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10/02/16 | 8 h 00 min par Kaysang

La tyrannie imposée par la majorité tibétaine.

Par Kaysang, publié sur le site du Tibetan Feminist Collective

Notre système de gouvernement en exil se présente comme une démocratie, mais les récents évènements ont prouvé que c’était tout le contraire. Oui, Sa Sainteté le Dalaï Lama a amené un changement fondamental et radical dans le système de gouvernement en le faisant passer d’une théocratie à une théocratie parlementaire, c’est-à-dire à un système qui, espérait-il après avoir délégué ses pouvoirs politiques, deviendrait véritablement démocratique. La vérité, c’est que nous avons échoué à transformer sa vision d’une communauté en exil pluraliste et démocratique en réalité. Nous votons pour nos chitues (représentants au Parlement) depuis des décennies, et allons procéder à la troisième élection du Katri/Sikyong. De nombreux changements se sont produits, et je pense que la participation a été beaucoup plus élevée que les fois précédentes grâce aux médias sociaux et à la facilité d’accès à l’information qu’ils procurent à ceux qui la cherchent et la diffusent. Vu de l’extérieur, il semblerait que l’environnement politique tibétain s’est mis à ressembler d’avantage à la démocratie à laquelle nous aspirons. Dans la mesure où je participe à notre soi-disant démocratie, et en tant que personne élevée dans ce système d’exil où l’on nous explique que la démocratie nous a été « accordée », et que notre société est véritablement démocratique, il m’était impossible de ne pas avoir certaines attentes et de croire en un certains nombre de choses concernant notre « mangtsoe chitsok » (démocratie sociale). Ma foi dans ce système a été ébranlée au fur et à mesure que je l’ai découvert et que j’ai commencé à développer mon esprit critique à l’égard de ces problèmes, esprit que le système éducatif n’enseigne ni n’encourage.

En raison des conflits et des controverses actuels au sein de l’organisation politique en exil, j’ai été amenée à me demander si notre peuple comprenait véritablement le sens de la démocratie. Réduisons-nous la démocratie au simple droit de voter pour un dirigeant de notre choix ? Accepterons-nous une démocratie multipartite et une opposition à la majorité qui se fasse entendre ? Cela signifie-t-il simplement la règle de la majorité comme nous avons tellement l’habitude de le croire –en témoigne le slogan si courant dans nos interactions personnelles à l’intérieur d’un groupe d’amis et que nous utilisons pour mettre les choses au vote quand nous devons prendre des décisions très terre-à-terre, comme par exemple le choix d’un restaurant pour le dîner : ‘mangtso rey, mangwa doepa, ghari yoepa jheya rey’ (c’est la démocratie, on doit se plier à la majorité) ? Reconnaissons-nous l’importance de protéger les minorités sous toutes leurs formes, qu’elles soient religieuses, ethniques ou politiques ? Sommes-nous d’accord avec le fait qu’une démocratie devrait garantir à son peuple un espace sûr où exercer le droit de débattre de points de vue extrêmement conflictuels ? L’establishment politique de l’élite tibétaine acceptera-t-il les dirigeants pro-Rangzen et leurs partisans au sein des instances gouvernementales ?

Quand l’actuel Sikyong a pris ses fonctions en août 2011, je me rappelle l’enthousiasme et l’espoir qu’il avait suscité, tout particulièrement chez les jeunes. Et malgré mes propres doutes, je dois admettre que l’élection d’un Sikyong séculaire m’avait semblé constituer une étape tout à fait positive vers la démocratie. La récente série de désastres causés par notre gouvernement est bien la preuve que nous sommes toujours profondément enlisés dans des politiques d’exclusion non démocratiques. Et pourtant Sangay a l’audace d’encourager les Tibétains et les groupes de soutien tibétains à mettre en évidence la démocratie tibétaine sur la scène internationale, et à la donner en exemple comme étant presque la quintessence de la réussite, allant jusqu’à mettre notre système en parallèle avec celui de l’Égypte de Moubarak (au cours du discours d’ouverture de la Réunion Régionale pour l’Asie du Réseau Tibet International, cette année). Pour reprendre son propre exemple, « Les Egyptiens ont le droit de vote, mais Moubarak a le droit de décompte des voix ». Mais alors, la différence entre nos systèmes est ténue. Et confronté à l’absurdité de ses déclarations face aux récentes élections, et à la faculté du gouvernement à tenir des propos incendiaires contre ceux qui ne se plient pas à tout ce que le CTA (Administration Centrale Tibétaine) considère approprié (l’exemple le plus récent étant la déclaration du Kashag (Conseil des Ministres) du 10 décembre dernier contre les propos « délirants » critiquant Sa Sainteté), Sangay nous a conté quelques fables pour enfants afin de meubler 3 minutes avec des non-réponses totales pour ensuite, en s’en allant, me demander si j’étais pas satisfaite de sa réponse.

