La politique d’urbanisation chinoise a un impact particulièrement significatif au Tibet. Le Conseil d’État de la Chine a dévoilé le National New Type Urbanization Plan (NUP) en 2014 en vue de faire passer le nombre de résidents dans les villes de 52,6% de la population chinoise en 2012 à 60% à l’horizon de 2020. Le pourcentage de citadins titulaires d’un hukou urbain (un permis de résident) va passer de 35,3% à environ 45%. Après de nombreuses décennies de délibérations et de pause dans les réformes relatives au système contraignant du système du hukou urbain, le gouvernement chinois a fini par assouplir les procédures permettant aux migrants ruraux de transférer l’inscription de leur famille vers les zones urbaines. Cette politique a un impact unique sur le Tibet, où l’urbanisation est devenue un problème majeur. Les migrants chinois originaires des provinces côtières densément peuplées ont commencé à s’installer au Tibet et la réforme du système du hukou a facilité la procédure de transfert au Tibet de leur famille. Ce que j’entends par “urbanicide”, c’est l’extinction de la culture et de l’identité tibétaines provoquée par l’afflux de millions de migrants chinois vers le Tibet. Dans le même temps, on expulse et exproprie les Tibétains vivant dans les zones rurales. Ainsi que le suggère Emily T. Yeh dans son ouvrage Taming Tibet, cela procède de la territorialisation du Tibet par le gouvernement chinois.
La réforme du hukou au Tibet : un afflux de migrants
Cette politique est déjà opérationnelle, comme le montre la croissance des villes tibétaines. Dès 2016, Lhassa, Shigatse, Lhoka, Nyingtri, Tsosahr, Siling et Chamdo ont été élevées au rang de préfectures. Selon de récents rapports chinois, deux autres villes vont s’ajouter à cette liste : Nagshu et Ngari vont passer du statut de chefs-lieux de cantons à celui de préfectures. En plus des fonctionnaires gouvernementaux et des personnels militaires mutés au Tibet, il y a eu un afflux considérable de migrants ethniques chinois en raison de fortes incitations financières et d’investissements dans le développement d’infrastructures au Tibet. Les migrants chinois, parmi lesquels beaucoup fuient le chômage dans leur région d’origine, sont attirés par les emplois et les opportunités de créer une entreprise au Tibet. Le transfert de population de la Chine vers le Tibet se fait selon le même schéma que dans la Mongolie occupée par les Chinois (appelée maintenant Mongolie Intérieure) sous la dynastie Qing, et où les Mongols étaient déjà minoritaires à la fin du XIXème siècle. L’objectif agraire de telles pratiques signifiait que les migrants chinois s’installaient dans les campagnes et devenaient majoritaires parmi les populations rurales aussi bien qu’urbaines. Cette politique s’est perpétuée jusqu’à l’époque moderne : en Mongolie Intérieure, le nombre de villes est passé de 193 en 1979 à 668 en 1997. Le Bureau de Développement de la Région Ouest (WRD) du Conseil d’État a suggéré que les autorités gouvernementales ne devraient en aucun cas percevoir des surtaxes ou des droits similaires de la part de gens transférant leur hukou vers la Région Ouest. Cette suggestion a été une raison supplémentaire de s’installer dans les villes tibétaines pour les migrants chinois. Dans les décennies à venir, le Tibet pourrait assister à une augmentation de population due à la venue de millions de Chinois dans diverses villes.L’exode (forcée) des Tibétains des campagnes vers les villes et les métropoles
