ENTRETIEN AVEC LE PROFESSEUR SAMDHONG RINPOCHE


Samdhong Rinpoche à la conférence
du 16 octobre 2000 à la Sorbonne.
(Photo Stéphane Gingréau)

"Un mouvement non-violent est la seule option pour les Tibétains"

En juillet 2001, le Dalaï Lama, chef temporel et spirituel des Tibétains a réussi à faire adopter une réforme très significative… désormais son peuple élira directement leur chef politique.
C'est pourquoi, le 29 juillet, les électeurs tibétains se dépêchèrent de mettre en place, dans le monde entier, des bureaux de vote de fortune pour élire le Kalon Tripa, président du cabinet, de leur gouvernement en exil.
Leur choix par une écrasante majorité : Sandhong Rinpoche Lobsang Tenzin, âgé de 62 ans.
Ce qui a motivé cette décision, prise par le Dalai Lama, âgé de 66 ans et qui vient d'être admit à l'hôpital de Mumbai Lilavati dimanche parce qu'il souffrait de douleurs abdominales et de grande fatigue, est de permettre une transition sans heurts et d'enlever, de son vivant, toute confusion possible au sujet de la direction.
Dans une entrevue avec le rédacteur en chef, Ranananda Sengupta, son héritier politique explique les mécanismes du gouvernement en exil et nous donne une idée générale du mouvement tibétain pour la liberté.

Extraits :

- Accepteriez-vous de nous parler un peu de vous-même ?
Je suis né dans un village éloigné du sud-est du Tibet. C'était un village très pauvre et je viens d'une famille de fermiers pauvres. Je suis entré au monastère à l'âge de 4 ans et ma vie s'est alors un peu améliorée. A 5 ans, j'ai été reconnu comme un Sandhong (la réincarnation du quatrième Sandhong Rinpoche) et j'ai eu, alors, de meilleures possibilités. J'ai eu une vie plus facile et j'ai pu recevoir une bonne éducation.
A l'âge de 12 ans, j'ai quitté mon village natal pour le Tibet central afin de poursuivre des études supérieures. Mais, à 20 ans [en 1959], j'ai dû m'évader du Tibet à cause de la répression chinoise et j'ai trouvé refuge en Inde. Après mon arrivée en Inde, j'ai vécu en moine libre pendant à peu près un an.
En juillet 1960, S.S le Dalai Lama m'a désigné pour aller à Dharamsala et depuis j'ai travaillé pour les exilés tibétains, à différents niveaux. J'ai été nommé professeur à l'Institut Central pour les Hautes Etudes Tibétaines à Varanasi (Bénares) en 1971 et j'y suis resté jusqu'en 2001.

- Avant d'être reconnu comme une réincarnation, quels souvenirs gardez-vous de votre vie ?
Je ne me souviens plus de grand chose, mais mes parents travaillaient dans les champs. Ils me portaient sur leur dos et me laissaient sous un arbre pendant qu'ils travaillaient, me nourrissant avec du lait de temps à autre. Nous ne manquions pas vraiment de nourriture, mais pour ce qui est des vêtements et des jouets, c'était plus difficile.

- Vous êtes le premier Président élu du Kashag, ou Cabinet. Quel était le système précédent et quelle était la motivation derrière cette élection ?
Je ne peux pas vraiment savoir quelle est la motivation profonde du Dalai Lama, mais il n'aimait pas l'idée d'avoir à designer lui-même les candidats au Kashag. Le Parlement tibétain en exil devait choisir parmi les candidats désignés par S.S et n'avait pas la liberté d'un choix externe.
Sa Sainteté sentait qu'il manquait l'opinion populaire. Alors que le corps législatif est élu, il a plein mandat public, le corps exécutif a un mandat public très restreint. Il voulait élargir ce mandat public et voulait aussi donner plus de pouvoir à l'exécutif pour qu'il ait la possibilité de prendre des décisions et de lancer des programmes. En même temps, si le Kalon Tripa, chef de cabinet, obtenait le pouvoir de choisir son équipe, celle ci serait plus unie et plus solide.
Ce sont ces considérations que S.S. avait à l'esprit lorsqu'il a réalisé ces changements en mars 2001. A ce moment, j'étais prêt à me retirer de la vie publique. Le nouveau système politique a été introduit juste à la fin de ma présidence au Parlement. Alors, selon le conseil de S.S, le Parlement a fait amender la Charte et un nouveau système politique a été mis en place pour élire directement le Kalon en chef. C'est alors, qu'heureusement ou malheureusement, j'ai été l'homme choisi par le peuple.

