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18/04/17 | 13 h 28 min par Rinzin Dorjee

L’ »urbanicide » chinois au Tibet

La politique d’urbanisation chinoise a un impact particulièrement significatif au Tibet.

Le Conseil d’État de la Chine a dévoilé le National New Type Urbanization Plan (NUP) en 2014 en vue de faire passer le nombre de résidents dans les villes de 52,6% de la population chinoise en 2012 à 60% à l’horizon de 2020. Le pourcentage de citadins titulaires d’un hukou urbain (un permis de résident) va passer de 35,3% à environ 45%. Après de nombreuses décennies de délibérations et de pause dans les réformes relatives au système contraignant du système du hukou urbain, le gouvernement chinois a fini par assouplir les procédures permettant aux migrants ruraux de transférer l’inscription de leur famille vers les zones urbaines.

Cette politique a un impact unique sur le Tibet, où l’urbanisation est devenue un problème majeur. Les migrants chinois originaires des provinces côtières densément peuplées ont commencé à s’installer au Tibet et la réforme du système du hukou a facilité la procédure de transfert au Tibet de leur famille.

Ce que j’entends par “urbanicide”, c’est l’extinction de la culture et de l’identité tibétaines provoquée par l’afflux de millions de migrants chinois vers le Tibet. Dans le même temps, on expulse et exproprie les Tibétains vivant dans les zones rurales. Ainsi que le suggère Emily T. Yeh dans son ouvrage Taming Tibet, cela procède de la territorialisation du Tibet par le gouvernement chinois.

La réforme du hukou au Tibet : un afflux de migrants

Cette politique est déjà opérationnelle, comme le montre la croissance des villes tibétaines. Dès 2016, Lhassa, Shigatse, Lhoka, Nyingtri, Tsosahr, Siling et Chamdo ont été élevées au rang de préfectures. Selon de récents rapports chinois, deux autres villes vont s’ajouter à cette liste : Nagshu et Ngari vont passer du statut de chefs-lieux de cantons à celui de préfectures.

En plus des fonctionnaires gouvernementaux et des personnels militaires mutés au Tibet, il y a eu un afflux considérable de migrants ethniques chinois en raison de fortes incitations financières et d’investissements dans le développement d’infrastructures au Tibet. Les migrants chinois, parmi lesquels beaucoup fuient le chômage dans leur région d’origine, sont attirés par les emplois et les opportunités de créer une entreprise au Tibet. Le transfert de population de la Chine vers le Tibet se fait selon le même schéma que dans la Mongolie occupée par les Chinois (appelée maintenant Mongolie Intérieure) sous la dynastie Qing, et où les Mongols étaient déjà minoritaires à la fin du XIXème siècle. L’objectif agraire de telles pratiques  signifiait que les migrants chinois s’installaient dans les campagnes et devenaient majoritaires parmi les populations rurales aussi bien qu’urbaines. Cette politique s’est perpétuée jusqu’à l’époque moderne : en Mongolie Intérieure, le nombre de villes est passé de 193 en 1979 à 668 en 1997.

Le Bureau de Développement de la Région Ouest (WRD) du Conseil d’État a suggéré que les autorités gouvernementales ne devraient en aucun cas percevoir des surtaxes ou des droits similaires de la part de gens transférant leur hukou vers la Région Ouest. Cette suggestion a été une raison supplémentaire de s’installer dans les villes tibétaines pour les migrants chinois. Dans les décennies à venir, le Tibet pourrait assister à une augmentation de population due à la venue de millions de Chinois dans diverses villes.

L’exode (forcée) des Tibétains des campagnes vers les villes et les métropoles

L’urbanisation du Tibet a également encouragé de nombreux Tibétains vivant dans les zones rurales à se lancer dans des métiers non agricoles au sein de villes. Leurs terres ancestrales ont été vendues à des promoteurs qui ont développé des industries susceptibles d’attirer les migrants arrivant au Tibet.  Comme le rapportait il y a peu le journal Straits Times, “Sur les 31 provinces, régions et municipalités que compte la Chine, seule la Région Autonome du Tibet (TAR) maintient encore une distinction entre ruraux et citadins.″ En raison de ce mode de classification rural/urbain, les migrants Chinois venus de l’extérieur du Tibet sont tout particulièrement encouragés à s’installer dans les villes tibétaines, où ils auront droit aux plans d’aide sociale.

