie plus simple. » explique une autre femme, ce à quoi son ami acquiesce.

Ils semblent avoir une réelle affection pour ces gens qui considèrent cet endroit comme leur foyer, et à l’intérieur du Parc d’aventures, ils pourront être en contact avec les employés tibétains.

La communauté des bergers est cependant divisée sur les retombées positives de cette explosion du nombre de touristes.

Même les Tibétains qui ont ouvert des gîtes, avec des terrains de camping, s’inquiètent de leurs terres vierges ainsi envahies.

Tshe Bdag Skyabs a voyagé deux jours avec ses bêtes.

 » D’un côté le revenu des gens a augmenté et le transport s’en voit facilité. Mais le coût environnemental de ce développement est devenu exorbitant « .

Lui, sa famille, et leurs 400 yacks, parviennent tout juste aux limites de la vie moderne après le Parc touristique.
Ils arrivent à peine à la limite des hautes montagnes non encore polluées.

Ici pas de boutiques, ni routes, ni touristes mais un espace pour leurs ancêtres.

 » Quand j’arrive ici, mon humeur est bonne, exceptionnellement bonne  » nous dit-il.  » Quand les citadins viennent ici, ils se sentent heureux par l’air frais et le parfum des fleurs sauvages. C’est comme un pays magique. »

Ils y resteront jusqu’en septembre. Ils marcheront pieds nus pour garder intactes les fleurs nécessaires aux yacks. Ils trairont leurs bêtes pour faire du beurre et du fromage. Aux premiers frimas, ils redescendront des montagnes pour y retourner l’an prochain.

Lorsqu’un mode de vie traditionnel vient percuter un flux massif de touristes, il y a du bon et du mauvais.

Nous pouvons juste espérer que les bénéfices l’emporteront sur les écueils.

Mais quand cela se produit dans les pâturages tibétains, pour ce que nous en avons vu, et malgré ce que le monde moderne leur jette à la figure, leur culture semble remarquablement résistante.

Au moins pour quelques communautés…Pour l’instant.

Traduction France Tibet