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07/11/15 | 12 h 32 min par Nolan Peterson

Réfugiés tibétains, la crise oubliée

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Réfugiés tibétains devant un monastère à Leh. (Photo : Nolan Peterson/The Daily Signal)

23 octobre 2015

New Delhi, Inde – La colonie de réfugiés tibétains de Majnu Ka Tilla à New Delhi est un enchevêtrement d’allées étroites et de baraques en béton entassées sur une mince bande de terre entre la Route Nationale 9 et la Yamuna.

La colonie de réfugiés a été fondée dans les années soixante pour regrouper en un seul lieu les communautés de réfugiés tibétains disséminées autour de la capitale. Environ 3 000 Tibétains vivent actuellement à Majnu Ka Tilla.

Des restaurants tibétains, des petits hôtels, des échoppes qui proposent à manger, et des boutiques d’artisanat bordent les rues étroites encombrées de rickshaws, de mendiants, de chiens errants et de femmes portant des charges invraisemblables sur la tête.

 

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La colonie de Majnu Ka Tilla a été créée dans les années soixante pour regrouper les communautés de réfugiés tibétains éparpillées autour de New Delhi.

C’est le chaos typique d’une rue en Inde. Mais dans cette partie de la capitale indienne, les murs sont recouverts de graffitis « Tibet libre » et d’affiches du Dalaï Lama. Un temple bouddhiste se dresse au centre de Majnu Ka Tilla, et sur sa façade est accrochée une immense affiche indiquant le nombre de jours de grève de la faim d’un trio de militants tibétains.

« Tu te promènes par ici et tu entends tellement d’histoires de gens qui ont tout abandonné pour venir en Inde, » raconte Lopsang Sherap, 35 ans, qui dirige un petit hôtel à Majnu Ka Tilla. « Ça te donne une idée de la situation au Tibet! »

Les parents de Sherap ont franchi l’Himalaya en 1959 pour fuir le Tibet –la même année où le Dalaï Lama est parti en exil. Sherap est né en Inde, mais n’a pas la citoyenneté indienne. Il n’a pas de passeport. Il est donc apatride et n’a pas le droit de retourner dans ce qu’il appelle « sa patrie ».

 » Il m’est impossible de me rendre au Tibet, » explique-t-il. « Ils ne laisseraient jamais entrer un Tibétain né en Inde. Et si le Tibet était libre? Bien sûr que je rentrerais. Et mes parents aussi. »

Un génocide culturel

Dans son livre publié en 1957, « Sept ans au Tibet », l’alpiniste autrichien Heinrich Harrer raconte ses aventures dans ce qu’il appelle la « Terre interdite » –en référence à l’interdiction quasi-totale pour les visiteurs étrangers d’entrer au Tibet avant l’invasion chinoise de 1950.

« Le nombre d’étrangers que j’ai rencontrés au cours de mes cinq années à Lhassa n’a pas dépassé sept, » relate Harrer, faisant référence au temps qu’il a passé dans la capitale tibétaine.

Le Tibet n’est plus interdit d’accès aux étrangers. Selon des sources officielles chinoises, quinze millions de touristes ont visité la Région Autonome du Tibet (TAR) en 2014. Pourtant, 65 ans après l’invasion du Tibet par la Chine communiste, le pays demeure une terre interdite. Mais pour une raison totalement différente : le Tibet est devenu une prison pour les Tibétains qui y vivent.

 

Leh, capitale du Ladakh, accueille une importante population de réfugiés tibétains. (Photo Nolan Peterson / The Daily Signal)

Leh, capitale du Ladakh, accueille une importante population de réfugiés tibétains. (Photo Nolan Peterson / The Daily Signal)

« Les Tibétains sont bloqués en Chine, ils ne peuvent même pas quitter leurs propres villages, » nous a expliqué Karma Rinchen, Secrétaire général adjoint au Département de la sécurité auprès du Gouvernement tibétain en exil, au cours d’un entretien accordé au Daily Signal à Dharamshala, en Inde.

