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24/05/18 | 21 h 35 min par l'analyste

Xi Jinping, Président à vie, n’est pas le Maître du Monde

Regarder la Chine en plaçant toute l’attention sur Xi Jinping est fort insuffisant. La France a une fâcheuse spécialité d’imprécision quant aux systèmes politiques des autres pays, y compris ses voisins. Ainsi les articles de Libération : Xi, et seulement Xi ou de FranceTVinfo : Xi, mari de la chanteuse, tout en individualisme et en résumé sommaire, rendent la nouvelle de Xi Jinping, président à vie, anecdotique et obligent à une comparaison avec Mao. Pourquoi ne pas choisir une comparaison contemporaine, avec Poutine, Duterte, Erdogan ; ou autre, les exemples ne manquant pas ? Cela montrerait l’extension des pouvoirs autoritaires à l’Estnous donnerait une image plus précise et globale du monde tel qu’il va.

Toutefois, notre démocratie et notre presse, presque libres, peuvent s’interroger sur les conséquences de cette « élection » à vie.

Le Télégramme, le 12 mars 2018, s’inquiète : « Cette disposition peut laisser entrevoir une recrudescence de la répression à l’encontre des opposants au régime, qui pourraient être accusés d’atteinte à la Constitution pour avoir simplement contesté la main-mise du PCC sur le pouvoir. La limite de deux mandats avait été imposée dans la Constitution de 1982 par l’homme fort de l’époque, Deng Xiaoping, afin d’éviter un retour au régime dictatorial de l’ère Mao Tse-toung (1949-76). « Quarante-deux ans plus tard, à l’ère d’internet et de la mondialisation, un nouveau Grand leader, un nouveau tyran à la Mao se lève sur la Chine », dénonce le dissident Hu Jia, interrogé au téléphone dans le sud du pays, où les autorités l’ont emmené en « vacances forcées » durant la session de l’ANP. »

En effet, sur un plan politique, le souhait de Xi Jinping pour sa présidence à vie est avant tout de poursuivre ses projets. Sur un plan personnel, la plupart des « zigs » arrivant au poste de Vizir, fera en sorte de rester en poste, si cela lui est permis. Ainsi s’exécute Xi – la formule lui sera-t-elle funeste? – pour assouvir ses ambitions démesurées. Des observateurs évoqueront ses nouvelles Routes de la Soie, nous parlerons aussi de ses autres projets et de son bilan.

1- La dette chinoise

La dette publique est énorme. Les articles relatifs aux dépenses concernant la  Sécurité intérieure les révèlent plus importantes que le budget de la Défense extérieure. Ceci dans le contexte d’une militarisation de la frontière himalayenne, de la construction d’ îlots artificiels en mer de Chine méridionale, de confrontations avec le Japon et de son intimidation militaire permanente  à l’encontre de Taïwan. Toutefois, un transfert de personnel militaire a bien lieu en ce moment même sur deux fronts : la Sécurité intérieure, principalement au Xinjiang et la construction d’ une Grande Muraille Verte  dans le désert de Gobi. Le PCC n’est sans doute pas fervent lecteur de Giono mais il a pu avoir des échos à propos de ces déserts rendus fertiles… succès à court terme mais échec à long terme que ce soit en Californie ou dans le sud saharien.

 Un grand chantier d’une telle envergure  donne aux yeux du Peuple chinois une impression de progrès écologique. Dautant plus pour les habitants de Pékin et de Shanghaï qui ont besoin vital de ce rêve, image d’ Epinal des films d’anticipation ;  de surcroît ce projet constitue un important signal-mirage destiné à la Communauté internationale, en mal de projets ambitieux contre le réchauffement climatique.

De plus,  le Parti Communiste Chinois, avec cette volonté compressive à l’encontre de l’Inde et du Vietnam, gouvernements peu dociles, peut bien détourner sans vergogne les fleuves transfrontaliers pour le Grand Œuvre. Pourquoi pas dans un désert…

A projets fous, dettes folles.

