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26/10/17 | 20 h 00 min par Claude Arpi

Xi pourrait ne pas être tout puissant

« Il doit encore faire avec les normes et les traditions du parti et a pris soin de suivre l’ordre de l’ancienneté », souligne Claude Arpi.

Il y a prêt de trente ans, un des meilleurs observateurs de la Chine, le belge Simon Leys, a écrit sur « L’art de l’observation de la Chine communiste » dans le New Times Book Review : « Sans avoir la capacité de déchiffrer des inscriptions inexistantes écrites à l’encre invisible sur des pages blanches, personne ne devrait jamais rêver d’analyser la nature et la réalité du communisme chinois. Très peu de gens ont maîtrisé cette discipline exigeante. » La critique de Leys portait alors sur le livre écrit par le père Laszlo Ladany, un prêtre jésuite vivant à Hong Kong, qui était considéré « avec raison » comme le doyen des « observateurs ».
Pendant des années, le père Ladany à publié toute les semaines une analyse des nouvelles chinoises. Leys disait : « tous les observateurs de la Chine lisait cette newsletter avec avidité ; beaucoup en volaient des informations (mais ils prenaient généralement grand soin de ne jamais reconnaître leur dette ni de mentionner son nom. Le père Ladany regardait cette comédie avec un détachement narquois. » Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ces mots alors que je regardais se dérouler le XIXème Congrès du Parti Communiste Chinois. Jusqu’au dernier moment il a été difficile de savoir ce qui allait se passer ensuite.

Xi Jinping, le vainqueur

Xi Jinping est sans conteste le grand vainqueur sur la majorité des fronts. Premièrement et avant toute chose, le XIXème Congrès a approuvé un amendement à la Constitution du Parti qui entérine les « Pensées de Xi Jinping sur le socialisme aux caractéristiques chinoises pour une nouvelle ère. » Alors que le nouveau Comité Central et la Commission Centrale pour l’Inspection de la Discipline suivent plus ou moins les lignes attendues, le Politburo et le Comité Permanent ont amené quelques surprises.

La nouvelle équipe

Le nouveau Comité Permanent du Politburo comprend maintenant le président Xi Jinping, le premier ministre Li Keqiang, Li Zanshu, Wang Yang, Wang Huning, Zhao Leji et Han Zheng.
Le South China Morning Post a commenté : « Le dévoilement de la nouvelle direction chinoise marque le point culminant du remaniement ministériel qui a duré deux décennies et après des mois de luttes de pouvoir intensives avant le XIXème Congrès du parti. »
La présence de Li Zhanshu, chef d’état-major de Xi, qui doit prendre la présidence du Congrès national du peuple, est une preuve du contrôle de Xi sur les nominations. Idem pour Wang Huning, le théoricien du parti qui devrait prendre la charge de l’idéologie, de la propagande et de l’organisation du parti, tandis que Zhao Leji remplacera Wang Qishan, en tant que nouveau tsar anti-corruption. Wang Yang prendra le siège de Yu Zhengsheng en tant que président de la Conférence Consultative Politique du Peuple Chinois.

Les surprises

Une absence notable est celle de Chen Miner, le secrétaire du Parti de Chongqing, qui pour beaucoup, devait être sacré « héritier apparent ». Apparemment, Xi ne voulait pas de « successeur » pour le moment. Il y a quelques jours, le South China Morning Post (SCMP), appartenant à l’ami de Xi, Jack Ma, le propriétaire d’Alibaba, et qui a été de loin le mieux informé pendant tout le congrès, a noté: « Hu Chunhua – le successeur notoire – et le protégé du président, le chef du parti de Chongqing, Chen Miner, risquent tous deux d’être absents du Comité permanent du Politburo. Au lieu de cela, ils rejoindront le Politburo, qui est d’un rang inférieur. »

Voilà ce qui est arrivé. Cela signifie-t-il que la surveillance de la Chine est plus facile aujourd’hui qu’à l’époque du père Ladany ? Pas vraiment car l’opacité de la procédure du Parti n’a pas beaucoup changé.

La grande surprise a été que Wang Qishan, qui a fait tomber des centaines de têtes au sein du Parti, a démissionné du Comité permanent, en raison de la norme de limite d’âge. Ceci a été confirmé quand son nom n’est pas apparu sur la liste des nouveaux membres du Comité Central. De nombreux « observateurs » s’attendaient à ce que Xi enfreigne une règle non écrite sur l’âge de la retraite pour garder son ami et collègue Wang au Comité Permanent. Deux membres de la puissante Commission militaire centrale (CMC) sont entrés au Politburo. Outre le général de la Force aérienne Xu Qiliang, actuellement vice-président du CMC, le général Zhang Youxia, un ami de la famille de Xi, a été choisi comme deuxième vice-président.

Changements Constitutionnels

L’ajout du nom de Xi dans la constitution du Parti le rapproche de Mao Zedong et de Deng Xiaoping. Xi rêve maintenant de faire de la Chine une grande puissance socialiste d’ici 2050.