« Il faut au moins cinq permis à un villageois pour se rendre à Lhassa, » a ajouté Rinchen.  » Le gouvernement régule complètement les déplacements des Tibétains à l’intérieur du Tibet. C’est de la folie. »

A l’intérieur des 1 227 654 km² de la TAR, les Tibétains vivent dans des conditions orwelliennes de constante surveillance de la part du gouvernement et de restriction de la liberté de mouvement. Les Tibétains sont soumis à des emprisonnements arbitraires et à la torture. La souveraineté de leur culture, de leur religion, de leur histoire et de leur langue est systématiquement et délibérément niée, victime de ce que le Dalaï Lama a qualifié de « génocide culturel » commis par le Parti Communiste chinois.

« Il se produit une sorte de génocide culturel, » a expliqué le Dalaï Lama en novembre 2011, s’exprimant à propos d’une série d’auto-immolations par des Tibétains à l’intérieur de la Chine. Et d’ajouter : « C’est la raison pour laquelle ces tristes incidents se produisent, voyez-vous, en raison d’un sentiment de désespoir face à la situation ».

Depuis 2009, 141 Tibétains se sont immolés au Tibet, dont 122 sont morts sur le coup ou peu de temps après, selon des représentants officiels à Dharamshala.

D’après un rapport sur les libertés fondamentales émanant du Centre tibétain pour les Droits de l’homme et la Démocratie au Tibet : « Les auto-immolations doivent être vues comme un indicateur de la constante détérioration des conditions de vie au Tibet : manque de liberté religieuse, prévalence de la détention arbitraire et de la torture, et inégalité d’accès au développement pour les Tibétains. »

En 2008, des manifestations contre la domination chinoise se sont propagées à travers tout le Tibet avant les Jeux Olympiques de Pékin. Les autorités chinoises, qui en font porter le blâme au Dalaï Lama, ont réagi par une répression accrue des libertés pour les Tibétains, et une plus grande surveillance de la part du gouvernement, pour éradiquer tout vestige de résistance. Si l’on en croit certains réfugiés tibétains, la police chinoise confisque maintenant au hasard les téléphones portables des Tibétains dans la capitale, Lhassa. Être pris avec une photo du Dalaï Lama ou du drapeau tibétain est suffisant pour motiver une arrestation.

« Sur 100 Tibétains qui fuient le Tibet pour venir en Inde, 99 le font pour apprendre notre culture et notre langue, » indique Sonam Tsering, 30 ans, propriétaire du Café Nechung juste à côté de la Bibliothèque tibétaine à Dharamshala. « On nous a obligé à parler chinois à l’école, et on nous a interdit d’avoir des images de Sa Sainteté dans nos maisons. La culture tibétaine se meurt au Tibet –notre philosophie, notre religion, notre langue, tout. »

Tsering a fui le Tibet à l’âge de 9 ans. Il lui a fallu 23 jours, en 1994, pour franchir l’Himalaya et arriver au Népal. Tsering est venu seul, laissant sa famille derrière lui dans l’espoir d’une vie meilleure en Inde. Âgé maintenant de 30 ans, il ne les a pas vu depuis 21 ans.

« Nous gardons toujours espoir que le Tibet sera libre un jour, » nous a-t-il confié. « Si nous, le peuple, suivons Sa Sainteté à 100 pour cent, alors nous récupèrerons le Tibet. »

Une vie partagée entre deux mondes

Le camp de réfugiés tibétains de Sonam Ling à Choglamsar est situé sur l’Indus, à quelques kilomètres à l’extérieur de la ville indienne de Leh, capitale de la région himalayenne aride du Ladakh.

On ne voit pas l’horizon ici. Seulement comme un grand stade délimité, tout autour, par les sommets arides de l’Himalaya, dont les tons de terre contrastent avec le bleu profond du ciel. A 3 500 m d’altitude, l’air, vif et frais, se raréfie. Mais le soleil, moins filtré en raison de cette raréfaction de l’atmosphère, est brûlant. On peut trembler de froid et soudain transpirer, simplement en quittant l’ombre.

Les moines bouddhistes vêtus de leurs robes bordeaux déambulent dans les rues poussiéreuses, encombrées de Royal Enfield, de vaches et de taxis collectifs. Les restaurants servent tsampa et thé au beurre. Des murs de moulins de prière bordent les routes, et les passants les font tourner en récitant le mantra « Om mani padme hum ».

 

Moines bouddhistes à Dharamshala, Inde.

Moines bouddhistes à Dharamshala, Inde.

