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31/05/18 | 9 h 53 min par TCHRD / traduction France Tibet

Témoignage de torture et d’abus sexuels dans un camps de rééducation au Tibet

religieuses tibétaines en uniforme dans un camp de rééducation

Le témoignage écrit d’un ancien détenu révèle l’horreur qui sévit sous le terme « éducation légale » derrière les murs des « centres de rééducation » du Tibet sous autorité de l’État chinois.

Ecrit par un moine dont l’identité n’est pas dévoilée pour des raisons de sécurité, ce témoignage coïncide avec les rares preuves collectées ces dernières années par le Centre Tibétain pour les Droits de l’Homme et la Démocratie (TCHRD) sur l’existence de tels centres extra-judiciaires enfermant des Tibétains « politiquement non fiables». Par exemple, l’écrivain tibétain et enseignant Gangkye Drupa Kyab a été obligé de suivre des séances de 15 jours de rééducation peu de temps après sa libération de prison en 2016. De même, un autre ancien prisonnier politique a été rééduqué plus de deux mois pour avoir défier un ordre officiel obligeant les moines et nonnes à quitter les institutions monastiques situées dans les aires d’habitation tibétaines hors de la Région Autonome du Tibet (TAR).

Le moine témoignant sous couvert d’anonymat a passé quatre mois dans un centre de rééducation dans le comté de Sog, préfecture de Nagchu (TAR). Dans son écrit, il fait référence à ces infrastructures comme des centres d’entraînement à la « transformation par l’éducation » (Chinois: jiaoyu zhuanhua / 教育转化; Tibétain: lobso yosang teyney khang/ སློབ་གསོ་ཡོ་བསྲང་ལྟེ་གནས་ཁང་). Tous les détenus de son centre de rééducation étaient des moines et des nonnes, à l’exception de « deux ou trois laïcs ». Ces dernières années, beaucoup de ces religieux avaient été forcés de retourner chez eux et d’abandonner leurs études monastiques entreprises en dehors du TAR. Lui-même poursuivait des études à Tsongon au Qinghai où on lui ordonna de rentrer dans le comté de Sog, sans quoi il s’exposait à de lourdes conséquences.

Sans avoir enfreint la loi et en ayant exercé avec légimité mes droits, je suis allé suivre une cursus d’éducation [religieuse] à Tsongo [Qinghai]. Le 13 juillet 2017, j’ai été forcé de retourner dans ma ville natale. On m’avait dit que ceux qui ne repartaient pas verraient leurs familles, parents proches et éloignés, arrêtées. Les enfants de telles familles seraient interdits d’école. Ces familles seraient également interdites de récolter le champignon chenille. Face à de telles directives répressives, je n’avais pas d’autres choix que de partir.

A son arrivée sur le comté de Sog, un fonctionnaire du Bureau de Sécurité d’Etat (SSB) amena le moine vers un centre d’entraînement à la « transformation par l’éducation » récemment construit. Le moine ne fut autorisé qu’à prendre ses vêtements, une serviette, une brosse à dent et du dentifrice :

L’agent du Bureau de la Sécurité d’État me dit : « l’endroit où tu vas est une école, pas une prison. »

Le moine réalisa bientôt que le centre de rééducation était bien une prison. Pour toute éducation, il fut soumis à des tentatives de répression de sa croyance et de sa loyauté envers le leader spirituel tibétain Sa Saintété le Dalaï Lama :

Après le petit-déjeuner, nous devions suivre les cours. Les leçons se bornaient à nous châtier et à dénoncer le Rinpoche [SS le Dalaï Lama]. Les lois et réglements étaient enseignés de manière superficielle et il y avait peu d’informations légales qui auraient pu nous être utiles. Parfois, les officiers ressemblaient à une bande de vilains garnements. Etre le témoin d’une nation puissante [la Chine] s’engager dans des campagnes officieuses de dénonciation contre un vieux moine [SS le Dalaï Lama] vivant dans un pays distant vous fait à la fois rire et pleurer.

Les cours étaient menés en chinois et comprenaient des séances d’auto-critiques dans le style des « séances de luttes » utilisées par la Chine lors des premières années d’occupation fin des années 50 ainsi que lors de la Révolution Culturelle :

Parfois, lors des classes du soir, nous étions soumis à des « séances de lutte », réminiscence de 1959 et, parfois, nous devions participer à des exercices militaires. J’éprouvais toujours de la compassion pour les religieux les plus âgés. En plus de ne pas comprendre le chinois, ils étaient physiquement faibles, ce qui les faisaient devenir les cibles des agressions des gardiens de prison.

Les abus sexuels sont apparemment répandus au sein des centres de rééducation et ciblent plus particulièrement les religieuses :

Beaucoup de nonnes pouvaient perdre conscience lors des exercices [militaires]. Parfois, des gardiens ramenaient les nonnes inconscientes dans un bâtiment où je voyais les fonctionnaires caresser leur poitrine et tripoter leur corps.

