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17/05/16 | 9 h 36 min par BHARAT BHUSHAN

Le dissident Yang Jianli appelle la Chine « Ouvrez-vous ou ce sera la fin ».

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Le dissident chinois Yang Jianli, qui a récemment joué un rôle de premier plan dans la Conférence interconfessionnelle qui s’est tenue à Dharamsala, concernant les minorités religieuses et ethniques chinoises, n’est pas particulièrement dérangé par l’annulation de visas par l’Inde pour  plusieurs dissidents.

Il souligne que malgré l’annulation de quatre visas due à la protestation de la Chine, 69 participants, y compris au moins huit activistes chinois ainsi que le président de l’association américaine ouïghoure Ilshat Hsan, ont pu participé à la conférence.

« L’annulation des visas de Dolkum Isa, Lu Jinghua et Ray Wong est regrettable. Mais les médias indiens ont négligé un fait très important : la Conférence a eu lieu, et le fait que l’Inde ait permis qu’elle soit organisée sur son sol pour la première fois en dit beaucoup sur la position du Gouvernement, » remarque Yang Jianli. Il met en garde contre les conclusions rapides qui taxeraient l’Inde de « faible » en réponse à la protestation de la Chine.

Yang est président d‘Initiatives pour la Chine, organisation basée aux États-Unis qui se consacre à une transition démocratique sans heurt en Chine. Il est titulaire d’un doctorat de l’Université de Harvard, et co-auteur d’une Constitution démocratique pour la Chine (Il est l’un des 303 intellectuels chinois signataires de la Charte 08). Il est retourné en Chine après avoir obtenu son doctorat en philosophie pour organiser le Mouvement des travailleurs pour un changement non violent de la société. Il a été arrêté et mis en prison pendant cinq ans pour « espionnage ». Libéré suite à l’intervention de l’ONU, il a depuis lancé le mouvement Initiatives pour la Chine.

Quel était le but de la conférence que vous avez organisée à Dharamsala ?

Cette conférence a eu lieu pour la première fois en 2000 et était destinée à étendre le dialogue que nous avons depuis une dizaine d’années avec les Tibétains, et d’y inclure les Ouïghours, les Mongols, les chrétiens, les adeptes de Falun Gong et les habitants de Taiwan, Hong Kong et Macao.

Ils partagent un désir commun de complète liberté sous le joug du régime communiste chinois. Nous avons organisé cette Conférence plusieurs fois aux États-Unis et deux fois à Taiwan. Maintenant, nous voulons qu’elle ait lieu partout dans le monde – et spécialement dans les pays importants stratégiquement pour la Chine. Nous pensons que notre Conférence peut influencer les politiques menées vis à vis de la Chine, et le point de vue de la société civile envers la Chine dans ces pays.

L’Inde est stratégiquement très importante pour la Chine et nous voulions honorer le Dalaï Lama chez lui. De plus, nous sommes un mouvement non-violent et l’Inde est le pays du Mahatma Gandhi. En fait, en 2000, notre première Conférence interconfessionnelle a eu lieu le jour de l’anniversaire de Gandhi, le 2 octobre.

Quel point commun y a t-il entre les différentes minorités ethniques et religieuses persécutées en Chine ?
Le mouvement ouïghour est ethnique et religieux mais violent ; le mouvement tibétain est ethnique et religieux mais non-violent ; les Mongols sont une minorité ethnique, alors que les chrétiens et les adeptes du Falun Gong sont des minorités religieuses ; et les revendications des habitants de Hong Kong, Taiwan et Macao ne sont pas religieuses. Comment la foi / la religion peut les unir ?

Je pense que nous sommes unis par le principe de tolérance et de compréhension ainsi que par notre désir commun d’atteindre la liberté. Vous dites que les Ouïghours sont violents mais les Ouïghours avec qui nous travaillons sont non-violents. Dolkun Isa, à qui l’Inde a refusé un visa, est un activiste non-violent des droits de l’Homme. Cela fait 20 ans que je travaille avec lui, il n’est pas le terroriste que la Chine décrit.