Éparpillés à travers l’Inde et le Népal, les colonies de réfugiés tibétains comme Sonam Ling sont devenues de véritables capsules historiques, témoins de la culture tibétaine avant l’invasion chinoise de 1950.

« Je suis retourné deux mois au Tibet en 1991, » raconte Topgyal Tsering, 47 ans, au cours d’un entretien dans les bureaux du gouvernement tibétain en exil de Sonam Ling. Beaucoup de choses avaient changé. La culture tibétaine était en train de disparaître à toute vitesse. Il n’y avait plus de yaks, et plus de dzos labourant les champs. Les gens ne portent plus les vêtements traditionnels, et dans certains lieux, il est interdit de parler tibétain. »
Le besoin de préserver leur culture, conjugué à la certitude inébranlable que le Tibet retrouvera un jour son indépendance, a laissé la communauté des réfugiés tibétains partagés entre deux mondes. « Les Tibétains ne peuvent pas s’intégrer en Inde, sinon c’est la fin de leur culture, » conclut Tsering.

Tsering a fui le Tibet et traversé l’Himalaya jusqu’au Népal avec sa famille à l’âge de neuf ans. Il a toujours de la famille au Tibet, qu’il appelle régulièrement. « Nous ne parlons pas de politique, » a-t-il expliqué. « Ils ont peur d’aborder ces sujets au téléphone. »

Avec la Chine qui anéantit la culture tibétaine à l’intérieur même du Tibet, Tsering considère qu’il en va de la responsabilité des communautés de réfugiés de préserver la culture, la religion et la langue de leur nation en exil.

« Notre culture disparaît, et pas seulement à cause de ce que les Chinois ont fait, » explique Tsering. « Les jeunes réfugiés tibétains veulent s’occidentaliser, et c’est dur pour eux de garder le souvenir de leurs racines. Seule une communauté peut préserver une culture. »

A Majnu Ka Tilla, Sherap explique : « Je suis né en Inde, mais je suis avant tout tibétain. Pourtant, quand la génération de mes parents s’éteindra, il n’y aura plus personne pour se souvenir du Tibet d’autrefois. »

Des liens familiaux

L’intérieur de presque tous les magasins, hôtels et restaurants de Majnu Ka Tilla renferme un autel dédié au Dalaï Lama, autel habituellement drapé de Katas et devant lequel on a déposé des offrandes de nourriture. Les autels dédiés au Dalaï Lama, omniprésents dans les colonies de réfugiés tibétains en Inde et au Népal, sont illégaux au Tibet. Un fait souvent dénoncé par les réfugiés tibétains quand ils racontent l’oppression qui les a poussés hors de leur patrie.

Tsundue (qui nous a demandé de ne pas mentionner son deuxième nom pour ne pas risquer de mettre sa famille au Tibet en danger) a installé un autel voué au Dalaï Lama à la caisse du magasin d’artisanat tibétain qu’il tient à Majnu Ka Tilla. Depuis les soulèvements de 2008, il est trop dangereux pour Tsundue de parler directement à sa mère qui vit au Tibet, alors il lui fait passer des messages par l’intermédiaire de son frère, moine dans la province du Kham à l’est du Tibet. Il n’est cependant jamais fait mention du Dalaï Lama, sachant que ces deux mots attireraient l’attention des autorités chinoises, déjà vraisemblablement en train d’espionner leur conversation. « Ma mère leur a dit (aux Chinois) que j’étais mort, donc le problème est réglé, » a expliqué Tsundue. « Mais il faut qu’on soit prudent. »

Tsundue avait 10 ans quand il s’est enfui du Tibet avec son oncle. Ils ont traversé l’Himalaya avec un groupe de 30 personnes, dont deux enfants, avant d’entrer au Népal, près de l’Everest.

« Je n’avais que dix ans, mais je me souviens avoir eu très peur, » nous raconte Tsundue, âgé maintenant de 25 ans, dans son magasin de Majnu Ka Tilla.
Très occidental dans sa façon de parler et de s’habiller, en jeans et T-shirt, arborant une petite moustache et une coupe de cheveu tendance –longue sur le dessus, et rasée sur les côtés, il est très souriant et parle un anglais impeccable.

