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13/04/18 | 18 h 58 min par Zach Dorfman, Traduction France Tibet

Les Disparus 1/3

Ti-Anna Wang BingZhang, fille du Dr Wang BingZhang

La campagne globale de kidnapping chinoise se déroule depuis des années. Elle pourrait désormais sévir sur le territoire des Etats-Unis

écrit par ZACH DORFMAN

29 Mars 2018

Avant qu’il ne disparaisse de son luxueux appartement du Four Seasons Hotel de Hong-Kong le 27 janvier 2017, Xiao Jianhua, un millionnaire sino-canadien préférait les femmes garde-du-corps. Le pourquoi n’était pas vraiment clair : peut-être préférait-il tout simplement la compagnie des femmes, peut-être leur faisait-il plus confiance qu’aux hommes.

Quelle qu’en soit la raison, ses gardes-du-corps n’ont pas été d’une grande aide quand un groupe de mystérieux hommes ont forcé la porte de son appartement ce jour de janvier et l’ont enlevé. D’après des sources anonymes ayant visionné les enregistrements vidéo de l’hôtel et ayant parlé au New York Times, Xiao, qui a été sédaté, a été poussé vers la sortie du Four Seasons Hotel avec un fauteuil roulant, un drap couvrant sa tête. Selon des témoignages, il a été ensuite embarqué sur un bateau en direction de la Chine.

Un document initial de police rempli par un membre de la famille avait rapidement disparu et Xiao, plus tard, déclara qu’il n’avait pas été enlevé : scénario devenu familier lors de telles disparitions. Plus d’un an après, il est toujours en Chine et, bien qu’aucune charge ne soit retenue contre lui, son entreprise, sous direction de l’État, devrait vendre pour 24 milliards de dollars d’anciens investissements ce qui remboursera, de sources officielles, les banques publiques.

De tels évènements ne sont pas rares. En octobre 2015, des agents du gouvernement chinois ont kidnappé Gui Minhai, éditeur et libraire basé à Hong-Kong, dans son appartement thaïlandais. Des mois plus tard, M. Gui, citoyen suédois, est réapparu en Chine, déclarant sur la télévision d’État qu’il s’était lui-même rendu pour répondre de sa conduite en état d’ivresse, une faute qu’il avait commise dix ans plus tôt. Son collègue, Lee Bo, à la double nationalité sino-britannique, a aussi été kidnappé à Honk-Kong en décembre 2015 et a été ramené sur le continent.

Au cours des années, les cas ont commencé à s’accumuler. En 2002, Wang Bingzhang, un activiste pro-démocratique de première ligne, s’est fait arrêter au Vietnam et jeter dans une prison en Chine où, à ce jour, il se trouve toujours. Deux ans plus tard, un autre fameux dissident, Peng Ming, a été kidnappé en Birmanie et emprisonné en Chine. Fin 2016, il est mort en prison dans des circonstances suspectes ( https://www.ldh-france.org/wp-content/uploads/2017/01/Lettre-Chine-DECEMBRE-2016.pdf – page 6, NdT ).

A ce jour, Pékin semble accélérer sa politique de rapatriement forcé des personnes qu’il considère de nationalité chinoise – certaines étant en fait de nationalité étrangère. De puissants hommes d’affaires, d’anciens membres officiels du Parti Communiste Chinois, des dissidents et des activistes ont été la cible de ce qui apparaît être, selon les services de renseignements occidentaux, une campagne à grande échelle.

Ces enlèvements sont devenus suffisamment courants pour qu’ils inquiètent le Département d’État des Etats-Unis – pour autant, le sujet n’a pas encore été officiellement soulevé avec Pékin. Ce problème « est constamment au centre des discussions au plus haut niveau », déclare un fonctionnaire, ayant gardé l’anonymat car non autorisé à parler en public sur ce sujet. Il mentionne un récent message interne se centrant exclusivement sur les rapatriements de chinois en Asie du Sud-Est.

La Chine n’est pas la seule à appliquer cette politique. Après le 11 septembre, dans ce qui sera connu comme « le rapatriement extraordinaire », les Etats-Unis ont appréhendé nombre de ressortissants étrangers, dont beaucoup ont été envoyés dans un pays tiers vers de rudes traitements, voire la torture – une politique qui allait vite déclencher une vive critique intérieure et internationale. Mais les kidnappings de la Chine apparaissent ne toucher presque exclusivement que d’actuels ou d’anciens citoyens chinois vivant à l’étranger, suspectés de corruption ou de délits politiques fort flous.

Pour autant, ces cas de rapatriements forcés montrent avec quel sérieux le Parti Communiste prend sa déclaration tel que toute personne perçue comme citoyen – qu’importe où elle vit, travaille ou étudie – est sous son autorité.