Le Dalaï Lama a déclaré que les régions autonomes du Xinjiang et du Tibet étaient sujettes à « un génocide culturel » par Pékin. Est ce que cela continue ?

Le génocide culturel persiste. Les langues des minorités, par exemple, sont en danger. Les pressions exercées sur ces langues ne sont pas seulement culturelles mais également économiques. Certains Tibétains, par exemple, abandonnent leur langue maternelle pour trouver de meilleurs emplois. Une situation a été créée, dans laquelle les langues et les religions sont au bord de la destruction.

La terre, l’environnement, les ressources naturelles et la culture des Tibétains sont en train d’être détruits au nom du développement. Qu’est ce que la culture tibétaine sans eux ?

Quel est votre point de vue sur l’avenir du Tibet ?

Premièrement, je pense que nous devons préserver l’identité tibétaine – principalement leur culture et leur langue. Seulement après cela, leur identité géographique pourra être préservée et leur droit à l’auto détermination pourra s’exercer.

Je ne crois pas à l’usage de la force pour atteindre un but politique. Les Tibétains peuvent choisir n’importe quel accord démocratique – l’approche de la voie de milieu du Dalaï Lama – ou une autre.

Comment voyez vous le Tibet dans sa période post-Dalaï Lama ?

Je pense que cette période est toujours assez lointaine, il ne devrait y avoir aucun vide spirituel ou culturel après le Dalaï Lama. Sinon, la Chine planifiera sa propre réincarnation du Dalaï Lama et une importante division sera créée parmi les Tibétains.

Anticipant cela, le Dalaï Lama a déjà transmis son pouvoir temporel aux dirigeants tibétains élus démocratiquement. Il a donc déjà créé une autorité politique à laquelle les Tibétains peuvent faire confiance. Comprenez bien que le 14ème Dalaï Lama est une ressource extrêmement rare. Il n’y en aura pas un autre comme lui. Par conséquent, j’ai plus confiance dans le système démocratique qu’il a créé qu’en quiconque qui pourrait être le futur Dalaï Lama.

A quel point la demande des dirigeants ouïghours d’accéder à l’indépendance est-elle crédible et réalisable ?

Leur cause est plus difficile que celle des Tibétains car ils n’ont pas de dirigeant unifié comme le Dalaï Lama. Pour d’autres groupes ethniques, ce type d’encadrement est inimaginable. Malgré tout, ils doivent poursuivre leur but de manière non-violente. La violence ne les mènerait nulle part, pas seulement à cause de la puissance militaire chinoise mais aussi à cause de la vision qu’à le monde du terrorisme aujourd’hui.

Est ce que les voisins d’Asie Centrale de la Chine accepteraient que le Xinjiang devienne indépendant et ouïghour ? Après tout, les appartenances ethniques dans ces pays dépassent les frontières nationales.

C’est une question très complexe d’un point de vue géographique et politique. Nous ne prétendons pas avoir de solution à la question ouïghoure mais nous devons arriver à nous mettre d’accord sur des principes généraux. Personne ne devrait avoir l’autorité nécessaire pour imposer une solution aux Ouïghours. Tout devrait être décidé grâce à des solutions démocratiques par une majorité de Ouïghours.

A quel point les efforts de Pékin pour maintenir ses frontières seraient une réussite ? Pensez-vous que la Chine va rester un état centralisé et unitaire ou devrait-il au contraire se développer comme une société multiculturelle voire pluraliste ?

Je pense que le pluralisme est inévitable. Je pense que la Chine va devenir d’une manière ou d’une autre un Etat souple. La démocratie va dissoudre ce pouvoir très centralisé. Je ne dis pas que ces groupes vont se séparer de la Chine, mais qu’ils seront liés plus librement au pouvoir central.

