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21/02/17 | 14 h 00 min

Le Dalaï Lama, adversaire du séparatisme : point de vue d’un intellectuel chinois

Han Lianchao, installé aux États-Unis, militant de longue date pour la démocratie.

Washington, DC – « En fait, si la question du Tibet ne trouve pas de solution efficace du vivant du Dalaï Lama, sa disparition risque d’intensifier les tensions entre Tibétains et Hans, d’augmenter la durée du conflit et d’aggraver l’effusion de sang et la haine inutilement, » a déclaré Han Lianchao, militant de longue date pour la démocratie, installé aux États-Unis.

Nous publions ci-dessous le texte intégral du récent article de Han Lianchao,  Le Dalaï Lama est un élément anti-séparatiste, paru sur le site web du Hudson Institute. Il  fournit quelques clés sur la politique tibétaine de la Chine.

Certains de mes jeunes amis chinois me reprochent souvent mon implication avec le Dalaï Lama. Ils affirment que c’est un élément sécessionniste qui tente de séparer le Tibet de la Chine. Je ne leur en veux pas dans la mesure où j’ai moi-même eu une vision des choses assez similaire à une certaine époque. Ce n’est qu’au fil des opportunités que j’ai eues d’observer de près le Dalaï Lama  et d’interagir avec lui, et au cours de rencontres répétées avec des Tibétains, que mon endoctrinement mental a peu à peu évolué.

Ma réponse à ces jeunes est la suivante : Contrairement à ce qu’affirme le Parti Communiste Chinois dans sa propagande, le Dalaï Lama  n’est pas un séparatiste.

J’ai récemment entendu Sa Sainteté le Dalaï Lama détailler sa philosophie lors d’une conférence à Bruxelles. J’ai été impressionné par sa grande compassion pour l’humanité, son opposition ferme à la violence et au séparatisme, son réel désir de mettre un terme à l’hostilité entre Hans et Tibétains, et son envie sincère d’un compromis et de négociations avec le gouvernement central. Indifférent à l’opposition des jeunes Tibétains et au radicalisme de certains Chinois Hans anti-communistes, il reste fidèle à son Approche de la Voie du Milieu. Il a abandonné les exigences d’indépendance pour le Tibet, et est déterminé à œuvrer pour une véritable autonomie dans le cadre juridique et le contexte politique actuels de la Chine communiste.

La décision du Dalaï Lama de ne pas revendiquer l’indépendance du Tibet, et d’abandonner  la lutte armée repose sur sa conviction que la manière brutale et sanglante dont les hommes s’entretuent n’est pas compatible avec la doctrine et l’esprit du bouddhisme tibétain, et va  à l’encontre de l’orientation prise par la civilisation moderne. Il a, en même temps, souscrit à cette stratégie au vu des réalités politiques, comme étant une sorte de compromis de dernier recours pour protéger le peuple tibétain, sa culture et sa religion. C’est un geste qui prouve sa compassion mais aussi sa sagesse politique, et ses qualités de dirigeant.

Le principe de base de l’Approche de la Voie du Milieu veut que les tibétains renoncent à l’indépendance du Tibet, et à la scission avec la Chine. Mais dans le même temps, la manière dont le Parti Communiste Chinois contrôle actuellement le Tibet est jugée inacceptable. Les deux côtés doivent donc accepter un compromis : le Tibet continuera à faire partie de la grande famille chinoise en échange d’une « véritable autonomie ethnique régionale. »

Dans les années 70, le chef suprême de la Chine, Den Xiaoping, avait approuvé l’Approche de la Voie du Milieu, disant que toute solution était négociable dans la mesure où le Tibet ne déclarait pas son indépendance.

Cependant, le groupe d’intérêt sur le Tibet conduit par Zhu Weiqun n’a cessé d’inventer des moyens de diaboliser le Dalaï Lama afin de protéger son propre « bol de riz d’acier ».  Ils l’ont calomnié et insulté,  le traitant de séparatiste, de traître, et même de « loup déguisé en agneau ». Ils ont dressé toutes sortes d’obstacles devant lui, trompé les autorités centrales, compromis les négociations, et interdit au Dalaï Lama de retourner dans son pays –ce qui a contribué à une radicalisation croissante des Tibétains modérés, et les a contraint de s’engager sur la voie d’un Tibet indépendant. Avec pour résultat la menace du séparatisme. Ce sont en fait Zhu Weiqun et son groupe de pression les véritables coupables de séparatisme.

