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22/06/17 | 11 h 02 min par Claude Arpi

Le tourisme, une arme « douce » au service de l’hégémonie chinoise

Alors que le monde parle du « rêve » de Xi, les vagues de visiteurs chinois se déversent brutalement le long de la Ceinture et de la Route (de la Soie). Dehli est-elle consciente de cette bombe à retardement à ses portes?

Le Forum de Travail sur le Tibet est la Conférence à laquelle ont assisté plusieurs centaines d’officiels, dont l’ensemble du Politburo, de l’Armée Populaire de Libération (APL) et des représentants de différents Ministères, ainsi que des satrapes locaux ; tenu tous les 5 à 10 ans, ce Forum décide de l’avenir du Toit du Monde. Le dernier en date a eu lieu à Pékin en 2015, mais c’est lors du précédent, en janvier 2010, que le destin du Tibet a changé, probablement à jamais. Il a été décidé de transformer le Tibet en paradis pour touristes, un Disneyland des Neiges, en amenant des millions de visiteurs sur le Plateau, faisant d’une pierre deux coups. Cela donnerait une bonne image de la République Populaire de Chine, malmenée par les médias internationaux, suite aux troubles de 2008 sur le Toit du Monde ; les Tibétains y gagneraient financièrement ; ils seraient « occupés » à divertir les touristes, leur patrimoine serait « protégé » et de grandes infrastructures seraient construites, garantissant le besoin pour l’APL de « défendre les frontières » (avec l’Inde).

Une fois la décision prise, la propagande chinoise s’est mise en action. Chinanews.com, un site du Gouvernement écrivait: « Le Tibet, par son mystère, est le Jardin d’Eden spirituel, attirant des voyageurs de l’intérieur comme de l’étranger. Rien qu’en marchant sur le plateau enneigé, on est béni par ses splendeurs, sa culture, son folklore, son mode de vie, ses monts enneigés, ses montagnes et lacs sacrés, un séjour typique et des paysages ravissants. »

Le Tibet est devenu rapidement le plus vaste parc d’attraction du monde, des milliers de fois Disneyland. Le gouvernement à Pékin a vendu le Pays des Neiges comme le dernier endroit « indigène » pour vacanciers chinois, un argument publicitaire. Le pouvoir à Pékin a trouvé un moyen plus subtil pour submerger la population deTibétains par des vagues de Hans chinois.

Les atouts exceptionnels du Tibet sont vantés : la beauté des paysages, des chaînes de montagnes imposantes, de l ‘air et des lacs purs, des cieux secs et purs – comparés avec le ciel des grandes métropoles de Chine- ; le Tibet est l’endroit idéal à visiter pour s’évader d’un pays se polluant à un rythme effréné. Le deuxième point fort est le riche passé du Toit du Monde, la terre des Lamas. Au Tibet, vous trouvez tout, comme l’explique la propagande chinoise ; les monastères et couvents, lieux de sagesse perdus dans le reste de la Chine, le yack folklorique ou les danses du Lion des neiges, l’artisanat aux couleurs bariolées, la nourriture exotique, même la façon de la nommer…avec deux millions de Tibétains pour vous guider à travers cet immense musée. En 2016, 6 ans après le lancement de ce programme, 25 millions de « touristes » Hans se sont déversés, à Lhasa et autres lieux du Tibet Central et Méridional.

Ce succès au Tibet a inspiré le pouvoir communiste à Pékin. Cette expérience concluante était à imiter à l’étranger, dans un contexte différent ; le tourisme pouvait devenir une véritable arme « douce » au service de l’hégémonie culturelle chinoise en Asie. Pendant que le monde commente le « rêve » du Président Xi Jin Ping, des vagues de visiteurs chinois inondent subitement les pays de la Ceinture et de la Route.

Partout, l’arrivée des touristes chinois produit les mêmes effets, au moins dans les paradis asiatique s; ils permettent de construire des infrastructures indispensables aux pays hôtes et, à l’étape suivante, créent une dépendance aux touristes chinois. Je viens de voyager en Indonésiec; le pays n’est pas exempt de la nouvelle stratégie chinoise. En projetant d’attirer 10 millions de touristes Chinois en 2019, le pays participe aux visées ambitieuses de Xi Jin Ping. Les derniers chiffres, fournis par l’Agence Centrale de Statistique Indonésienne, montrent que 1,43 millions de touristes chinois ont visité Bali en 2016, ce qui représente une augmentation de 25% par rapport à 2015.