L’urbanisation du Tibet a également encouragé de nombreux Tibétains vivant dans les zones rurales à se lancer dans des métiers non agricoles au sein de villes. Leurs terres ancestrales ont été vendues à des promoteurs qui ont développé des industries susceptibles d’attirer les migrants arrivant au Tibet. Comme le rapportait il y a peu le journal Straits Times, “Sur les 31 provinces, régions et municipalités que compte la Chine, seule la Région Autonome du Tibet (TAR) maintient encore une distinction entre ruraux et citadins.″ En raison de ce mode de classification rural/urbain, les migrants Chinois venus de l’extérieur du Tibet sont tout particulièrement encouragés à s’installer dans les villes tibétaines, où ils auront droit aux plans d’aide sociale. En plus de ces schémas de migration naturelle, un nombre croissant de Tibétains venus des zones rurales sont déplacés vers les villes en raison de la politique gouvernementale qui les oblige à s’y installer. Les pasteurs tibétains qui vivent avec leur troupeau parsemés dans les montagnes et les vallées sont déportés vers des agglomérations compactes et clôturées. Ceci permet au gouvernement d’exercer un contrôle sur les déplacements de ces ruraux au nom de la stabilité sociale. Ainsi que le souligne Sophie Richardson, en charge de la Chine à Human Rights Watch, ″Les Tibétains n’ont pas leur mot à dire dans la conception de politiques de relocalisation qui altèrent radicalement leur mode de vie et – dans un contexte déjà particulièrement répressif – aucun moyen de les remettre en question.″ Les atteintes aux droits au cours de ce processus vont du manque de consultation à l’absence d’ indemnisations suffisantes, les deux étant exigés par les lois internationales pour que de telles évictions soient légitimées. Après le déplacement [des populations] le passage brutal d’un mode de vie nomade à la vie urbaine a eu une incidence négative sur le taux de chômage au Tibet. Une enquête de terrain réalisée en 2009 par le chercheur tibétain Gongbo Tashi (aka Gongbo Tashi) et Marc Foggin démontre l’impact empirique de réinstallations écologiques dans la préfecture de Lhoko. Les deux chercheurs ont interrogé plus de 300 personnes au cours de cette enquête. Il en ressort que les réinstallations forcées ont privé les habitants du village de Dekyi de leur cheptel, lequel constituait leur principal moyen de subsistance. La ville nouvelle où les villageois ont été réinstallés ne fournissait pas l’espace nécessaire pour élever du bétail. Les Tibétains déplacés étaient sensés recevoir une formation destinée à les aider à commencer une nouvelle vie, mais la plupart des familles se plaignent de ne pas avoir reçu les formations promises par le gouvernement avant leur réinstallation. De ce fait, la taille de leur cheptel ayant fortement diminué, des Tibétains autrefois auto-suffisants se voient maintenant largement tributaires des aides et subventions gouvernementales. Le tableau ci-dessous indique la diminution des cheptels communautaires du village de Dekyi après réinstallation.
Un autre exemple de résidents dans deux réinstallations dans la province de Qinghai de 2005 à 2009 pourrait constituer un cas d’école. Les résidents ont été interrogés par un chercheur chinois, Xu Jun, en collaboration avec un autre groupe de chercheurs. Le groupe a passé un mois de chaque année dans les préfectures de Yushul et Na-Gormo dans l’Amdo. Dans son étude des préfectures où des réinstallations ont eu lieu, Xu a constaté que les nomades réinstallés souffraient d’un fort sentiment de déracinement : “Nous avons d’abord assisté à leur lutte pour se faire une nouvelle vie lorsqu’ils s’installaient dans un endroit nouveau, se posant toutes sortes de questions quant à leur avenir. Certains sont déçus. Certains sont honteux, alors qu’ils parlaient de leur vie et de ce qu’ils devaient compter sur leur famille qui étaient restés dans les montagnes. Certains doivent retourner dans les montagnes pour y trouver des petits boulots qui leur permettent de nourrir leurs enfants.″ Cette enquête qui a duré 5 ans a montré que la plupart des personnes réinstallées dans les villes ou à leur périphérie au cours de la période du programme de protection et de reconstruction San Jiang Yun n’ont pas réussi à survivre sans accès aux ressources des montagnes. D’autre part, il n’existe pas de données précises prouvant qu’une telle migration ait pu avoir un impact positif sur les écosystèmes des montagnes, ce qui était la raison invoquée pour justifier ces déplacements de populations.