En plus de ces schémas de migration naturelle, un nombre croissant de Tibétains venus des zones rurales sont déplacés vers les villes en raison de la politique gouvernementale qui les oblige à s’y installer. Les pasteurs tibétains qui vivent avec leur troupeau parsemés dans les montagnes et les vallées sont déportés vers des agglomérations compactes et clôturées. Ceci permet au gouvernement d’exercer un contrôle sur les déplacements de ces ruraux au nom de la stabilité sociale. Ainsi que le souligne Sophie Richardson, en charge de la Chine à Human Rights Watch, ″Les Tibétains n’ont pas leur mot à dire dans la conception de politiques de relocalisation qui altèrent radicalement leur mode de vie et – dans un contexte déjà particulièrement répressif – aucun moyen de les remettre en question.″ Les atteintes aux droits au cours de ce processus vont du manque de consultation à l’absence d’ indemnisations suffisantes, les deux étant exigés par les lois internationales pour que de telles évictions soient légitimées. Après le déplacement [des populations] le passage brutal d’un mode de vie nomade à la vie urbaine a eu une incidence négative sur le taux de chômage au Tibet.

Une enquête de terrain réalisée en 2009 par le chercheur tibétain Gongbo Tashi (aka Gongbo Tashi) et Marc Foggin démontre l’impact empirique de réinstallations écologiques dans la préfecture de Lhoko. Les deux chercheurs ont interrogé plus de 300 personnes au cours de cette enquête.  Il en ressort que les réinstallations forcées ont privé les habitants du village de Dekyi de leur cheptel, lequel constituait leur principal moyen de subsistance. La ville nouvelle où les villageois ont été réinstallés ne fournissait pas l’espace nécessaire pour élever du bétail. Les Tibétains déplacés étaient sensés recevoir une formation destinée à les aider à commencer une nouvelle vie, mais la plupart des familles se plaignent de ne pas avoir reçu les formations promises par le gouvernement avant leur réinstallation. De ce fait, la taille de leur cheptel ayant fortement diminué, des Tibétains autrefois auto-suffisants se voient maintenant largement tributaires des aides et subventions gouvernementales. Le tableau ci-dessous indique la diminution des cheptels communautaires du village de Dekyi après réinstallation.

Un autre exemple de résidents dans deux réinstallations dans la province de Qinghai de 2005 à 2009 pourrait constituer un cas d’école. Les résidents ont été interrogés par un chercheur chinois, Xu Jun, en collaboration avec un autre groupe de chercheurs. Le groupe a passé un mois de chaque année dans les préfectures de Yushul et Na-Gormo dans l’Amdo. Dans son étude des préfectures où des réinstallations ont eu lieu, Xu a constaté que les nomades réinstallés souffraient d’un fort sentiment de déracinement : “Nous avons d’abord assisté à leur lutte pour se faire une nouvelle vie lorsqu’ils s’installaient dans un endroit nouveau, se posant toutes sortes de questions quant à leur avenir. Certains sont déçus. Certains sont honteux, alors qu’ils parlaient de leur vie et de ce qu’ils devaient compter sur leur famille qui étaient restés dans les montagnes. Certains doivent retourner dans les montagnes pour y trouver des petits boulots qui leur permettent de nourrir leurs enfants.″ Cette enquête qui a duré 5 ans a montré que la plupart des personnes réinstallées dans les villes ou à leur périphérie au cours de la période du programme de protection et de reconstruction San Jiang Yun n’ont pas réussi à survivre sans accès aux ressources des montagnes. D’autre part, il n’existe pas de données précises prouvant qu’une telle migration ait pu avoir un impact positif sur les écosystèmes des montagnes, ce qui était la raison invoquée pour justifier ces déplacements de populations.

Urbanisation et stabilité sociale

Dans les villes, à l’inverse des régions les plus reculées du Tibet, les mouvements de populations et les contacts peuvent être contrôlés grâce à un système de grille. La Chine a mené sa première expérience de contrôle de gestion urbaine dans le district de Dongcheng à Pékin en octobre 2004. Sur le long terme, si la Chine demeure dépourvue d’un système véritablement démocratique, il semble probable que le développement continu du système de grille ne pourra aboutir qu’à un modèle d’état policier moderne dans le cas du Tibet. Ce qui, en partie, donne confiance en leur plan d’urbanisation au Président Xi Jinping et au Premier Ministre Li Keqiang.

Human Rights Watch a publié un rapport détaillé en 2013 sur la manière dont le système de gestion urbaine à Lhassa, capitale du Tibet, s’est avéré efficace dans le contrôle des déplacements des résidents. Dans cette administration urbaine de base, chaque “ quartier ″ ou “ communauté″ dans les villes sera divisé en 3 ou plus secteurs. Au moins huit unités de pilotage ont été mises en place à Lhassa en avril 2012, et en septembre, il a été déclaré qu’elles étaient “parvenues à des résultats notables.″ En octobre de la même année, les secrétaires régionaux du parti ont déclaré que “l’expérience de Lhassa ayant totalement prouvé l’efficacité du système de gestion en place à renforcer et promouvoir le management social (en d’autres termes à contrôler les protestations de masse) le dit-système devrait être universalisé dans “les villes, les zones rurales et les temples ″ de la Province Autonome.