Si on mettait la question au vote, cent pour cent de la population en exil dirait probablement que tout le monde devrait avoir le droit à la liberté de parole, de croyance et d’expression tant que les mots, les croyances et les actes ne portent pas préjudice à autrui. C’est ce que nous avons appris en grandissant. Toutefois, ce que nous constatons dans la pratique dans notre société va à l’encontre de cette croyance même. Les différences de points de vue et les divergences d’opinion sont parfaitement naturelles dans toute société, et sont l’essence même d’une démocratie, mais nous sommes tellement bien parvenus à encourager une homogénéité de pensée, de langage, d’habitudes et de politiques dans notre communauté que nous nous rapprochons dangereusement du bord d’une falaise appelée intolérance, au-delà de laquelle seule sommeille la « tyrannie de la démocratie » (Tocqueville). Les Tibétains ont été si bien nourri du discours uniforme sur le Tibet et l’identité tibétaine, -discours bien intégré par eux-mêmes et la communauté internationale- que tout écart à ce fil conducteur commun est perçu comme contraire au Tibet.

Ce discours se tient désormais de plus en plus en conformité avec la volonté politique de rechercher une autonomie véritable sous la domination chinoise. Cette Voie du Milieu, proposée par Sa Sainteté et tournée de telle sorte par les hommes politiques que l’enjeu est devenu pour eux de suivre notre tsawe lama (lama-racine) coûte que coûte, plutôt que de se ranger à une idéologie politique en accord avec leur propre conscience, et dont ils puissent décider de manière critique. J’en veux pour preuve très claire la « résolution unanime » adoptée par les Membres du Parlement le 18 septembre 1997 :

« Extrait de la Résolution Officielle N° 12/4/97/46 adoptée par les députés de l’Assemblée du Peuple Tibétain :

Il est résolu à l’unanimité que-
1…. Tous les Tibétains, à l’intérieur comme à l’extérieur du Tibet, ont été sollicités, du 2 septembre 1995 au 31 juillet 1997, pour faire des propositions concernant la procédure et les options du référendum. Sur la base de l’écrasante majorité des suggestions reçues, les représentants de l’Assemblée du Peuple Tibétain implorent Sa Sainteté le Dalaï Lama de retirer son appel à un référendum, et font appel à sa sagesse pour décider de temps à autre de l’avenir de la cause tibétaine et des moyens d’y parvenir. »

Il n’y a eu aucun référendum. Les gens ont choisi d’abdiquer leur pouvoir politique et de laisser, à la place, leur foi en notre chef spirituel décider de l’avenir politique du Tibet.

Il est difficile de ne pas soulever un certain nombre de questions. Qui a été sollicité pour ces « propositions » ? Quel a été la portée du sondage au Tibet même, sachant que la population tibétaine vivant en dehors du Tibet est considérée comme étant inférieure à 5% de la population totale ? A combien de personnes se monte exactement « l’écrasante majorité » ? Qu’en est-il de ceux qui ne souhaitaient pas abandonner Rangzen ? Tout ceci remonte à environ vingt ans. Que dirait de nos jours la « majorité écrasante » ? Combien de jeunes ont été consultés à l’époque ? Qu’en est-il des aspirations de toutes les personnes qui, comme moi, étaient trop jeunes, alors, pour comprendre la politique mais commencent maintenant à prendre d’avantage de responsabilités dans le mouvement ? Que ressent actuellement la « majorité écrasante » au Tibet, tout particulièrement après les évènements qui ont suivi 2008 et les changements considérables de sentiment politique que cela a entraîné au plus profond d’eux-mêmes ? Ce sont là des interrogations auxquelles ceux qui détiennent l’autorité au sein de l’Administration Centrale Tibétaine se doivent d’apporter une réponse.

Ces questions revêtent une importance encore plus grande vu l’écrêtement flagrant de la pluralité politique, religieuse et de pensée à l’intérieur de notre communauté.

Les partisans de Rangzen sont persécutés au niveau social depuis des années. Une de mes amies indiennes a vu une femme qu’elle ne connaissait même pas lui hurler d’arrêter de mettre son nez dans nos affaires parce qu’elle avait remarqué mon amie à des évènements organisés par des groupes pro- Rangzen. J’ai moi-même été interpelée à de nombreuses reprises par des gens qui me disaient ironiquement : ‘Alors tu dis que tu vas nous rendre notre indépendance’ (‘Tah kherang rangzen lenki yin lapki yoe repa’) simplement parce que j’avais été bénévole à l’association Étudiants pour un Tibet Libre au lycée et à l’université. Ce ne sont peut-être que d’infimes exemples, mais qui ont le pouvoir de vous affecter profondément lorsqu’ils se répètent tous les jours, année après année. Le plus effrayant encore est de s’apercevoir qu’ils sont le résultat des efforts délibérés et concertés des hommes politiques qui se servent du nom de Sa Sainteté et s’efforcent en réalité soit de changer l’opinion publique, en insistant constamment sur les ‘souhaits de Sa Sainteté’ au cours des cérémonies officielles et dans leurs discours, soit de transformer de l’intérieur les organisations pro-Rangzen en exil. Mais Sa Sainteté souhaiterait-elle vraiment voir son nom servir d’arme suprême pour opprimer les tenants de points de vue politiques et religieux différents ?