- Vous avez donc été le seul élu et vous pouvez choisir le reste de votre équipe ?
Oui, cependant je dois faire approuver la composition de mon équipe par le Parlement. S'il y a une objection, nous devons alors voter. Si le candidat obtient plus de 50% des votes, il ou elle peut continuer, autrement je dois designer un nouveau membre. C'est assez semblable au système américain. 

- Maintenant vous avez un Parlement, un Cabinet, un système politique à part entière, en quoi cela peut-il servir ceux qui sont encore au Tibet ? Quelle influence cela a-t-il sur ceux qui sont encore là-bas ?
Le gouvernement tibétain en exil n'a pas beaucoup la chance ou la possibilité de travailler au Tibet ou de faire une différence là-bas. Mais les Tibétains au Tibet pensent que le gouvernement en exil en Inde, sous la direction de Sa Sainteté, est leur gouvernement légitime, alors que le gouvernement au Tibet, contrôlé par la Chine, est illégitime et illégal.
Les améliorations ou les réformes mises en place par le gouvernement en exil, quelles qu'elles soient, apportent encouragement et inspiration au peuple resté au Tibet. Ils pensent tous que quand le Tibet redeviendra libre ou autonome, ce gouvernement ou le système politique mis en place ici, sera implanté au Tibet. A ce moment là, il aura l'expérience et la compétence nécessaire pour suivre la procédure démocratique.
Par conséquent, le peuple qui vit à l'intérieur du Tibet se sent quelquefois plus concerné par ces choses que le peuple qui vit à l'extérieur. Les gens de l'extérieur ne se sentent pas trop concernés par l'administration à Dharamsala, parce qu'ils vivent dans un pays libre, mais le peuple à l'intérieur (du Tibet) garde l'œil ouvert et est très conscient de ce qui se passe ici.
Pendant cette élection, j'ai essayé de me retirer, mais j'ai reçu un grand nombre de messages émouvants en provenance du Tibet, ce qui a influencé ma décision de maintenir ma candidature et d'accepter cette élection. C'étaient des messages émouvants, pas des votes. Ils ne peuvent pas voter, bien sûr.

- Ce qui veut dire que seuls les Tibétains hors du Tibet ont voté à cette élection…pourriez-vous nous donner un chiffre ?

Approximativement 52 % des électeurs inscrits ont pu voter. Il y a près de 60.000 électeurs inscrits.

- La jeune génération tibétaine fait preuve d'une impatience grandissante vis à vis du mouvement non-violent. Comment pourriez-vous le justifier ?
Un mouvement non-violent est la seule option valable pour les Tibétains. Il y a deux façons de voir les choses. La première est que Sa Sainteté et ses partisans le voient comme un acte de foi, ou une position moralement justifiable. La non-violence est la seule manière d'apporter des résultats tangibles, la violence apporterait aussi des résultats, mais ils ne seraient pas durables.
Le deuxième point de vue, est que même si vous le regardez comme une stratégie et non comme un acte de foi, la non-violence est plus efficace, moins chère et entraîne moins de réactions défavorables.
Même si vous croyez à la violence, si vous pensez que les Chinois vont prendre en considération une poignée de tibétains, c'est pratiquement impossible…le chemin de la non-violence nous a apporté de grandes satisfactions et nous a permis d'accomplir beaucoup plus que nous ne pensions.