Zhu Weiqun a délibérément dénaturé l’Approche de la Voie du Milieu prônée par le Dalaï Lama en la qualifiant de « revendications séparatistes déguisées. » Il l’a critiquée  pour son refus de reconnaître que le Tibet était territoire chinois depuis la nuit des temps, fournissant par là même un fondement juridique au mouvement pour l’indépendance du Tibet. Zhu accuse à tort l’exigence d’autonomie ethnique de l’Approche de la Voie du Milieu de vouloir renverser le système actuel, et créer un Grand Tibet qui obligerait l’Armée de Libération Populaire et tous les Hans à quitter la région. Pour preuve, selon lui, un discours du Dalaï Lama voici trente ans devant le Congrès américain, dans lequel Sa Sainteté avançait un  « Plan de paix en cinq points » pour régler la question tibétaine, ainsi que le « Nouveau programme en 7 points » présenté plus tard à Strasbourg.

Nous savons tous qu’une négociation est un processus de marchandage au cours duquel chaque camp tente de conforter ses droits et intérêts propres tout en travaillant à un compromis et à des contreparties au service de l’intérêt mutuel des deux camps. Négocier ne consiste pas à être péremptoire et déraisonnable, et à imposer sa volonté à l’autre.

Ni le « Plan de paix en cinq points » ni le « Nouveau programme en sept points » ne réclament l’indépendance du Tibet, et l’un comme l’autre partent du principe que le Tibet devrait rester à l’intérieur de la Chine. Si l’on suit les directives de Deng Xiaoping, il devrait être possible de discuter chacune de ces propositions.

En fait, le Dalaï lama n’a jamais parlé d’un « Grand Tibet ». Il a simplement proposé que toutes les régions tibétaines aient une véritable autonomie ethnique régionale dans le cadre de la loi d’autonomie ethnique régionale de la République Populaire de Chine. Le gouvernement central continuerait, bien entendu, à gérer les relations extérieures  ainsi que la sécurité nationale, et le gouvernement central aurait toujours le loisir de poster des troupes. La conception du Dalaï Lama d’une région pacifique n’est qu’une suggestion et non l’exigence de voir l’ALP quitter le Tibet.

Il n’a jamais été question, non plus, pour lui d’expulser les Hans du Tibet. Par contre il rejette l’immigration massive des Hans, avec pour conséquence une surreprésentation de la population han par rapport aux Tibétains qui constitue une menace pour la culture et le mode de vie tibétains. L’expression « fort degré d’autonomie » a déjà été utilisée à propos de Hong-Kong et ne contient en rien la notion de renversement de l’actuel régime politique du Parti Communiste. De plus, bien que le contenu de l’Approche de la Voie du Milieu ait été grandement édulcoré au fil des ans, peu importe les changements, il ne revendique toujours pas l’indépendance et reste fidèle au principe de non-séparation d’avec la Chine.

Reste la question de l’appartenance séculaire du Tibet au territoire chinois. Liu Hancheng, professeur retraité de la City University de Hong Kong, y a apporté une très bonne réponse lors de la conférence de Bruxelles.  Le professeur Liu a passé de nombreuses années à faire des recherches sur ces questions, et à analyser la multitude de documents historiques officiels datant des dynasties Yuan, Ming et Qing, en plus de documents de la période républicaine. Il a consulté des nomenclatures, des registres de divisions administratives,  des annales d’impôts et tributs, des archives d’enregistrement des ménages, des listes de résultats d’examens, des procès-verbaux administratifs et judiciaires, des registres postaux et des informations sur les soldats en garnison, et il a dégagé toute sorte de preuves démontrant que le Tibet est indépendant de la Chine depuis des sièccles.

