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13/06/16 | 22 h 18 min par Monique Dorizon

Les visages des « Serfs émancipés » dans le magazine « China Pictorial »

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DANS CET ARTICLE ÉCRIT EN SEPTEMBRE 2015 POUR LE SERVICE MANDARIN DE RADIO FREE ASIA ET PUBLIÉ SUR SON BLOG LE 21 SEPTEMBRE, WOESER CREUSE DANS LES ARCHIVES DES PUBLICATION DE MÉDIAS D’ÉTAT DE LA CHINE APPELÉ « CHINA PICTORIAL » ET OBSERVE LES REPRÉSENTATIONS DU TIBET ET DES TIBÉTAINS À TRAVERS LES ANNÉES. FAITES DÉFILER VERS LE BAS DU TEXTE POUR VOIR PLUS DE PHOTOS DE COUVERTURE DU MAGAZINE.

Ces derniers jours, je cherchais des informations pour un essai et je suis allée consulter la voix la plus puissante du Parti : le magazine « China Pictorial » (se reconnaissant comme « le visage du pays, la mémoire du peuple »). Je me suis intéressée à la façon dont le magazine, au fil des ans, a donné différents visages aux Tibétains « libérés ». Je ne pensais pas que ce soit en si grand nombre.
Un article de la plateforme Internet nationaliste intitulé « Mémoire historique précieuse : évolution des couvertures du China Pictorial au cours des 60 dernières années » regroupe près de 700 photos, de 1950 à 2009 (les dernières années ont été omises). Environ 20 d’entre elles montrent des visages tibétains, essentiellement de beaux et jeunes visages féminins, mais aussi beaucoup d’enfants doux et heureux portant des foulards rouges. Le message est très clair : tous les « serfs émancipés » sont extrêmement reconnaissants (offrant même une khata à l’ancien président Jiang Zemin), les « serfs émancipés » sont toujours heureux et dansent joyeusement, mais des images de coutumes locales ou de paysages naturels sont très peu nombreuses. Il n’y en a qu’une seule d’un homme, Rinchen Phuntsok, qui a gravi le mont Everest en 1988. L’image ressemble beaucoup à celle de Wangdu, le « serf émancipé » amer et haineux dans le célèbre film de propagande « Serf ». Un de mes amis photographe a commenté : « Ces photos sont tellement fausses ! ».

 

Deux œuvres d’art sont particulièrement amusantes : l’une d’entre elles est : « Nourrir les oies » de 1962. Elle montre une femme, dans le style d’une figurine en porcelaine, nourrissant des oies, mais on croirait qu’elle nourrit des poulets. Le problème est que je ne me souviens pas du tout de familles tibétaines gardant des oies. Ils avaient des cygnes et des grues tibétains, mais pas d’oies. Un ami du Kham m’a dit que certaines familles aristocratiques avaient parfois gardé des oies comme animaux de compagnie. Mais celles-ci étaient peu nombreuses et ont été appelées « Cha Hangpa ». Aujourd’hui, il y a des familles vivant dans des régions tibétaines, qui ont des oies, soi-disant des « oies pour soutenir le Tibet », importées de zones chinoises. Elles ne sont pas gardées comme animaux de compagnie, mais servent de nourriture.

 

L’autre image est de 2006. Elle montre « Une khata de bon augure flottant dans le vent sur le Plateau, commémorant l’ouverture du chemin de fer Qinghai-Tibet ». Une foule de Tibétains du nord, hommes et femmes, offrent des Khatas, versant des larmes de reconnaissance, à genoux sur les voies de chemin de fer ; il n’existe pas de photo transmettant davantage l’esprit des colonisateurs et le sentiment d’être colonisé que celle-ci.

« China Pictorial » présente également les visages de quelques autres groupes minoritaires : Ouighours (des femmes aussi), Mongols (des femmes aussi, y compris « l’Héroïne de la prairie » de la Révolution culturelle), ainsi que des femmes Miao, Yi et Bai. Il semble que, sur les 55 « minorités ethniques », les Tibétains aient reçu l’amour le plus fort, comme si le Parti voulait dire maintes et maintes fois : « vous nous appartenez, vous nous appartenez, vous nous avez toujours appartenu… »
Certaines personnes se demandaient, moqueuses, si ce comportement affichait réellement la confiance du Parti. Ou faut-il, en fait, y voir un manque de confiance, un manque de souffle ?

Enfin, l’événement historique clé dans l’histoire tibétaine récente, à savoir le soulèvement de mars 1959 (que le Parti appelle une « rébellion armée » et l’oppression militaire qui a suivi la « pacification d’une rébellion »), n’a pas de « visage » du tout. Il a seulement été décrit à l’aide de photos sur la troisième page du numéro d’avril 1959, en lettres rouges écarlates : « Une nouvelle page de l’histoire du Tibet a été ouverte ».