- Mais quels résultats tangibles pouvez-vous montrer aux jeunes ?
Si vous regardez l'histoire de n'importe quel pays occupé du monde, personne n'a obtenu la liberté avant 40 ou 50 ans, même en 100 ans. Par exemple, même l'Inde a du se battre pendant plus de 300 ans pour retrouver son indépendance. Bien que cela paraisse long, pour un individu, dans l'histoire des nations, 52 ou 42 ans est, en fait, très court.
Mais même pendant ce temps relativement court, nous avons réussi à mettre le Tibet sur la liste des priorités, au plus haut niveau international et aussi à la base.
Il n'y a presque pas de pays où des groupes de soutien au Tibet ne travaillent pas activement - en Amérique du Nord et du Sud, en Afrique, en Europe. Ce sont des bénévoles qui utilisent leur propre argent. Ce n'a été rendu possible que parce que les Tibétains sont restés non-violents. Autrement, une certaine partie du peuple nous aiderait à l'aide d'armes et de munitions, ils pourraient entraîner nos jeunes à faire la guérilla, mais cela ne nous apporterait pas le très grand soutien et la sympathie mondiale que nous avons actuellement.

- Mais pendant que le combat continue, on dit que les Chinois sont en train de remanier la structure démographique du Tibet, et les Tibétains pourraient très bien devenir, sous peu, une minorité au Tibet…
Ils sont déjà en minorité. La Chine fait de son mieux pour surpasser en nombre les Tibétains au Tibet, mais le transfert des populations effectué par la force n'est pas durable. Dès que le scénario politique changera, les Chinois voudront retourner dans leur patrie. Ils ne veulent pas rester au Tibet. Ils sont incapables de s'adapter au climat du Tibet. Alors quand le scénario politique changera, ils connaîtront des difficultés, socialement et émotivement, à rester.
D'autre part, même aujourd'hui, les Chinois ont réussi à changer la démographie dans les villes uniquement, pas dans les campagnes du Tibet. Au sein des tribus nomades, les Chinois se sont montrés incapables de changer la structure démographique.

- Si j'ai bien compris, le Dalai Lama ne peut exercer aucune activité politique en sol indien ? Cette élection n'est-elle pas une action politique ?
En 1959, le Gouvernement Indien recommanda au Dalai Lama de ne pas se livrer en Inde à des activités politiques contre les Chinois. Cette recommandation a toujours été parfaitement respectée jusqu'à maintenant. Depuis 42 ans, nous n'avons jamais rien fait.
Je ne pense pas que même les Chinois puissent y trouver à redire (à l'élection). S'ils la reconnaissent comme une élection valide, alors ils ont le droit de l'appeler une action politique. Mais ils ne reconnaissent pas l'existence d'un gouvernement en exil, donc tout ce que nous faisons est quantité négligeable. Mais s'ils déclarent que c'est une action de la part du gouvernement en exil, alors ils le reconnaissent indirectement.
C'est arrivé il y a quelque temps. Ils (la Chine) avaient fait objection au déploiement du drapeau tibétain. Alors quelqu'un leur a demandé "Reconnaissez-vous que c'est un drapeau national ?" Ils ont répondu que "non". On leur demanda alors "Si c'est juste un bout de tissu, quelle est votre objection ?"

- Quel type de document est délivré aux Tibétains qui passent en Inde et veulent ensuite voyager à l'étranger ?
Nous avons un certificat d'identité, émis par le Gouvernement indien sous la loi internationale des apatrides. D'après cette loi, le pays d'accueil détient l'autorité pour délivrer ces cartes et la plupart des gens en détiennent une. Nous l'appelons un passeport jaune. Il ressemble à n'importe quel autre passeport, sauf qu'à la rubrique "nationalité" il est écrit "apatride tibétain, réfugié en Inde". Avec ce document nous obtenons les visas de divers pays.
Aussi, sur ce certificat, il est écrit ce que nous appelons "NORI" [en anglais, no objection to return to India, qui se traduirait comme suit "aucune objection à un retour en Inde."], mais quand nous voyageons à l'étranger nous perdons notre statut de résident, nous devons donc demander un nouveau visa indien à partir de l'endroit où nous sommes. C'est une formalité très simple, qui ne demande qu'une heure, en Europe.

- Vous n'avez donc pas la nationalité indienne…
Non, mais nous avons le droit de devenir citoyens indiens parce que nous sommes résidents depuis si longtemps.

