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10/08/15 | 14 h 14 min par France Tibet

Pourquoi les Tibétains s’immolent-ils ?

Un activiste tibétain manifeste devant les bureaux des Nations Unies à Genève. Sur son dos, les noms de compatriotes morts après s'être immolés en signe de protestation contre la domination chinoise dans les régions à population tibétaine. 22 octobre 2013

Un activiste tibétain manifeste devant les bureaux des Nations Unies à Genève. Sur son dos, les noms de compatriotes morts après s’être immolés en signe de protestation contre la domination chinoise dans les régions à population tibétaine.
22 octobre 2013

Commentaire de Tsering Woeser  06.06.2014

Tsering Woeser est l’une des 10 femmes récompensées par le Prix Courage au Féminin (Women of Courage) auxquelles le Département d’État américain a rendu hommage en 2013. Elle utilise son blog, Tibet Invisible, et aussi sa poésie, des recherches historiques, et les tribunes que sont les média sociaux comme Twitter, pour donner la parole à des millions de Tibétains que les restrictions gouvernementales sur l’information empêchent de communiquer avec le monde extérieur. Par ses commentaires dans Radio Free Asia, Woeser continue à témoigner de la vie au Tibet sous l’autorité du Parti Communiste Chinois dans cette région de l’Himalaya. Dans un essai récent diffusé par nos services en mandarin, elle s’attarde sur les raisons derrière la récente vague d’auto-immolations.

Parmi les Tibétains qui se sont immolés à ce jour (juin 2014 NDLT), cinquante et un ont laissé des explications à leur geste, soit sous forme d’une note manuscrite, d’un enregistrement, ou de messages à leur famille et à leurs amis. Quarante-six sont morts, et le sort des trois autres demeure inconnu.

[D’autres] se sont immolés par le feu en criant des slogans comme « Laissez le Dalaï Lama rentrer au Tibet! » et « Liberté pour le Tibet! » ou « Indépendance pour le Tibet! »

Pareils derniers mots permettent de commencer à  comprendre les raisons pour lesquelles  les Tibétains s’immolent, et on peut dégager un certain nombre de catégories:

1 / Un appel à la communauté internationale pour  venir en aide au Tibet.

Seuls trois de ceux qui se sont immolés ont fait mention d’une aide extérieure et deux d’entre eux ne vivaient pas au Tibet. C’est donc la catégorie la plus réduite. L’appel à l’aide et au soutien de la communauté internationale a toujours été l’un des buts des Tibétains ayant fui leur pays. C’est une stratégie centrale des dirigeants et des agences du gouvernement en exil. Nombre de ceux qui s’immolent n’y font même pas référence.

2 / L’importance de la langue tibétaine pour les Tibétains.

Beaucoup de ceux qui se sont immolés mentionnent la protection de la langue tibétaine, reflétant ainsi l’immense insatisfaction et l’angoisse face aux mesures concernant l’usage de la langue [imposées par Pékin].

Une lycéenne a crié des slogans contre l’importance accordée à l’enseignement en chinois dans les écoles tibétaines. Quelques jours après qu’elle se soit immolée,  des milliers de lycéens et d’étudiants des instituts de formation des enseignants sont descendus dans la rue pour demander l’égalité ethnique, l’égalité des langues et l’indépendance de la région. Huit mois plus tard, les derniers mots de Kalsang Jinpa furent « Continuez à faire vivre la langue tibétaine ». Le lendemain, des milliers d’étudiants tibétains appelaient à l’égalité ethnique et à la liberté linguistique.

3 / Ceux qui s’immolent n’agissent pas avant tout par désespoir.

Une autre croyance très répandue (que les responsables politiques en exil ont réfutée) veut que l’immolation soit pour les Tibétains un choix désespéré effectué face à une situation intolérable. Ce facteur est présent, certes, mais pas dans la majorité des cas. Il ne devrait donc pas être considéré comme la principale explication à leur acte.

4 / L’immolation comme forme de protestation.

Il est clair qu’un certain nombre d’auto-immolations étaient associées à des revendications et à des protestations contre les autorités. Mais de nombreux autres Tibétains qui se sont immolés criaient des slogans comme « Autorisez le retour de Sa Sainteté le Dalaï Lama au Tibet, » « Liberté pour le Tibet » ou « Libérez le 11ème Panchen Lama ». Même dans le cas de ceux qui n’ont pas laissé de messages ou crié de slogans, revendications et protestations étaient implicites dans l’acte même de s’immoler.