L’objectif des 10 millions peut être difficile à atteindre pour l’industrie locale du tourisme ; cependant, pour l’Indonésie, le tourisme procure des revenus colossaux, tout en asseyant la présence chinoise en Asie du Sud-Est. Un scénario identique se répète au Népal, au Sri Lanka ou aux Maldives.

Le 26 mai – 2017 -, Xinhua a relaté la signature à Kathmandu d’un protocole d’accord entre l’Association Népalaise des Agents du Voyage Organisé (NATTA) et la Chambre du Tourisme de Chine afin de promouvoir le tourisme dans les deux pays. D’après le communiqué de presse, la partie chinoise s’engage à faire de l’offre promotionnelle du tourisme de la NATTA un succès.
Désormais, la NATTA projette d’organiser des actions de marketing à Chengdu, Guangzhou, Hangzhou et Pékin, du 7 au 17 juin en Chine, sous la houlette de l’Agence du Tourisme du Népal et de l’Ambassade du Népal à Pékin. Dès que le train parviendra à Kyirong, à la frontière népalo-chinoise, ces projets vont connaître une croissance exponentielle. L’Inde pourrait bientôt avoir beaucoup de villes chinoises à son voisinage. Dehli est-elle consciente de cette bombe à retardement à ses portes ?

En septembre 2016, le South China Morning Post mentionnait un rapport publié par l’Académie du Tourisme de Chine : quelques 133 millions de touristes de Chine avaient voyagé à l’étranger en 2016, soit une augmentation de 11,5 % par rapport à 2015.

Traditionnellement, Hong-Kong, Macao et Taiwan figuraient parmi les premiers choix des touristes chinois, suivis de la Thailande, de la Corée du Sud et du Japon. Mais récemment, des pays d’Asie comme le Népal, le Sri Lanka, l’île Maurice, voire même le Bhoutan, ont connu une croissance à deux chiffres de leur arrivée Il faut s’attendre à un développement de cette tendance. Cela introduit un autre aspect de ce tourisme de masse chinois.

L’Agence France Presse (AFP) a dernièrement désigné le tourisme comme nouvelle arme de la Chine dans sa guerre économique : « Les interdictions d’importation de produits tels des mangues, du charbon ou des saumons, ont longtemps été des moyens pour la Chine de punir des pays refusant de se conformer à sa ligne politique. Toutefois, Pékin a démontré qu’elle pouvait également toucher d’autres pays en coupant la manne lucrative de l’export chinois, le tourisme. »

L’article cite l’exemple de la Corée du Sud, protégée par le bouclier antimissile américain, victime de l’interdiction faite aux compagnies de voyages organisés chinoises de voyager en Corée. De même, le tourisme à Taiwan a sévèrement chuté depuis la détérioration des relations de part et d’autre du détroit. Les pays qui se soumettent aux diktats de la Chine sont récompensés et ceux qui « ne se conduisent pas bien » sont punis.

Le Pakistan désire emboîter le pas, comme le soulignait la publication par The Dawn, le mois dernier, du rapport « secret » sur le Corridor Economique Chine-Pakistan (CPEC). Un des chapitres mentionne le développement d’une industrie du « tourisme côtier »: une longue bande de littoral dédiée à l’industrie du divertissement, incluant des marinas pour yachts, des ports de navires de croisière, des établissements nocturnes, des parcs, places publiques, théâtres, parcours de golf et spas, des stations balnéaires et jeux aquatiques. Le rapport ajoute : » pour développer les articles touristiques il convient d’y associer la culture islamique, son patrimoine, folklore et sa culture maritime ».

Cela peut ne jamais voir le jour, mais vous pouvez imaginer des dizaines de milliers de touristes  chinois débarquer au Gilgit Baltistan, à l’invitation du Gouvernement d’Islamabad. Cela signifierait un aéroport international sur place, de nouvelles routes, des hôtels, lieux de loisir etc..

Que va faire Delhi?

Le moment est peut-être venu d’envisager cette éventualité vraisemblable.

Traduction France Tibet