Si la Chine ne devient pas multiculturelle et pluraliste, pensez-vous que les mouvements ethniques et religieux, qu’ils soient non-violents ou non, pourraient devenir plus dangereux ?

Oui, potentiellement. Les jeunes gens impatients pourraient opter pour cette solution quand ils voient que la solution non-violente ne compte pas assez de monde. Malgré tout, je défends l’approche non-violente, conscient de la force militaire de la Chine. Le Gouvernement chinois voudrait que ces mouvements deviennent extrémistes parce qu’il est plus facile de traiter avec l’extrémisme. Vous pouvez justifier l’autoritarisme du Gouvernement. Les mouvements modérés basés sur la non-violence sont bien plus complexes et, par conséquent, difficiles à traiter. Ils demandent un dialogue. Donc la violence bénéficie au Gouvernement chinois.

 

UNITED STATES - JUNE 04: Former political prisoner, Dr. Yang Jianli, waving, president, Initiatives for China, finishes a the GongMin Walk which he started in Boston to thanks the American people for their support while he was in prison, June 4, 2008. Today, June 4, is the 19th anniversary of the Tiananmen Square massacre. (Photo By Tom Williams/Roll Call/Getty Images)

UNITED STATES – JUNE 04: Former political prisoner, Dr. Yang Jianli, waving, president, Initiatives for China, finishes a the GongMin Walk which he started in Boston to thanks the American people for their support while he was in prison, June 4, 2008. Today, June 4, is the 19th anniversary of the Tiananmen Square massacre. (Photo By Tom Williams/Roll Call/Getty Images)

La Chine pourrait-elle imploser comme l’URSS ?

Eventuellement, peut-être. L’assouplissement de l’Etat est inévitable mais la chute est possible.

La Communauté internationale ne souhaite t-elle pas une Chine stable, une Chine instable ne pourrait plus être le moteur d’une croissance mondiale ?

Je pense que, en ce qui concerne leur politique étrangère, beaucoup de pays voient la Chine en terme d’intérêts à court terme. Un morcellement de la Chine aurait des conséquences pour tout le monde. Ayant peur de l’instabilité et du chaos, beaucoup de pays ne voudraient pas que cela arrive. Mais de tels inconvénients sont à voir dans une optique d’intérêts à long terme.

Le peuple de Chine a certainement beaucoup de griefs mais ils semblent peu nombreux à s’en plaindre en Chine.

Il y a beaucoup de protestations en Chine, ainsi que des intellectuels et des dissidents qui sont en désaccord avec le Gouvernement. Mais en terme d’opposition démocratique, nous n’en sommes pas encore là, mais nous y travaillons.

Il y a beaucoup de gens en Chine qui craignent que débattre pour la démocratie pourrait mener à un massacre, tellement nombreux qu’ils ont baissé les bras. Qu’est ce que vous leur diriez ?

Je comprends leur peur. Nous avons un passé de violence. Le Gouvernement chinois tend à faire peur à la population en la laissant penser ainsi. Mais la transition se fera dans la paix. Le Peuple chinois est très doué pour sa propre organisation quand il a la liberté de le faire – voyez ce qu’il a fait sur Internet chaque fois qu’il en a eu l’opportunité dans le domaine économique et culturel et qu’il n’y avait pas de pouvoir central pour les diriger.

Vous avez commencé en tant que membre du Parti Communiste, vous étiez une étoile montante. Qu’est ce qui a mené à votre déception ?

Quand j’étais petit, j’ai été témoin de la Révolution culturelle et j’ai vu la brutalité du Parti Communiste. Un peu plus âgé, j’ai rejoint le Parti à la suite de l’appel à la jeunesse de Hu Yaogang. Cependant, j’ai constaté que le Parti nous changeait plus que nous le changions. Mon travail consistait à surveiller mes collègues. Je n’ai pas aimé cela. Plus tard, j’ai été témoin du massacre de Tiananmen et ça a été le coup fatal.

Traduction France Tibet