Les expropriations

Les villes de proximité tout autant que les villages isolés du Tibet sont maintenant reliés à ces villes de plus en plus étendues. Des terres utilisées uniquement pour les cultures à l’origine sont maintenant transformées en des projets de vastes infrastructures ainsi que de bâtiments résidentiels et commerciaux. Selon la Banque Mondiale, en Chine, la réquisition et la conversion de terres agricoles à des fins industrielles s’est avérée être particulièrement inefficace parce que les décisions ont été majoritairement prises par des administrations et non pas en fonction de la demande du marché.

L’urbanisation de la Chine a été forte consommatrice de ressources foncières car les limites de l’urbanisation ne cessent de s’étendre et les juridictions territoriales des villes sont en augmentation, principalement en raison de l’expropriation de zones rurales environnantes et de leur intégration aux zones urbaines. Comme l’indique le graphique ci-dessous, la demande de réquisitions de terres agricoles est montée en flèche au cours des dernières années en Chine, en raison des projets d’urbanisation.

Entre 2001 et 2011, le total des terres chinoises à vocation de construction urbaine a augmenté de 17, 600 km2, pour atteindre une superficie totale de 41,805 km2 en 2011, soit une augmentation de 58% sur la décennie. Environ 90% de la demande de territoires urbains a été alimentée par l’expropriation de terres agricoles, alors que 10% seulement provenait de la réserve foncière de territoires urbains non utilisés. Si l’on se réfère à cette tendance, avec le développement des villes du Tibet, on va assister à des expropriations massives de paysans par le gouvernement chinois.

Le gouvernement, et, dans une certaine mesure, la communauté scientifique chinoise, ont largement négligé les conséquences qu’aura cette urbanisation accélérée sur des millions de fermiers et de villageois qui, légalement ou non, se sont trouvés dépossédés de leurs terres au cours des dernières années. Selon une statistique officielle, chaque année en Chine, 3 millions de cultivateurs se retrouvent sans terres. A ce rythme, on s’attend à ce que leur nombre double d’ici 2020.

La croissance des villes a une autre conséquence. Dans son ouvrage, Taming Tibet, Emily T. Yeh affirme que selon la Loi Chinoise sur l’Autonomie Régionale (LRNA), quand des régions, des préfectures et des communes sont élevées au rang de métropoles, elles y perdent leur statut d’autonomie. Uradyn Bulag, un anthropologue spécialiste de la Mongolie Intérieure, a avancé que les bénéfices du passage du statut  administratif de commune à celui de ville, en particulier pour les autorités locales, “mettent en échec la sensibilité ethnique″ en ce qu’elles entraînent la perte d’un statut ethnique autonome.

Conclusion

L’urbanisation du Tibet (et d’autres endroits dans le pays) est conçue comme un remède à la récession économique en Chine. Cette politique est destinée à amener des millions de migrants chinois à s’installer et à faire des affaires au Tibet. En tant que parties prenantes dans ce projet, les villes tibétaines ont traversé des changements démographiques, qui ont eu pour conséquence d’accroître l’influence de la culture chinoise. La cadence prévue d’un Tibet urbanisé à 30% dans les années à venir signifierait que toutes les villes du Tibet seraient dominées par l’influence des Chinois ethniques. Avec pour conséquence que les Tibétains y perdront leurs droits linguistiques ainsi que le statut d’autonomie qui leur est associé. Dans le même temps, la mobilité et la communication des citadins sera contrôlée strictement à chaque fois que le gouvernement le jugera nécessaire.

Pour faire face à la croissance des villes, la terre, qui est la seule richesse que beaucoup de paysans tibétains héritent de leurs ancêtres, est achetée par des entreprises d’état et des compagnies étrangères. Les Tibétains des zones rurales qui ont perdu leurs terres doivent se mettre en recherche d’emplois non qualifiés, souvent précaires. Si le rythme actuel des réquisitions par le gouvernement chinois se maintient, la propriété de la terre dans de nombreuses régions du Tibet sera transférée aux migrants chinois, aux entreprises, et à l’état.

En réaction à ces changements, la résistance tibétaine va se renforcer. L’urbanisation du Tibet, avec ses conséquences catastrophiques sur les modes de vie traditionnels, ne peut gagner le cœur des Tibétains, ainsi que Xi Jinping l’a demandé explicitement lors du dernier Forum du Travail qui s’est tenu au Tibet. Cet appel n’a créé que d’autant plus de rancœur parmi les Tibétains.

Le Docteur Rinzin Dorjee  est chercheur à l’Institut Politique du Tibet, un thinktank affilié à l’Administration centrale Tibétaine à Dharamshala (Inde).

Traduction France Tibet