« Nous avons franchi l’Himalaya en hiver, » poursuit-il. Nous avons dû voyager de nuit parce qu’il y avait des soldats chinois partout et qu’ils nous auraient tirés dessus s’ils nous avaient surpris. Mon oncle me tenait par la main pendant que nous marchions. J’étais quasiment endormi et j’étais gelé, alors il a fallu qu’il me traîne. »

Au début de leur périple, après avoir passé quatre jours cachés à l’arrière d’un camion, le groupe a dû traverser une rivière gelée. Il nous raconte que les réfugiés l’ont fait avec de précaution, leur chargement (c’est-à-dire un unique sac à dos bourré à craquer de toutes leurs possessions) arrimé sur la tête. Arrivé à quelques mètres de l’autre rive, Tsundue est passé à travers la glace. Son oncle l’a attrapé et l’a tiré d’un coup sec pour l’empêcher de glisser sous la couche de glace.

« Après ça, j’avais les jambes mouillées, et mon pantalon est devenu dur comme du bois au fur et à mesure de notre marche, » se rappelle Tsundue. « Ça craignait. »

Tsundue et son oncle n’avaient pas les moyens de s’acheter des lunettes de soleil pour se protéger contre la cécité des neiges, source d’inquiétude constante due à la réflexion aveuglante du soleil de haute altitude sur la couverture neigeuse hivernale. A la place, ils ont coupé des bandes dans des sacs poubelles noirs et ils les ont nouées autour de leur tête. « On a rencontré des marchands qui nous ont proposé des lunettes de soleil, » raconte Tsundue. « Mais ils en voulaient 700 roupies. Beaucoup trop cher. »

Tsundue et son groupe ont emprunté un chemin qui les a conduits jusqu’au Népal à travers l’Himalaya. Sans vêtements chauds ni équipement d’alpinisme, ni même suffisamment de nourriture, ils ont traversé quelques uns des glaciers et des montagnes dont Sir Edmund Hillary raconte l’exploration dans son livre publié en 1955, « L’Aventure est sur les Cimes » (High Adventure).

« Nous étions là, sidérés devant la vue qui s’offrait à nous, » écrit Hillary décrivant la région. « C’était bien pire que ce à quoi je m’attendais. Devant nous, une cascade de glace se déversait pour aller se fracasser des centaines de mètre plus bas dans un indicible chaos de glace brisée. Un éperon rocheux scindait la cascade en deux, et la glace s’y brisait en éclats comme la vague de proue d’un destroyer. »

Les unités de gardes-frontières chinois et népalais patrouillent désormais la même frontière, dans l’Himalaya, que celle explorée par Hillary. Pour les réfugiés tibétains qui tentent de passer à travers la souricière, le but, c’est le centre d’accueil des réfugiés dirigé par les Nations-Unies à Katmandou, promesse de liberté et marchepied vers les communautés de réfugiés en Inde. Mais arriver jusqu’à Katmandou ne suffit pas. Les réfugiés savent qu’ils ne sont pas en sécurité tant qu’ils n’ont pas franchi la porte du centre d’accueil.

« Nous avons dû porter des vêtements népalais et faire semblant d’être du Népal, » nous explique Tsundue. « Mais seuls quatre d’entre nous ont échappé à la prison à notre arrivée. »
Tsundue raconte que ses parents l’ont envoyé au Tibet pour échapper à l’influence corruptrice de la culture de la Chine communiste. Il explique que Lhassa, autrefois lieu de résidence du Dalaï Lama, grouille de bordels et que l’alcool bon marché y coule à flots. « Les Chinois veulent détruire les Tibétains en tant que race, » selon lui. « Les mères s’inquiètent, vous savez, et donc ma mère voulait que je quitte le Tibet. Elle a demandé à mon oncle de m’en faire sortir. »

Mis à part son oncle, qui est maintenant moine et qui vit au Népal, toute la famille de Tsundue est encore au Tibet. Il n’a vu aucun d’entre eux en 15 ans. Quand la police chinoise a commencé à lui poser des questions sur l’endroit où se trouvait son fils, la mère de Tsundue a répondu qu’il était mort.

« Après mon arrivée en Inde, j’ai été sept ans sans pouvoir parler à ma mère, » poursuit Tsundue. « Au bout de tout ce temps, elle m’a envoyé une lettre avec une photo d’elle. Je ne l’ai pas reconnue. J’avais oublié à quoi elle ressemblait. »

En plus de son frère, Tsundue a une sœur de quinze ans qu’il n’a jamais vue. Sa mère était enceinte d’elle quand il a quitté le Tibet en 2000.