La dette chinoise représente, environ, 250 % de son PIB. Aux Etats-Unis, elle est à 105 % du PIB, et certaines mauvaises langues, comparent la croissance de la dette publique américaine, de 1980 à nos jours, à l’augmentation du budget de lArmée. Mêmes causes, mêmes effets… sans oublier l’effet des réformes libérales, où d’une part la croissance de la dette publique est une réalité en Chine, aux Etats-Unis, comme en France, et d’autre part les plus riches deviennent parallèlement encore plus riches. Or, le ruissellement par le bas ne fait pas partie de la réalité chinoise non plus.

2- Xi Jinping, maître d’un monde à la « Minority Report »*

Tout d’abord, considérons que tous les politiques chinois actuels ont reçu une éducation sous l’ère Mao, dont la fin de règne s’est conclu par sa mort en 1976.

Ces politiques avancent vers toujours plus d’unicité dans un monde totalitaire, donnant non seulement un seul Parti, mais désormais une seule Tête permanente. Dans les territoires, cela implique l’ordre d’être absolument loyal au Président à vie, ce qui incite au zèle et aboutit à une seconde Campagne « anti-corruption » permettant de purger les velléités d’opposition politique. Les différents rapports sur les droits de l’Homme en Chine nous le rappellent souvent. 

Ce qui implique aussi la mise au pades Minorités, surtout si leurs territoires se trouvent positionnés sur le chemin stratégique de Pékin ; d’ une part le Plateau du Tibet, frontalier de l’Inde, truffé de ressources minières permettant d’exploiter terres rares, or, uranium, lithium, zinc, cuivre, pétrole et  gaz, aussi bien que source des principaux fleuves d’Asie ; d’autre part le Xinjiang, portes historiques vers l’Asie Centrale, la fameuse Route de la soie vers l’Occident. 

Conséquence : un homme a été missionné et s’est acharné à mater Tibétains et Ouïghours : Chen Quango. D’abord le Tibet puis le Xinjiang. La Chine vient par ailleurs de définir, à l’ adresse des Tibétains , 21 crimes, comme défendre sa langue maternelle – l’opportunité de  se souvenir dTashi Wangchuk, écrire des pétitions – curieusement la base même de la Révolution communiste – ou être impliqué avec  » la clique » du Dalaï Lama.

Le totalitarisme chinois, impitoyable, installe également un système de surveillance pour l’ensemble de sa population et a décidé de la noter comme des écoliers, instaurant un véritable permis de vivre à points dont le score aura des conséquences sur tous les moments de la vie : moyens de déplacements dont l’ achat de billets de train et d’avion, sortie du territoire, accès aux écoles, à un emploi…. C’est une dépêche Reuters, reprise par la presse mondiale, qui le rappelle. Des références à Big Brother circulent, nous tenons donc à rappeler que les livres de Georges Orwell  « 1984 »  et » La ferme des animaux » étaient censurés sur le net chinois le temps de « l’élection à vie » de Xi Jinping. Censure qui a aussi  frappé, on ne sait pas bien pourquoi, la lettre « N »… ah n’ oublions pas ce sympathique Winnie l’Ourson interdit de séjour pour ressemblance avec Xi… ni un scarabée censuré pour son nom latin pourtant attribué en hommage au Président.

Par ailleurs les Chinois en exil ne se sentent plus en sécurité, les demandes d’extraditions de la Chine semblent facilement acceptées, via Interpol, organisme que Pékin a intégré, ou grâce à des relations directes avec d’autres Etats. Ainsi en est-il pour la France, la Thaïlande ou le Canada. De plus, les Chinois ayant changé de nationalité deviennent  aussi des voyageurs à haut risque lors de leurs déplacements en Chine, comme le rappelle l’affaire Gui Minhai, écrivain et éditeur suédois né en Chine… concerné dans ces deux cas, puisque kidnappé et extradé de Thaïlande puis enlevé et emprisonné cette année à Pékin.

Ce vaste plan ne serait pas complet sans les modifications légales nécessaires. Les annonces officielles de l’abolition des camps de travail et des « black jails », prisons officieuses, sont déjà contredites par des modifications très récentes qui permettent, dans le cadre de la Sécurité intérieure et de la Campagne anti-corruption, avec Wang Qishan aux commandes, de pouvoir détenir un suspect sans jugement, de le faire disparaître, sans preuve et dans le but de le faire avouer, la torture étant un moyen classique d’ obtenir les résultats souhaités. Les Tibétains auront été un peuple-cobaye pour ces pratiques qui s’étendent et s’affirment. L’ambivalence, voire la soumission des démocraties les montrent sous un jour faible et naturellement le coq chinois se sent pousser des ailes.