En parallèle, les services de renseignements occidentaux s’inquiètent que les kidnappings commencent à avoir lieu sur le territoire des alliés des Etats-Unis, y compris parmi l’alliance des Cinq Yeux, partenaires internationaux du renseignement ( Etats-Unis, Australie, Canada, Nouvelle-Zélande et Royaume-Uni ). De hauts-fonctionnaires états-uniens craignent que la Chine tentera bientôt un kidnapping sur son sol américain. En fait, il a peut-être déjà eu lieu.

Il est difficile de dire avec précision à quel moment la Chine a commencé son programme de rapatriement, principalement parce que les victimes et leur famille ont gardé profil bas. L’un des premiers cas à faire débat date de 2005 quand Chen Yonglin, un diplomate chinois qui avait fuit en Australie accusa les forces de sécurité d’avoir drogué et kidnappé Lang Meng, le fils de l’ancien maire de Xiamen, cinq ans plus tôt. Lan aurait été drogué et embarqué sur un bateau appartenant à l’état chinois pour être emmené en Chine.

M. Chen, qui était assigné au consulat chinois de Sydney au temps de sa défection, affirme que des officiels chinois ont enlevé M. Lan dans le but de forcer son père, Lan Fu, à revenir en Chine pour faire face à une accusation de corruption. (Lan Fu est retourné en Chine en 2 000 et sert une peine de prison à vie.) Les officiels australiens ont nié la déclaration de M. Chen et la victime supposée, comme de nombreuses autres, a apparemment réfutée la version de l’ex-diplomate devant la police fédérale d’Australie.

Mais M. Chen maintient sa position. Joint par téléphone, il confirme sa version du rapatriement de Lan Meng, citant de nombreuses conversations sur de tels enlèvements avec les militaires, les espions et les diplomates chinois lors de son mandat au Ministère des Affaires Etrangères. Il dit qu’alors qu’il était en fonction, il a entendu parler d’au moins un autre enlèvement en Australie, ainsi qu’un autre en Nouvelle-Zélande. Il rapporte que des agents chinois ont également procédé, dans la même période, à de semblables kidnappings au Vanuatu et aux Fidji -M. Chen affirme que le cas néo-zélandais implique une femme nommée Xie Li, kidnappée à Auckland en 2004 et retournée en Chine via un bateau appartenant à l’état chinois.

Bien que les officiels australiens mettent en doute les paroles de M. Chen proférées il y a une dizaine d’années, les rapatriements chinois de plus en plus agressifs et parfois publiques les rendent de plus en plus crédibles. En 2014, Pékin annonçait officiellement qu’elle étendait sa campagne anti-corruption, connue sous le nom Skynet ou Fox Hunt (la chasse au renard, Skynet n’étant pas un substantif, voyez la page wikipedia à ce sujet, NdT ), pour cibler des officiels vivant à l’étranger. Dans le cadre de ses efforts, la Chine déclare avoir rapatrier plus de 3 000 personnes depuis la fin des années 2012.

 

Des critiques contestent le gouvernement chinois déclarant que certaines de ces personnes sont revenues de leur plein gré. « Aucun fugitif ne s’est porté volontaire pour revenir, » a déclaré Huang Ciping, un dissident de premier ordre et directeur de la fondation Wei Jingshen basée aux Etats-Unis, association à but non lucratif pour une Chine démocratique respectant les droits de l’Homme.

Sur le sol chinois, l’utilisation du kidnapping et de la détention illégale est à ce point devenu partie prenante des procédures disciplinaires du Parti Communiste qu’elle porte un nom : shaunggui. Pour isoler les suspects dans une affaire de corruption – qui est souvent intimement mêlée avec les luttes de factions au sein du parti – les agents de sécurité les appréhendent, les détiennent en un lieu non divulgué et les torturent pour obtenir rapidement une confession. L’usage du shuanggui a drastiquement augmenté depuis le lancement de la campagne anti-corruption par le Président chinois Xi Jinping.

Ces techniques sont désormais appliquées à l’étranger et chez les alliés des Etats-Unis. Parmi ceux-ci l’Australie semble prendre de plein fouet les efforts actifs de la Chine. D’après un ancien membre des renseignements états-uniens, les kidnappings suspects dans ce pays approchent le nombre à deux chiffres et inclus de multiples affaires où les personnes ont été battues ou droguées puis emmenées sur un bateau en partance pour la Chine.

Dans d’autres cas, selon un ancien membre du renseignement australien, les agents chinois détiennent des personnes sur le sol australien et utilisent la menace pour les forcer à quitter volontairement le pays. Il précise que le nombre de personnes forcées à retourner en Chine est largement supérieur à la dizaine.

 

A suivre, la semaine prochaine…