« Je suis tout seul. Je n’ai pas de famille ici. La vie est très dure. »

Quand Tsundue a finalement pu commencer à téléphoner chez lui, il a remarqué que son père n’était jamais disponible pour lui parler. A chaque fois qu’il appelait, sa mère lui disait que son père était parti en voyage ou bien qu’il était au monastère. « Au bout de quelque temps, j’ai eu des doutes, » se souvient Tsundue. « Quand elle a fini par me dire qu’il était mort, je lui ai dit : ‘Maman, je savais depuis longtemps qu’il était arrivé quelque chose à papa.’ Je crois qu’elle essayait de me protéger. »

Tsundue a récemment regardé, chez un ami, une copie piratée du film de 2014, « Invincible ». Le film raconte l’histoire du coureur olympique Louis Zamperini, qui a survécu à un accident d’avion dans le Pacifique pendant la deuxième guerre mondiale, et a passé plus de deux années dans un camp de prisonniers de guerre japonais. L’histoire fait écho chez le réfugié tibétain de 25 ans.

« Je crois toujours en un Tibet libre, » explique Tsundue. « Je continue à croire qu’un jour, je rentrerai chez moi et que je reverrai ma famille. »

Déchirure

La situation des droits de l’homme dans la TAR s’est constamment dégradée depuis 2008, mais c’est un fardeau inégalement réparti. Les Chinois Han de la TAR ne sont pas soumis à la même surveillance et aux mêmes restrictions de déplacement de la part du gouvernement que les Tibétains, source d’un véritable apartheid à l’intérieur même du Tibet.

L’obligation pour les Tibétains d’obtenir cinq permis de circuler pour se déplacer à l’intérieur de la TAR, par exemple, ne s’applique pas aux Chinois Han, selon des représentants du gouvernement à Dharamshala.

« Il y a des tensions certaines entre les Chinois Han et les Tibétains au sein de la TAR, » pour Sherab Woeser, membre invité du groupe de réflexion de l’Institut politique tibétain basé à Dharamshala. « Ils vivent dans des communautés différentes au sein de la même ville. Ils forment deux entités distinctes. »

Les mouvements de protestation de 2008 ont mis en évidence les tensions ethniques latentes à l’intérieur du Tibet. Les manifestants ont pris pour cible des magasins tenus par des Chinois à Lhassa, et, selon des rapports de presse occidentaux et chinois, les émeutiers s’en sont aussi pris à des civils chinois han.

Et Woeser de préciser : « Les Tibétains ont été complètement marginalisés en tant que peuple au sein de la Chine. Et ils commencent à exprimer leur ressentiment. »

 

Portraits du Dalaï Lama dans une boutique de Leh. Ils sont omniprésents dans les colonies de réfugiés tibétains. (Photo : Nolan Peterson/The Daily Signal)

Portraits du Dalaï Lama dans une boutique de Leh. Ils sont omniprésents dans les colonies de réfugiés tibétains. (Photo : Nolan Peterson/The Daily Signal)

Des moines surpris avec des portraits du Dalaï Lama ou des drapeaux tibétains sont forcés de subir une « éducation patriotique », ou bien ils sont arrêtés et torturés. En 1994, la Chine a interdit les photos du Dalaï Lama dans les monastères tibétains. Désormais cette interdiction s’étend à tous les foyers tibétains et s’applique mêmes aux téléphones portables. Être catalogué comme « sécessionniste » est un motif d’emprisonnement. Parfois, ceux qui sont arrêtés disparaissent pendant des années sans explication. Il est arrivé que des détenus meurent quelques jours après leur libération en raison des blessures infligées sous la torture.

Pour Woeser : « La solution finale au problème de la Chine avec le Tibet, c’est d’éradiquer sa culture et sa religion. »

Outre la répression gouvernementale délibérée, certains affirment que les mesures inégalitaires croissantes alimentent les tensions ethniques. D’après les données des recensements chinois, les Tibétains de la TAR ont une moins bonne éducation, vivent moins longtemps, et gagnent moins d’argent que ceux d’autres régions de Chine.

Sur les trente dernières années, la TAR a montré la plus faible espérance de vie de toutes les régions chinoises de Chine -66,33 ans en 2010.