Pendant l’un des exercices, toutes les nonnes s’étaient effondrées, perdant conscience. Rapidement, les gardiens ont accouru pour les ramener à l’intérieur. Qui sait ce qu’ils leur ont fait ? Mais j’ai entendu que certains fonctionnaires s’allongeaint dans les lits et se pressaient contre les nonnes évanouies.

Tous les détenus devaient porter des uniformes militaires qu’ils devaient eux-mêmes payer. Ils coûtaient 150 RMB l’unité (20 euros). Le témoignage du moine confirme l’authenticité d’une vidéo de 2016 où des nonnes tibétaines en uniforme militaire chantent « chanson rouge » de la chanteuse officielle Tseten Dolma avec sa voix de soprano :

Alors que j’entrais dans le centre, je voyais des femmes vêtues d’uniformes sortir à pied. Aussitôt qu’elles ont vu l’officier du SSB à mes côtés, elles ont resserré les rangs et se sont assises. L’agent du SSB leur a dit quelque chose et les femmes ont crié : « oui monsieur, oui monsieur ». J’ai trouvé ça étrange.

Plus tard, je m’aperçus que les femmes en uniforme militaire étaient des nonnes.

« Chanson rouge » de la Tibétaine Tseten Dolma, chantée par les nonnes dans la vidéo sus-mentionnée, est un composant important de la « rééducation » du centre de détention :

Quand l’homme s’en est allé, le gardien [de prison] me demanda mon nom et où j’avais été. Il nota par écrit mes réponses puis il demanda : « as-tu foi dans le Parti ? »Je pris du temps pour répondre, mais je pouvais distinguer des détenus qui me lançaient des signes pour me prévenir. Je répondis donc « oui ». Puis, on me demanda d’apprendre par cœur l’hymne national, une chanson chinoise et la chanson de Tseten Dolma : « Le soleil et la lune sont les filles de la même mère ». Le gardien me menaça, me prévenant que si je ne les apprenais pas dans les trois jours, il ne laissera pas passer.

« As-tu foi dans le Parti ? »

Les détenus étaient également soumis à la torture et autres traitements dégradants et cruels, dont des punitions collectives, des privations alimentaires, la privation de sommeil, rester longuement le long d’un mur et les bastonnades :

Certains étaient séparés des autres et rudement battus avec des matraques électriques au point de perdre conscience. Les gardiens réanimaient les détenus évanouis avec un seau d’eau en plein visage. Ces cycles de perte de conscience et de réanimation duraient un certain temps à la fin desquels les gardiens frappaient avec un tube en plastique noir, mouillaient les corps puis frappaient à nouveau avec leurs matraques électriques. Très vite des marques bleues et noires apparaissaient sur le corps des victimes qui semblaient à moitié mortes. De plus, après ma libération, j’ai entendu parler de moines qui s’étaient faits briser les mains.

Si un détenu exprimait un quelconque signe de désaccord, même un simple changement d’expression de visage, tous les détenus étaient privés de repas. En conséquence, il n’y avait pas d’autre choix que de rester silencieux. Même si tout le monde bouillait de l’intérieur, personne n’osait le laisser apparaître. Plus tard, beaucoup de détenus développèrent des maladies cardiaques qui ne pouvaient pas être soignées. Au petit-déjeuner, nous avions de la tsampa (farine d’orge grillée) et du thé noir. La tsampa était souillée, remplie de poussière, de vers et de pierres. Mais c’est tout ce qui nous avions à manger.

Manger cette tsampa bouleversait notre estomac, nous forçant à courir de nombreuses fois aux toilettes. Nous étions effrayés à l’idée de manger cette tsampa, mais si nous ne l’avions pas fait nous serions morts de faim. Il y a même des fois où nous avions fouillé dans les restes des gardiens. Puis, rapidement, nous nous habituèrent à la tsampa.

Parfois, de bruyantes sirènes nous réveillaient une ou deux fois par nuit. Si l’un de nous dormait ou se réveillait tard à la suite de ces sirènes, il se faisait invariablement frapper. La sirène était un signal pour que nous portions notre literie sur la tête et que nous courions une heure, parfois deux. A force, beaucoup de détenus commencèrent à se coucher habillés, n’enlevant que leurs chaussures.

Rapidement après le déjeuner, nous devions nous tenir debout en plein soleil aux portes de nos cellules. Si quelqu’un bougeait, les gardiens le frappaient. Si l’un de nous bougeait, des sourires en coin apparaissaient sur le visage des fonctionnaires qui fondaient sur nous pour donner de la matraque.

Plus tard, on me mit devant un mur. Je devais ainsi rester debout  pendant trois heures. Sans bouger je voyais du coin de l’oeil, sur ma droite et ma gauche et le long couloir du premier étage, des hommes et des femmes en uniforme, au pas [militaire],  qui me regardaient de temps en temps. J’étais au deuxième étage dans un batîment de deux étages.