En ce qui me concerne, je n’adhère ni à l’un ni à l’autre. Pour moi, la politique du Umay-lam (la Voie du Milieu) est logique quand on pense pragmatisme dans le maintien des relations diplomatiques, mais les organisations Rangzen jouent un rôle clé en maintenant la vitalité du mouvement tibétain, en réfutant la légitimité de Pékin et, en nous permettant, avec un peu de chance, d’acquérir un jour suffisamment de poids au travers de campagnes fructueuses pour finalement amener les Chinois à la table des négociations. C’est une aide à la politique officielle du gouvernement tibétain qui a échoué à élaborer des plans d’actions pratiques pour à la fois reprendre un peu le dessus dans les processus de dialogue, et à attirer les nombreux jeunes Tibétains vers cette politique officielle fondamentale. Faire le tour des colonies et monter dans des bus uniquement pour endoctriner les étudiants, ça ne peut pas fonctionner. L’appel à Rangzen est forcément vu comme radical et ridicule, et interprété comme allant à l’encontre des principes de non-violence, marque de fabrique du mouvement tibétain. L’ironie réside dans le fait que les militants œuvrant pour Rangzen ont toujours été ceux qui ont activement cherché des solutions à notre problème ; ce sont eux, en fait, qui ont étudié les principes de l’action directe non-violente au travers d’innombrables livres, et les ont mis en pratique en créant un institut (l’Institut Action Tibet), en formant les jeunes à la résistance non-violente (au travers de programmes tel Lhakar, auquel j’ai participé, où personne n’essaie de faire de l’endoctrinement –on n’y parle même pas d’idéologie), en permettant aux individus d’utiliser cette formation pour organiser des campagnes contre le gouvernement chinois, et en donnant les moyens aux Tibétains d’acquérir des compétences dans le domaine de la sécurité numérique. Beaucoup de ceux haut placés utilisent la non-violence dans le seul but de ne rien faire de concret lorsqu’il s’agit de faire avancer le mouvement et de l’empêcher de péricliter. Il semblerait que, pour eux, non-violence soit synonyme de non-action. Nous sommes des réfugiés politiques, un peuple dont le pays meurt, étranglé par la Chine. Il ne suffit pas que l’Administration Centrale Tibétaine s’occupe des exilés ; elle doit aussi commencer par chercher des façons de se donner la possibilité de négocier au niveau politique et d’impliquer activement les jeunes.

Enfin et surtout, je vois l’énorme potentiel de notre mouvement à se développer si nous pouvions –aussi impossible que cela me semble à l’heure actuelle- nous souvenir que les moins de 5% de la population pris dans une lutte idéologique ne servent pas vraiment notre but ultime : l’allègement des souffrances des Tibétains du Tibet qui mènent une vie que nous pouvons à peine imaginer. Je crois qu’on obtiendrait des résultats formidables si le gouvernement tibétain parvenait à oublier sa peur de contrarier les Chinois et à trouver un moyen de travailler avec les organisations pro-Rangzen sur des campagnes conjointes à plus grande échelle. Il est fort probable que ces points de vue reflètent ma tendance à tout voir de manière positive dans la vie, certains pourraient même y voir de la naïveté. Après tout, je ne suis pas une experte en politique. Mais une chose dont je suis sûre, c’est que notre société est à tel point polarisée par des politiciens calculateurs et des protecteurs autoproclamés du bien commun du peuple tibétain au nom du ‘respect des souhaits du Dalaï Lama’ et de ‘l’unité,’ que je redoute même d’oser plaider pour plus de tolérance dans notre communauté de peur d’être cataloguée, en plus, comme radicale, ce qui s’est d’ailleurs déjà produit (on a parlé de moi plusieurs fois, ‘pour plaisanter’, comme de ‘l’aptuk’ de Lukar Jam). Les partisans d’Umay-lam passent, il me semble, complètement à côté de son concept de base, la voie du milieu, et les défenseurs de Rangzen sont quant à eux convaincus qu’il n’y a pas d’autre solution que la leur. Les deux camps ont pourtant l’air d’oublier que dans le mille-feuille si complexe de ce débat idéologique, aucun ne triomphera de l’autre dans un avenir proche.

* Note: Les opinions exprimées dans cet article sont celles de son auteur.

Traduction France Tibet