- Quelqu'un s'est-il prévalu de ce droit ?
Peu, ceux qui travaillent pour le Gouvernement indien, autrement ce n'est pas nécessaire.

- Le fait de prendre la nationalité d'un autre pays diminue t il l'engagement à la cause ?
Pas nécessairement. Nous avons pris des dispositions, dans notre Charte, pour que ceux qui voudraient devenir citoyens d'autres pays, mais qui gardent foi dans la cause tibétaine, puissent conserver la nationalité tibétaine en payant un impôt volontaire au Gouvernement tibétain en exil. Dans les pays occidentaux, il s'agit d'à peu près 80 $ par an [91 Euros]. En Inde, au Bhutan et au Népal 80 Roupies par an [un peu plus de 2 Euros]. Ceux qui cotisent reçoivent un livret vert. Aussi longtemps que vous en avez un, vous conservez la nationalité tibétaine. Mais si vous n'en avez pas, vous n'aurez pas accès aux moyens accordés aux Tibétains.
Ce système a débuté en 1971. Plus de 90% des réfugiés possèdent ce livret. Le nombre d'électeurs inscrits est très inférieur au nombre de personnes qui possèdent ce livret, mais vous devez l'avoir pour vous inscrire. 

- Qu'advient-il de l'argent ?
L'argent va à Dharamsala où il est la source principale de notre budget annuel.

- Et les autres fonds, provenant d'autres sources…les dons, les cadeaux ?
Ils sont tous déposés dans le fonds consolidé du gouvernement tibétain en exil. Nous ne sommes pas autorisés à dépenser de l'argent, s'il n'a pas d'abord été déposé dans le fonds consolidé - ce budget doit être approuvé par le Parlement en exil.

- Mis à part l'Inde, où le mouvement est-il fort en ce moment ?
Comme mouvement, au niveau gouvernemental et administratif, ce sont les Etats-Unis qui mènent. Le Congrès américain a adopté plusieurs résolutions selon lesquelles, l'administration doit s'occuper de la cause tibétaine. Ils ont nommé un coordinateur spécial pour le Tibet. A chaque fois qu'il est question des problèmes des Droits de l'Homme et des problèmes d'environnement, la cause du Tibet est soulevée.
Le gouvernement américain plaide aussi auprès de la Chine, pour que s'instaure un dialogue inconditionnel avec le Dalai Lama. Il y a déjà un moment que cela dure. L'administration Clinton a poussé le gouvernement chinois, à plusieurs reprises.
Il y a aussi l'Union européenne : de nombreuses nations ont adopté des résolutions parlementaires en faveur du Tibet. Le Royaume Uni, la Norvège, l'Italie, l'Allemagne. Le Canada soulève toujours la question du Tibet dans ses rencontres avec la Chine.

- D'accord, mais y a-t-il un pays ayant reconnu officiellement le gouvernement en exil ?
Non. La reconnaissance n'est pas chose facile. Parce que la plupart des nations et des gouvernements du monde entretiennent des relations diplomatiques avec la Chine, et la première condition imposée par la République Populaire de Chine est que l'autre gouvernement doit considérer le Tibet comme faisant partie de la Chine. 

- Mais est-ce qu'une reconnaissance officielle pourrait servir votre cause ?
Je crois qu'en ce moment, cela ne changerait pas grand chose. Cela mettrait une certaine pression politique sur la Chine, mais ce ne serait pas suffisant pour que la Chine change. Je ne pense pas que la communauté internationale puisse faire autre chose que de faire pression ou de persuader le peuple chinois de négocier avec Sa Sainteté pour trouver une solution sincère au problème. C'est le seul moyen.

LES AMIS DU TIBET (INDE) - Le 30 janvier 2002
(par Ramananda Sengupta de www.rediff.com) Rediff Interview / Samdhong Rinpoche Lobsang Tenzin
Traduction : France-Tibet

La Conférence du 16 octobre 2000 à  la Sorbonne
La conférence de Presse / ultimatum au bureau du Parlement Européen à Paris le 17 octobre 2000

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