« La tsampa était souillée, remplie de poussière, de vers et de pierres »

Les restrictions subies par les détenus rééduqués ne prirent pas fin à leur libération. De retour chez eux, tous les anciens détenus devaient se présentaient dans leurs stations de police respectives. Dans certaines, ils devaient passer tous les jours et dans d’autres, une à trois fois par semaine :

Quand nous allons nous présenter, les agents de police nous font nettoyer leur locaux, leur linge et leur vaisselle. Nous sommes toujours prévenus de ne pas remettre nos habits religieux et de ne pas voyager. Nous ne sommes pas autorisés à sortir de notre comté. La SSB a saisi notre carte d’identité et ne nous l’a pas encore rendue.

Nous avons vécu dans ses conditions pendant presque un an et trois mois et sommes désormais incapables d’exercer notre liberté de mouvemement, notre droit à une éducation et à un travail. Tout ce qui nous avons [obtenu] après avoir écouté leurs instructions [bien se tenir] n’est pas utile, par contre nous sommes [soumis] à plus de contrôle et de restrictions. Il est même difficile de respirer pour vivre et souffrir ce genre de discrimination raciale.

Dans sa critique de l’actuelle politique chinoise au Tibet, le moine appelle les autorités chinoises à engager le dialogue comme moyen pour résoudre le problème du Tibet dans l’approche de la voie médiane de Sa Sainteté le Dalaï Lama :

La politique de discrimination raciale ne fera qu’aggraver la fracture entre les Tibétains et les Chinois. Si [les autorités chinoises] veulent parvenir à une « harmonie ethnique » et à l’ « unité »*, elles doivent changer leur politique honteuse de la barbarie et démontrer leur foi envers l’approche de la Voie Médiane de Sa Sainteté le Dalaï Lama en initiant le dialogue pour [résoudre la situation du Tibet]. Si la politique répressive de destruction de la religion, de la culture et de la langue tibétaine n’est pas interrompue, la crise ne fera qu’empirer. Plus encore, [la politique] de saisie forcée des terres nomades, d’encouragement à la migration d’un grand nombre de Chinois et de destruction de l’environnement par des projets miniers augmentera la souffrance [le mécontentement et le ressentiment ] des Tibétains.

Les Tibétains sont des êtres vivants et ont le droit de jouir de la liberté religieuse, de la liberté de déplacement, de la liberté d’environnement, de la liberté de faire du commerce, de la liberté d’accès à l’éducation… Le développpement économique seul ne bernera pas les Tibétains. Il n’y pas pas une once de doute que nous priver de liberté à l’éducation est une politique répressive, barbare et abominable. 

Nous avons été arrêtés et détenus sans avoir commis de crime. Aucune procédure légale n’a été observée [lors de notre détention]. Si nous avons en effet commis un acte légalement répréhensible, dites nous quelle loi nous n’avons pas respecté !

« Il est même difficile de respirer pour vivre et souffrir ce genre de discrimination raciale »

Depuis 2012, dans le cadre de l’intensification de la politique de contrôle des populations monastiques tibétaines, les autorités chinoises ont forcé les moines et les nonnes étudiant dans les régions tibétaines historiques de l’Amdo et du Kham (en partie dans les provinces chinoises actuelles du Qinghai et du Sichuan) à retourner dans leur ville natale du TAR. Les cas les plus récents ont eu lieu lors de la destruction partielle de l’institut bouddhiste de Larung Gar, quand les moines et les nonnes originaires de Nagchu ont été expulsés et forcés de retourner dans la Région Autonome du Tibet. A leur retour, les moines et les nonnes ont été détenus dans des centres de rééducation de quelques semaines à plusieurs mois sans aucune procédure judiciaire. Ces centres de rééducation illégaux sont une autre forme du système de « rééducation par le travail » (laogaï en chinois) que les autorités disent avoir aboli en 2013.

 

Le développpement économique seul ne bernera pas les Tibétains

 

Le TCHRD appelle les autorités chinoises à garantir les droits de chaque Tibétain, y compris les moines et les nonnes illégalement soumis à la rééducation et à rendre immédiatement et sans condition leurs cartes d’identité. Tel que prévu par la Constitution chinoise et le droit international, les Tibétains ont le droit d’apprendre et de pratiquer leur religion, leur culture et leur langue dans le lieu ou l’institution de leur choix. Si les autorités chinoises sont sincères dans l’établissement de la gouvernance par la loi *, alors elles doivent cesser d’utiliser la loi pour protéger ses propres intérêts et de priver le peuple de ses droits et libertés. Plus important encore, les autorités chinoises doivent cesser d’appliquer une politique répressive et doivent répondre aux causes du mécontentement et des protestations au Tibet.

Note: Pour des raisons de sécurité, le TCHRD n’a pas publié la totalité du témoignage du moine. En conséquence, seuls des extraits sont présentés dans cet article.

 

* ses formules d’harmonie, d’unité et de gouvernance par la loi proviennent de la propagande chinoise