Xi a promis que la Chine, sous sa direction, serait un défenseur de la paix et de la stabilité mondiales; son annonce que l’Empire du Milieu était prêt à jouer un plus grand rôle dans la construction d’un « destin commun pour l’humanité » est prise avec des pincettes par beaucoup. Seul le futur le dira.

Autre changements à noter

• Le leadership « absolu » du Parti sur l’Armée
Dans une résolution approuvée par le Congrès, la pensée militaire de Xi Jinping et le leadership « absolu » du Parti sur les forces armées ont été inclus dans la Constitution.

• « Belt and Road » nommée dans la Constitution
L’Initiative « Belt and Road » , également connue sous le nom de « One Belt One Road » (OBOR), est maintenant mentionnée dans la Constitution. Le Congrès a convenu que « selon le principe de la croissance partagée par la discussion et la collaboration », l’initiative Belt and Road devrait être inscrite.

Le China Daily explique: « Proposée par Xi Jinping en 2013, l’initiative Belt and Road vise à construire un réseau commercial et d’infrastructures reliant l’Asie à l’Europe et l’Afrique le long et au-delà des anciennes routes commerciales de la Route de la soie. »
L’Inde s’est opposée au fait qu’une partie du projet passe par le Cachemire occupé par le Pakistan. L’inclusion d’OBOR ne résoudra pas ce problème, bien au contraire, elle pourrait être encore exacerbée.

• La lutte contre la corruption devrait continuer La Constitution révisée stipule que le Parti doit faire des efforts exhaustifs pour que « la lutte contre la corruption continue ». Le 18 octobre, Xi Jinping a appelé la corruption « la plus grande menace » à laquelle le Parti est confronté. Le parti va bientôt adopter une législation nationale anti-corruption et créer une plate-forme de reportage sur la corruption qui couvrira à la fois les commissions d’inspection disciplinaire et les agences de supervision, a indiqué Xi.

Pas tout-puissant

Contrairement à ce que beaucoup ont écrit, Xi pourrait ne pas être tout-puissant; il doit encore composer avec les normes et les traditions du Parti: «il prend soin de ne pas enfreindre la règle de l’âge et de suivre l’ordre de l’ancienneté. Ces normes politiques sont essentielles pour que les 89 millions de membres du parti communiste aient un consensus au sommet et maintiennent la stabilité « , a écrit le SCMP qui a également noté: « Xi ne suit pas non plus aveuglément la voie établie. Il a pris une décision lourde de conséquences en ne nommant pas un successeur clair et en promouvant son choix auprès du Comité permanent du Politburo.  » Un autre signe que Xi n’a pas le contrôle total est la taille réduite du CMC qui compte seulement 7 membres (à part les deux vice-présidents: Xu Qiliang, Zhang Youxia, d’autres sont Wei Fenghe, Li Zuocheng, Miao Hua, Zhang Shengmin) comparé à 11 lors du précédent Congrès.

Le rôle des femmes

Lorsque la liste des délégués au Congrès a été publiée pour la première fois en juillet, de nombreux observateurs ont pensé que cela marquerait une nouvelle ère pour les femmes, qui représentaient 24,1% des 2 287 délégués.Les médias officiels ont souligné que cela reflétait les efforts déployés par le parti « pour donner plus de poids aux femmes et améliorer l’égalité des sexes et la stabilité sociale ». Mais les dirigeantes chinoises sont encore pratiquement exclues du sommet de la hiérarchie. Sur les 204 membres du Comité central, seulement 10 sont des femmes; le même chiffre que pour le 18ème congrès de 2012. Et une seule dame, Sun Chunlan est entrée au Politburo. Elle conservera probablement son poste de chef du Département du travail du Front uni. C’est décevant.

Les « minorités ethniques »

En ce qui concerne les minorités ethniques, la donne est un peu meilleure puisque 16 membres issus de minorités ethniques sont entrés au Comité central contre seulement 10 il y a cinq ans.
Quatre représentants tibétains ont été choisis comme membres du Comité central (Lobsang Gyaltsen et Che Dalha) et membres suppléants (Norbu Thondup et Yan Jinhai, un Tibétain du Qinghai); c’est une première. En outre, Wang Huning, le nouveau membre du Comité permanent du Politburo représentera probablement le Tibet au Congrès national du peuple en mars. On se demande pourquoi un dirigeant Han devrait représenter le Tibet; Le chauvinisme Han continuera encore quelque temps. En tout cas, la présence de Wang ne signifie pas que la vie deviendra plus facile pour les tibétains ou les ouïghours. Chen Quanguo, l’ancien secrétaire du Parti du Tibet, actuellement affecté au Xinjiang, a été récompensé par un siège au Politburo pour les mesures répressives qu’il a introduites dans la région musulmane rétive.

Quelles conséquences pour l’Inde ?

On devra attendre pour le savoir. Comme aimait le dire Deng Xiaoping : « Cherchons la vérité à partir des faits ». Que ce soit il y a trente ans ou maintenant, ce n’est toujours pas facile de lire l’avenir de l’Empire du Milieu dans les feuilles de thé.

Traduit pour France Tibet depuis l’article de Claude Arpi (journaliste français vivant en Inde).