La TAR compte aussi le plus fort taux de mortalité infantile de toutes les régions de Chine. Environ un quart (23,5 pour cent) des bébés de la TAR meurent entre six mois de grossesse et une semaine après la naissance. Cela représente trois fois la moyenne chinoise, qui est de 8,6 pour cent.

Le taux d’illettrisme est également le plus élevé de Chine. Ce taux a diminué de manière significative depuis 1990, mais à 24,4 pour cent en 2010, c’est six fois la moyenne nationale chinoise, qui est de 4 pour cent.

« Nombre de parents envoie leurs enfants ici parce qu’ils savent que leur vie sera meilleure s’ils quittent le Tibet, » rapporte Tsering au cours de notre conversation dans le café qu’il tient à Dharamshala.

Pas de fuite possible

Fuir le Tibet a toujours été périlleux. Le Dalaï Lama a eu recours à une escorte armée composée de combattants tibétains appartenant au mouvement Chushi Gangdruk pour le protéger lors de sa fuite en 1959. Quarante sept ans plus tard, en septembre 2006, la police des frontières chinoise a abattu une nonne tibétaine de 17 ans, Kelsang Namtso, alors qu’elle franchissait le col de Nangpa avec un groupe de Tibétains pour se rendre au Népal. Elle se trouvait à seulement 20 minutes de la frontière népalaise. Un alpiniste roumain qui participait à une expédition sur le Cho Oyu, sommet à proximité, a filmé les coups de feu.

Depuis 2008, il est encore plus difficile pour les Tibétains de s’enfuir en raison d’un durcissement de la sécurité chinoise aux frontières, et d’un renforcement de l’assistance et de la formation apportées par la Chine aux patrouilles frontalières népalaises –le passage par l’Himalaya est la principale porte d’entrée au Népal pour les réfugiés tibétains.

« Désormais, il n’existe aucun moyen de sortir. Ils ne tolèrent absolument aucun franchissement de la frontière par les Tibétains, » selon Rinchen. « Et ce n’est pas seulement une histoire de fermer la frontière, la Chine reprend aussi les passeports des Tibétains. »

Selon les représentants du gouvernement tibétain en exil, le nombre de réfugiés est passé d’environ 2 000 ou 3 0000 avant 2008, à environ 300 ou 400.

 » La frontière entre l’Inde et la Chine est pratiquement hermétique, » nous explique Rinchen. « Il est quasiment impossible de sortir. La Chine dépense des sommes considérables pour garder cette frontière et empêcher les Tibétains de s’enfuir. Le constat est éloquent. On ne risque pas sa vie pour fuir un pays où l’on est heureux et où la vie est belle. »

 

Le Ladakh présente le même terrain montagneux, pauvre et aride que le Tibet.

Le Ladakh présente le même terrain montagneux, pauvre et aride que le Tibet.

Rinchen est le numéro deux du Département de la sécurité au gouvernement tibétain en exil. Le Département assume tout un ensemble de responsabilités. Pour le gouvernement tibétain en exil, c’est comme un mélange entre la CIA, les Services secrets et le FBI. Une centaine de collaborateurs et agents travaillant pour le Département prêtent main forte au gouvernement indien pour assurer la sécurité du Dalaï Lama. Ils font aussi la chasse aux espions chinois à Dharamshala, ils protègent les ordinateurs contre les fréquentes cyber attaques chinoises, et ils font le bilan des conditions de vie au Tibet auprès des nouveaux réfugiés.

Rinchen raconte que les débriefings de réfugiés par le Département de la sécurité signalent des violations généralisées des Droits de l’homme au Tibet, ainsi qu’un ressentiment latent contre l’autorité chinoise qui ne s’est pas démenti en 65 ans.

Rinchen a également reconnu qu’en raison du contrôle étroit exercé par la Chine sur les informations en provenance du Tibet, discuter avec des réfugiés est encore le meilleur moyen de connaître les réalités du terrain. Il a toutefois admis que l’essor des média sociaux avait contribué à mettre davantage en lumière les violations des libertés fondamentales, et aussi le travail de certains bloggeurs tibétains qui prennent des risques énormes pour relayer l’information.