5 / Concernant l’indépendance du Tibet.

Une dizaine au moins de ceux qui se sont immolés réclamaient l’indépendance du Tibet, ou la reconnaissance du Tibet comme état souverain indépendant. Si l’on ajoute les huit qui n’ont pas laissé de message mais sont morts en criant des slogans pour l’indépendance du Tibet, et quatre autres qui se sont immolés en brandissant le drapeau tibétain, alors la proportion de ceux qui se sont immolés pour l’indépendance augmente.

Cela reflète une tendance grandissante en faveur de l’indépendance chez les Tibétains vivant sous domination chinoise, depuis 2008.

6 / Pour mettre l’accent sur l’identité nationale ou appeler à l’unité dans les rangs tibétains.

Certains des derniers mots appelaient à la solidarité, essentiellement pour remédier aux désaccords entre régions, ou aux différends sectaires, tribaux ou fonciers – en particulier ceux liés aux zones de pâturage.

7 / Comme incarnation suprême de la force spirituelle des Tibétains.

La plupart des auto-immolations sont l’expression du courage et de l’engagement pour la cause. C’est une manière de vivre un héroïsme personnel, de défendre notre dignité, de partager la douleur, et d’inspirer du courage. C’est aussi le désir de se sublimer en quête d’un idéal tel le Nirvana.

Les derniers mots typiques de cette catégorie incluent :  » Ils pensent que j’ai peur de la répression militaire, mais ils ont tort, » « Je mets le feu à mon corps pour la grâce incommensurable des Tibétains, » « Je m’immole pour la dignité des Tibétains, »  » Je suis prêt à supporter toute la douleur et toute la souffrance des êtres sensibles, » et « Je suis prêt à faire don de ma chair et de mon sang en signe de soutien et de respect. »

Ces exemples de derniers mots sont l’expression de la spiritualité la plus précieuse du peuple tibétain.

8 / Comme forme de vénération, et de boycott du Parti Communiste Chinois.

Deux personnes se sont immolées par engagement envers le Dalaï Lama. Pour la deuxième, c’était une forme de dévotion afin que sa vie incarne la croyance Bouddhiste en l’acquisition de mérites.

Dans la note laissée avant son suicide, Soba Rinpoché fait état de prières pour que le Dalaï Lama et tous les êtres sensibles vivent longtemps et en bonne santé. Pour beaucoup de Tibétains, de tels élans religieux jouent un rôle essentiel dans leur immolation.

9 / Comme forme d’action

Ceux qui s’immolent voient leur immolation comme une forme d’action. C’est la plus importante catégorie de toutes. Un pic a été atteint dans le nombre d’auto-immolations au moment du 18ème Congrès du Parti [en novembre 2012] dans l’espoir d’obtenir par ce sacrifice la résolution de la question tibétaine. Ce n’est plus une simple forme de protestation ou l’expression du désespoir.

Au lieu de vivre en exil ou d’attendre patiemment que la communauté internationale trouve une solution à la question tibétaine, les Tibétains ont fini par prendre conscience de la nécessité de compter sur eux-mêmes.

De là à savoir si l’acte de s’immoler résoudra vraiment la question du Tibet, ils n’ont pas la réponse.

Ces derniers mots déchirants de Rigzin Phuntsog devraient être interprétés comme la clé des auto-immolations : « Je ne peux pas continuer à vivre dans l’attente passive. » Des propos à méditer.

(Il n’y a) aucune trace de violence dans les derniers mots de ceux qui ont choisi de s’immoler, seulement la volonté des Tibétains d’agir. Le Bouddhisme tibétain et Sa Sainteté le Dalaï Lama ont toujours mis l’accent sur des enseignements non-violents comme une force contraignante pour la nation toute entière. Cela transparait dans l’immolation, acte autodestructeur mais qui ne nuit pas à autrui.

[Deux personnes] qui avaient prévu de s’immoler au même moment ont enregistré des messages sur leurs téléphones portables. L’un disait : « Nous ne voulons plus que d’autres souffrent à cause de nous. »  Et pourtant ces Tibétains qui sont prêts à mourir par le feu, mais ne veulent pas faire de mal aux autres, sont présentés comme des « terroristes » et des « voyous » par le gouvernement chinois.

Traduction France Tibet