3- Xi Jinping n’est pas le Maître du Monde :

Xi Jinping impose ses volontés en raison de la docilité des uns et des autres. Ce n’est pas Hitler qui envoyait les Juifs dans les camps d’extermination, c’étaient des fonctionnaires dociles. Toutefois rien n’est si simple, surtout après des décennies d’autoritarisme.

Nous pouvons tout de même nous poser la question de l’origine de l’argent de la Chine ? De ses ventes d’armes… principalement à d’autres dictatures – l’Occident le fait également très bien ! -… D’ailleurs, la Chine, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU est par ailleurs toujours sous embargo unilatéral, aucun  pays ne pouvant officiellement lui vendre d’armes, une situation fragile. L’argent de Pékin  vient aussi de ses contrats très avantageux avec d’autres pays, très avantageux  puisque Pékin impose ses entreprises et ses ouvriers dans le pays partenaire.

L’argent a surtout afflué, et continue d’affluer en Chine, grâce aux investissements étrangers d’une part et à l’exploitation de la main d’œuvre d’autre part, des migrants pour la plupart, Chinois des campagnes, cherchant du travail en ville pour un meilleur salaire, munis de « visas » pour être autorisés à changer de région, à s’installer. Mais quel avenir pour ses migrants intérieurs alors que les villes les obligent maintenant à partir manu militari.

Le Marché avait promis que l’entrée de la Chine à l’O.M.C. ouvrirait ses frontières, son marché, lancerait un processus de réforme sur le modèle libéral et démocratique. L’O.M.C. a tellement changé la politique chinoise que les Etats-Unis interdisent à ce jour les fusions sino-américaines devant le risque de Sécurité intérieure, que l’UE se demande comment entraver les alliances des pays européens avec la Chine et cherche à réglementer les achats chinois de terres agricoles, de sociétés… (cf l’article des échos, 15 ans après…). Même argument pour les Jeux Olympiques de Pékin de 2008 : les libérations actuelles de prisonniers tibétains correspondent, dans la plupart des cas, aux arrestations et condamnations pendant les manifestations de cette époque – aveuglement irresponsable et collaborationniste du C.I.O. qui persiste et signe en attribuant de nouveau les J.O. à Pékin en 2022.

 En conclusion, nous observons une Chine nationaliste qui impose son mode de fonctionnement et ses volontés voire ses désirs à ses voisins, tout comme elle le pratique à l’encontre de ses citoyens, avec de grands moyens de pression : armée et police, pression sur les ressources naturelles, dépendances économiques. La Chine jette ses crocs de dragon sur le Bhoutan, le Népal, le Cachemire, l’Arunachal Pradesh, s’accaparant les eaux du Gange, du Brahmapoutre et du Mékong, et envahissant la Mer de Chine tant orientale que méridionale. 

Non contente de gérer ainsi une partie du Sud-Est asiatique, la Chine cherche à s’imposer aussi aux pays plus lointains, partenaires déclarés ou en devenir, par des menaces économiques qui font souvent plier les gouvernements, voire les fait succomber aux  sirènes que sont les rêves d’alliance avec la « future première puissance du monde », telle que déclarée par le Marché en l’ état actuel des choses. Alors les gouvernements soumis doivent prôner l’idéologie conquérante et agressive d’une « Chine Unique » qui incorpore le Tibet par la force ou Taïwan qu’elle ne possède tout simplement pas.

PS : très intéressante lecture en terme de globalité : https://focusweb.org/system/files/the_rise_of_populist_authoritarianisms_in_asia-revised._final_0.pdf

* Minority Report (rapport minoritaire) est une nouvelle, adaptée au cinéma par Steven Spielberg, avec Tom Cruise, où les autorités, grâce à une technologie, arrêtent les criminels avant qu’ils aient commis leur crime. L’auteur, Philip K. Dick crée le suspense en montrant la défaillance de ce système.