J’ai appris beaucoup des conversations que j’ai eues avec le professeur Liu à l’issue de la conférence. Il m’a expliqué qu’il n’avait pas mené ces recherches avec une quelconque intention politique en tête, et qu’il ne voulait pas discuter la question de savoir à qui le Tibet devrait appartenir. Il voulait uniquement faire toute la lumière sur le statut historique du Tibet et saisir la chance de discuter de manière rationnelle avec des intellectuels appartenant au gouvernement ou non.

En fait, le Dalaï Lama a répété à maintes reprises qu’il était impossible de faire abstraction de l’histoire. Mais il défend l’idée que le passé est le passé, quel qu’ait pu être le statut historique du Tibet. On ne doit pas rester enfermé dans l’histoire, mais se concentrer sur l’avenir et le bien-être des individus. C’est une nouvelle démonstration de la vision politique du Dalaï Lama et de sa position anti-séparatiste.

Zhu Weiqun et son groupe de pression espèrent que la question tibétaine se dissipera d’elle-même quand le Dalaï lama aura quitté ce monde. En fait, si elle n’est pas résolue du vivant du Dalaï Lama, il est probable que sa disparition entraînera des conflits plus vifs et plus durables entre Hans et Tibétains, et aussi des effusions de sang et un sentiment de haine inutiles.

Lors de cette récente conférence de presse à Bruxelles, j’ai nettement ressenti la radicalisation de la jeunesse tibétaine et la force grandissante de l’idée d’un Tibet indépendant. Au cours de conversations privées avec mes amis américains, nous nous sommes inquiétés de cette tendance qui éloigne  les jeunes  de l’Approche de la Voie du Milieu. Même si je soutiens le principe d’auto-détermination reconnu par les Nations-Unies, je crains que le coût de la lutte pour l’indépendance ne soit élevé, et qu’il ne serve à terme ni les intérêts des Hans ni ceux des Tibétains. Il est, à mon avis,  bien préférable de s’en tenir à l’Approche de la Voie du Milieu de Sa Sainteté.

L’opposition du Dalaï Lama au séparatisme et son désir de voir une résolution pacifique au conflit sont profondément sincères. Au cours d’une réunion,  j’ai été personnellement témoin de la façon dont le Dalaï Lama a publiquement  tenté de convaincre la représentante ouïghour, Rebya Kadeer, d’abandonner ses appels à un Turkestan oriental indépendant, de renoncer à la violence et de suivre l’Approche de la Voie du Milieu. Ce jour-là, Rebiya Kadeer a admis qu’elle avait été convaincue par les propos du Dalaï Lama.

Je conseille aux jeunes en Chine la lecture du livre de Phuntsok Wangyal,  » la Longue route  vers l’unité et l’égalité : Réflexions sur les relations ethniques dans notre pays ».  Phuntsok Wangyal a été l’un des membres fondateurs du Parti communiste tibétain, et le plus haut responsable tibétain en Chine dans les années 50. Son analyse et ses positions sur l’origine de la question tibétaine, la fuite du Dalaï Lama, et la manière de résoudre le conflit  sont toutes extrêmement fines et précises.

Pour finir, je conseillerais au président Xi Jinping de mettre un terme aux ingérences de Zhu Weiqun  et de ses groupes d’intérêt, de saisir une occasion historique, et de rencontrer le Dalaï Lama en personne pour résoudre la question tibétaine une bonne fois pour toute, et concrétiser la vision d’une coexistence pacifique entre groupes ethniques ainsi qu’une stabilité nationale durable.

Lianchao Han collabore au programme Future of innovation initiative du Hudson Institute. Il a travaillé au sénat américain pendant 12 ans. Il a servi  plus de dix ans comme conseiller législatif et directeur politique auprès de trois sénateurs américains, en charge de la stratégie législative dans les domaines du budget fédéral, de l’imposition, de la sécurité sociale, et de la politique économique. Il est actuellement vice-président d’Initiatives for China, organisation qui travaille à une transition pacifique vers la démocratie en Chine. Han possède des diplômes d’études supérieures de l’université des Affaires étrangères de Chine, de l’université de Yale, de l’université George Mason et de l’université Johns Hopkins.

Traduction France Tibet