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11/01/16 | 12 h 34 min par PAULA BOYER

Sonam Sherpa, l’ascension d’un guide au Népal

Tham

Une équipe de trekkeurs avec Thamserku Trekking en pays Sherpa

 

Né dans un village haut perché de l’Himalaya, ce petit paysan est devenu l’un des entrepreneurs les plus en vue du Népal.

« La montagne me manque… » Sonam Sherpa soupire : « J’ai travaillé toute ma vie. J’aurais aimé avoir plus de temps pour moi. Mais ce n’est pas possible… »Confortablement attablé dans un restaurant de Katmandou, la capitale, ce quinquagénaire débordé accepte, le temps d’une pause, de revenir sur« l’irrésistible ascension » (1) qui l’a conduit, lui, le petit paysan de l’Himalaya, à devenir l’un des entrepreneurs les plus en vue du Népal, à la tête d’un groupe de 2 300 personnes. C’est beaucoup à l’échelle de ce pays, l’un des plus pauvres de la planète, l’un des plus hauts aussi puisque l’Everest y culmine à 8 848 mètres.

NÉ À 2800 MÈTRES D’ALTITUDESherpa, c’est le nom de Sonam, c’est aussi celui de son ethnie. Car les Sherpas ne sont pas seulement des porteurs, des guides comme on le croit souvent. Ils sont d’abord l’une des 105 ethnies qui peuplent les contreforts de l’Himalaya népalais, au-dessus de la ville de Lukla, porte d’entrée des sentiers de l’Everest. C’est là, à Pangom, perché à 2 800 mètres, qu’il est né dans une maison en pierres, au toit en bardeaux de bois, sans eau courante ni électricité.

Les médicaments manquaient, les enfants étaient pieds nus, ils travaillaient à la ferme. Ses parents n’étaient pas pauvres, pourtant : ils possédaient yacks et moutons, fabriquaient beurre, fromage, ponchos, couvertures…

DES DÉBUTS DIFFICILES À KATMANDOU

À l’école, Sonam Sherpa a appris à lire, à écrire, à compter et à parler népali – et non plus seulement le sherpa. Rien ne le prédestinait à son parcours exceptionnel. À 16 ans, après la mort prématurée de son père, il fuit Pangom à pied, en cachette de sa famille. « Je n’avais pas d’argent. Heureusement, un voisin m’a aidé. J’ai découvert, à ce moment-là, qu’en ville tout se paye ! » Au début, à Katmandou, il comprend mal tout ce qu’il voit. Il travaille d’abord pour une agence de trekking montée par sa sœur aînée, prend des cours d’anglais, de cuisine, de français, vole de ses propres ailes, vient en France, y travaille, y trouve de nouveaux clients.

Très vite, Thamserku, son agence de trekking, monte en puissance, rendue célèbre par l’organisation d’expéditions pour des alpinistes professionnels. Elle est devenue la plus importante du Népal, tout en se montrant soucieuse du respect des populations locales, de leur culture et de l’environnement. Travaillant en famille, il possède aussi des lodges et deux compagnies aériennes, Yeti Airlines (16 avions) et Tara Air (55 % du marché des vols intérieurs).

Cette ascension s’est faite malgré les drames. Après la mort de son frère aîné emporté par une avalanche, après celle de son père, Sonam a dû affronter le décès de sa première femme, Pasang Lhamu, sherpani comme lui, dont il avait eu trois enfants. Pour montrer que les femmes népalaises pouvaient inscrire leur nom dans l’Histoire et être les égales de l’homme, elle avait, après plusieurs tentatives, vaincu l’Everest au printemps 1993. Une tempête l’a emportée sur le chemin du retour : elle fut élevée au rang de « lumière du Népal », et les enfants apprennent son histoire dans les écoles. D’abord anéanti par le chagrin, Sonam Sherpa a fini par se reprendre : ses enfants et son entreprise avaient besoin de lui. Puis il s’est remarié avec Anita, a eu un quatrième enfant.

TOURNÉ VERS L’AVENIR

Après le séisme qui, en 2015, a dévasté une partie du Népal puis la crise politique qui a conduit au blocage de l’économie, les touristes ont fui, le trafic aérien a baissé, la fréquentation des hôtels aussi. Mauvais pour les affaires. « Jusqu’ici, nous avons gardé tous nos employés », insiste le chef d’entreprise qui tient à assumer ses « responsabilités ». Malgré sa réussite, il n’a jamais oublié son village natal, désormais électrifié et doté de l’eau courante, ni omis d’aider, soit directement soit via une fondation, un sherpa – ou sa famille – en difficulté…

Il compte bien rebondir, quitte à aller, une fois encore, chercher les nouveaux clients « là où ils sont ». Il pense aussi à l’avenir. Un jour, son fils cadet, étudiant en hôtellerie en Suisse, intégrera l’affaire familiale. Déjà, son fils aîné dirige Thamserku Trekking. Il est fiancé à… une Australienne.« Le monde change, nous devons accepter », glisse le montagnard qui revient sur son rêve, non réalisé, de vaincre lui aussi l’Everest : « Mon business tourne à plein, je dois rester à Katmandou. Il faut continuer à créer… »

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« Défendre la culture sherpa »

« Le tourisme est une superbe opportunité, mais il entraîne un affaiblissement de notre culture, explique Sonam Sherpa. Je veux protéger tout ce qui est positif dans cette culture : la joie, les chansons, boire dutchang (bière traditionnelle), respecter l’autre ! Il faut que nous soutenions ceux qui restent au village et vivent selon nos lois. Je voudrais aussi éditer un grand dictionnaire sherpa. Il y aura un jour un mouvement de balancier, les jeunes générations voudront renouer avec leurs racines. Mais je n’aimerais pas que les Sherpas se coupent du monde. Il faut que leur culture évolue, se nourrisse des autres. »

PAULA BOYER

(1) Titre du livre écrit à son sujet par Jean-Michel Asselin, Éd. Glénat, 190 p., 19,99 €.