« Il est toujours très difficile d’obtenir des informations, » explique Rinchen. « C’est compliqué et nous n’avons pas beaucoup de moyens. En plus, nous n’encourageons pas nos sources au Tibet à prendre des risques. »

Rinchen nous a indiqué que les renseignements collectés par le Département de la sécurité étaient utilisés pour informer les législateurs du gouvernement tibétain en exil, et pour produire des rapports à l’attention des gouvernements étrangers et des organismes internationaux.

« Il ne s’agit pas de renseignements militaires. Il s’agit de réunir des informations sur les atteintes aux libertés individuelles. »

Désintoxiquer l’esprit

« Quand on est arrivé en Inde, » raconte Choegyal Phuntsok, « j’ai compris pourquoi on était partis. »

Phuntsok, 25 ans, tient une boutique d’artisanat sur Temple Road, à Dharamshala. Il y vend des malas en os de yak, et des bracelets brodés « Tibet libre ».

Il avait dix ans, en 2005, quand il a fui le Tibet pour se rendre au Népal, en passant par l’Himalaya, parmi un groupe de 23 personnes dont sa mère, son père, son frère de 4 ans et sa sœur de trois ans.

Tandis qu’il raconte sa fuite du Tibet, il évoque les mêmes détails poignants que de nombreux autres réfugiés. Son groupe ne voyageait que de nuit, par crainte des patrouilles de soldats chinois le long de la frontière.

« Si les Chinois nous avaient attrapés, ils nous auraient tués, » explique-t-il avec un rire désinvolte. « Pendant la journée, on se cachait dans des grottes. Pendant tout un mois, on ne s’est déplacé que la nuit. »

Chaque jour, pendant que les autres dormaient, un homme du groupe, revêtu d’une tenue de camouflage pour se fondre avec la montagne, se portait volontaire pour aller en éclaireur repérer l’itinéraire de la nuit. Six hommes, dont son père, se relayaient pour effectuer les missions de reconnaissance.

Phuntsok raconte que le chemin à travers l’Himalaya est extrêmement dangereux. Son groupe a souffert du froid extrême, des conséquences physiologiques de la haute altitude, et des dangers des glaciers et des montagnes abruptes. Et également des soldats chinois et népalais armés qui patrouillaient le secteur.

« Nous avons vu plusieurs cadavres en chemin, » se souvient Phuntsok.

Ses parents avaient pris la décision de faire ce dangereux voyage avec leurs enfants afin qu’ils puissent bénéficier d’une éducation exempte du « lavage de cerveau » de la Chine communiste.

Au Tibet, les Chinois éradiquent systématiquement tous les vestiges de la culture tibétaine traditionnelle et de la langue, selon Phuntsok. Dans les écoles chinoises, on fait cours aux élèves tibétains en mandarin, même si ce n’est pas leur langue maternelle. Et les enseignants véhiculent une version biaisée de l’histoire en affirmant que le Tibet n’a jamais été un pays indépendant et que l’invasion chinoise de 1950 a, en fait, « libéré » le Tibet des impérialistes occidentaux.

(Comme Harrer l’écrit dans « Sept ans au Tibet », il y avait environ une demi-douzaine d’étranger au Tibet à l’époque de sa « libération » par la Chine)

Phuntsok a comparé les premières années de sa vie à Dharamshala, en Inde, parmi les réfugiés tibétains, à une cure de « désintoxication » mentale de la propagande communiste chinoise.

« Les Tibétains savent que, s’ils viennent en Inde, ils pourront recevoir une éducation et apprendre la culture tibétaine, » explique Phuntsok. « Au Tibet, nous n’avions pas le droit d’apprendre à connaître notre culture ni de parler tibétain. Nous n’avions même pas le droit d’avoir une photo du Dalaï Lama chez nous. Être Tibétain, c’est un crime en Chine. »

Et il ajoute : « Maintenant, quand je me rends compte de ce qui est arrivé à mon pays, ça me met en colère. »

Bien qu’ayant grandi et ayant reçu une éducation en Inde, le réfugié de 25 ans y voit sa vie comme transitoire et impermanente. Si le Tibet redevenait libre, il n’hésiterait pas un seul instant à repartir.

« Je garde espoir que ma vie, ma carrière, et un jour quand je fonderai une famille –tout cela se fera au Tibet. Je crois qu’un jour nous, Tibétains, regagnerons notre liberté et que nous reverrons le Tibet. »

Nolan Peterson
Traduction France Tibet