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16/07/15 | 8 h 56 min par Monique Dorizon

Le pastoralisme au Tibet : Quelque chose de nouveau à dire sur la disparition des nomades au Tibet ?

Pendant des années, ils ont été chassés des pâturages du plateau qui purifient les grands fleuves d’Asie, pour être relogés dans des baraques en béton, sans leurs animaux ou autres moyens de subsistance. Cela est généralement montré comme étant une coercition exercée par un État déterminé à en finir avec le nomadisme. C’est devenu un exercice répétitif.

Le récit alternatif, généré par les médias officiels chinois, est que les nomades sont tous des « migrants écologiques » volontaires, donnant leurs terres pour le plus grand bien de la planète, pour permettre à ces terres dégradées de devenir un désert de prairies vierges, afin de mieux protéger ces rivières qui arrosent presque toute l’Asie. Le Rapport du Tibetan Centre for Human Rights and Democracy : « Vies perdues : la campagne de la Chine pour mettre fin à la vie de nomade », casse ces stéréotypes et ces extrêmes, et apporte de nouvelles preuves. Cette co-publication du Centre tibétain pour les droits de l’homme et la démocratie (TCHRD) et la Ligue des peuples pastoraux (LPP) emmène le lecteur dans les pâturages, entendre des voix tibétaines.

Lorsque nous commençons à écouter ce que les Tibétains peuvent nous dire, une nouvelle image émerge, plus complexe et inquiétante. Les nomades disent avoir été ballotés par une longue lignée de politiques officielles chinoises qui visaient à intensifier la production de viande, tout en préservant les terres et l’eau. Le résultat involontaire de toutes ces lois, règlements et instructions a été de limiter l’activité des nomades aux terres allouées. Leur mobilité coutumière a été réduite à des zones obligatoirement clôturées, laissant aux nomades peu de souplesse, dans un climat extrême, pour maintenir la production sur des terres par conséquent surexploitées, parce que le choix avait disparu.

Non seulement la politique de sédentarisation de la Chine est la cause perverse de la dégradation, bien qu’ayant tout à fait d’autres intentions, elle a également conduit de nombreux nomades à la pauvreté.

Des terres se sont dégradées, la taille des yaks a diminué, le régime foncier a été donné, puis enlevé, sans sécurité sociale pour soutenir les nomades lorsque se produisent des catastrophes naturelles, blizzards et tempêtes.

Les pauvres ont peu de choix. Lorsque les cadres viennent au village, et annoncent qu’un pourcentage fixé de la population doit aller dans les quartiers à la périphérie d’une ville lointaine, ce sont les pauvres, les malades chroniques et ceux qui espèrent qu’une école éloignée donnera une chance à leurs enfants, qui sont les premiers à partir. Que ce soit volontaire ou coercitif n’est pas le problème : la Chine souffle le chaud et le froid, des mesures incitatives et dissuasives, pour mettre en œuvre sa politique d’interdiction de pâturage et en terminer avec les meilleures terres de pâturage du Tibet, situées sur le cours supérieur du Fleuve Jaune et du Yangtsé.

Ce qui ressort de ce rapport est non seulement la douleur des pasteurs qualifiés, aux vies gâchées, inadaptés aux exigences de la machine à viande marchandisée de la Chine, mais aussi leur espoir d’adoption d’un nouveau paradigme se répandant sur les terres pastorales du monde.

Une révolution scientifique a tranquillement pris de l’ampleur. Partout où il y a des pasteurs, il y a maintenant une nouvelle vision, loin d’être blâmable pour ce qui est de la désertification, il y a des gardiens avisés dans des zones arides dont la volonté de maintenir la mobilité leur permet d’avoir une activité productive et de façon durable pour l’environnement dans des climats incertains, imprévisibles. En Chine, le plus grand pays de prairies au monde, se trouvent des scientifiques chinois qui parlent désormais à chaque occasion en faveur du nouveau paradigme, expliquant comment l’ancien paradigme, de sédentarisation des nomades, n’a apporté que des résultats pervers, inattendus, principalement la dégradation des terres dont on rejette la faute sur les nomades ignorants, indifférents, égoïstes. Donc, une nouvelle histoire émerge, et une convergence entre la science chinoise contestant l’orthodoxie, et les voix des nomades, non seulement protestant contre le gâchis de leurs vies en tant qu’habitants de la périphérie urbaine sans possibilité d’entrée dans l’économie moderne, mais ayant la perspective du nouveau paradigme pro-pasteurs renouvelant leur gérance. Les scientifiques et les nomades conviennent que les nomades tibétains ont conservé avec succès d’immenses troupeaux d’antilopes et de gazelles sauvages, et les herbes résistantes des prairies d’altitude depuis les 9000 dernières années, tout en étant très productifs. Il est possible d’être à la fois durable et productif, il n’est pas nécessaire de choisir l’un à l’exclusion de l’autre, comme cela se passe actuellement, lorsque les pâturages deviennent des réserves naturelles et des parcs nationaux, excluant sur le papier toute utilisation humaine, dans la pratique, permettant aux mineurs illégaux d’exercer dans des paysages vidés, dépeuplés.

Non seulement ce rapport tranche dans le débat « volontaire / coercitif », mais il nous amène à écouter les voix d’une nouvelle génération de chercheurs tibétains sur le pâturage, capables d’analyser les échecs des politiques passées et de regarder en direction de la dernière initiative de lamas charismatiques dans lesquels les nomades ont entièrement confiance, exhortant les nomades à ne pas vendre les animaux dans la filière de la viande pour l’abattoir. Ce retour à la vie publique des lamas, malgré les restrictions, donne des indications aux nomades, qui font le vœu, lors de cérémonies publiques, de renoncer aux gains rapides de l’abattage commercial pour les vertus nomades traditionnelles, gardant en vie autant d’animaux bien-aimés que possible.

Il y a beaucoup plus que de la nouveauté dans ce rapport ; beaucoup de choses à méditer pour ceux qui voudraient avoir pour eux-mêmes les vastes pâturages du plateau tibétain, mais ne peuvent pas y avoir accès. Il y a là un moyen de réflexion, au-delà des stéréotypes de « migrants écologiques nobles / victimes passives de la coercition ». Il y a beaucoup à dire au monde.

Source et accès au Rapport du Tibetan Centre for Human Rights and Democracy, 30 mai 2015.