NON-VIOLENCE : LE SEUL CHEMIN POUR LA LIBERATION DU TIBET


A la Sorbonne devant une peinture
du Panchen Lama réalisée par le
groupe Mac (
Photo de S. Gingréau)

Une conférence exceptionnelle de SAMDHONG RINPOCHE
Président du Parlement Tibétain en exil
Directeur de l'Institut des Hautes Etudes Tibétaines (Sarnath, Varanasi)
Université de Paris-IV Sorbonne, amphithéâtre Descartes, le 16 octobre 2000

La question tibétaine est envisagée par un maître spirituel tibétain, du point de vue du karma et de la compassion. Difficile de témoigner une quelconque compassion envers des Chinois qui, depuis cinquante ans, ont fait preuve d'une totale inhumanité dans le pays qu'ils occupent.

Un karma négatif, cause de la perte du Tibet

Samdhong Rinpoché a tout d'abord rappelé l'extrême souffrance endurée par les Tibétains pendant 50 années d'oppression chinoise. Un sixième de la population est morte des suites de l'occupation, il n'y a pas historiquement d'exemple équivalent d'une telle destruction d'un peuple. Le Tibet dans son histoire, qui commence en 27 avant J.C., jusqu'en 1951, a toujours été une nation souveraine et indépendante, exception faite de 20 années d'occupation mongole au XIII° siècle. Le peuple tibétain devrait donc jouir pleinement de son droit à l'autodétermination. Mais aujourd'hui ce droit est bafoué, il subit une occupation étrangère.
Le Tibet est un pays totalement consacré à la préservation de valeurs spirituelles, depuis le VII° siècle, date de l'introduction du bouddhisme. Venu de l'Inde, le bouddhisme a apporté les valeurs de la compassion, la bonté et l'amour, essence des enseignements bouddhistes. Avalokiteshvara, boddhisatva de la compassion infinie, incarne la compassion de tous les Bouddhas envers tous les êtres sensibles. Or le Dalaï Lama est vénéré comme l'incarnation, au plan terrestre, d'Avalokiteshvara. C'est donc la compassion que les Tibétains ont choisie comme chef de leur nation.
Cela ne veut pas dire que les Tibétains seraient exempts de violence, de haine ou de cupidité. Les émotions négatives et la violence ont aussi fait partie de l'histoire de ce peuple qui avait choisi la compassion incarnée pour le guider. Et si le Tibet est aujourd'hui un pays occupé, la faute en revient aux Tibétains, à un mauvais karma qu'ils ont créé. La souffrance de ce peuple martyre est de nature karmique, de ce fait l'expérience en est inévitable. Les Chinois sont entrés au Tibet par la force, ils y font régner la répression et la torture. Toutes les souffrances, celles des Tibétains comme des Chinois, proviennent d'un karma de violence.
Les Tibétains se détournent de plus en plus de la compassion et semblent devenir de plus en plus violents. Ceci a pour cause cette violence environnante exercée par les Chinois, ainsi que l'arrivée du vice, de l'envie... Cette occupation permet justement de tester la force de la compassion de la religion face à la violence ou la torture.

La solution à la violence ne peut être que la non-violence

Pourtant, prévient Samdhong Rinpoché, on aurait tort de considérer ce qu'endurent actuellement les Tibétains comme un cas isolé et particulier. Il faut l'analyser à la lumière de ce qui se passe dans la communauté universelle que forme aujourd'hui l'humanité. Le problème tibétain se reproduit en effet à l'échelle planétaire et c'est le problème de l'humanité dans son ensemble. Or si l'on cherche à identifier la cause et la nature réelles du problème, on trouve la violence. Donc la solution à la violence ne peut être que dans son opposé, la non-violence.
C'est un fait que lorsqu'une maison brûle, on n'éteint pas l'incendie en l'attisant, par exemple en versant de l'essence. Pour lutter contre le feu, on utilise le contraire du feu, on a recours à l'eau. De même, la violence ne peut être résolue que par la non-violence. 
Samdhong Rinpoche insiste : il parle ici de faits et non de religion ou de philosophie. Historiquement on a vu que dans l'Inde occupée par les Britanniques, les luttes armées et les émeutes pour la liberté n'ont jamais abouti. C'est l'action non-violente de Gandhi qui a triomphé. Il y a d'autres exemples encore, comme ceux de Martin Luther King aux Etats-Unis ou de Nelson Mandela en Afrique du Sud. Les problèmes raciaux ont pu être résolus pacifiquement par la non-violence.
Beaucoup pensent que Gandhi a pu réussir parce que son ennemi était l'Angleterre, un pays de droit. Ils disent que les Tibétains n'ont aucune chance avec la non-violence contre la Chine, pays de non droit d'un peuple cruel. Je ne suis pas convaincu par cet argument. Il n'y a pas de demi-mesure dans la violence, il n'importe pas qu'elle soit commise par un peuple qui serait plus ou moins puissant. On ne peut pas dire que parce que la Chine est très forte elle ne comprendra pas le langage de la non-violence.

Une non-violence pure et complète

 

Ce qui importe est de développer une non-violence pure et complète. Seule cette non-violence authentique peut s'opposer et triompher de toutes les formes de violence, qu'elles proviennent de peuples puissants ou non. Ce n'est pas une question de loi ou de pouvoir, le seul antidote à la violence est la non-violence. Une non-violence de tout son être, il faut se donner totalement à la non-violence.
La non-violence est plus forte que la violence, elle nécessite le plus héroïque des courages. Ce n'est pas l'arme des faibles. La violence naît d'émotions négatives, la non-violence d'émotions positives. La non-violence n'est pas l'attitude des lâches. Elle est en résonance avec notre nature humaine profonde, la nature de Bouddha en nous.
Les actions non-violentes sont celles d'un esprit rempli de compassion et les Tibétains doivent, vis-à-vis des Chinois, engendrer une compassion extrême. Il faut savoir leur témoigner le plus haut degré d'amour et de compassion en raison des atrocités et des fautes qu'ils ont commises. L'inhumanité provient de l'ignorance et les ignorants méritent la plus grande des compassions.
Aujourd'hui la violence ne fait que croître au sein de la communauté humaine. Il y a à cela une série de facteurs. Premièrement, le nationalisme exacerbé. Deuxièmement, l'économie qui crée un immense fossé entre riches et pauvres. Troisièmement, la ségrégation raciale. Quatrièmement, le fanatisme religieux qui transforme les religions, source de fraternité en facteur de division. Et cinquièmement, la déstabilisation de l'écosystème, car les hommes ont détruit l'équilibre écologique. L'ensemble de ces cinq facteurs est d'ailleurs présent aujourd'hui au Tibet. Cette nation donne l'exemple de ce qu'encourt l'humanité avec l'aggravation de tels facteurs à risque.

Les quatre nobles vérités modernes de la non-violence

Pour développer une action non-violente efficace, il faut tenir compte de l'ensemble de ces différents facteurs et créer un profond esprit de compassion universelle. C'est une tâche immense. L'effort est à la fois individuel et collectif. Car l'esprit de compassion n'est pas développé sous l'effet de la propagande et de l'endoctrinement. Il naît spontanément lorsque les conditions requises sont réunies.
Quelles sont les conditions favorables ? Premièrement reconnaître la nature de la souffrance, qui est la violence. Deuxièmement comprendre les causes de la violence. Troisièmement comprendre les causes de la non-violence. Quatrièmement comprendre les méthodes de la non-violence pour faire cesser la violence.
A ce point Samdhong Rinpoché dresse un parallèle avec les quatre nobles vérités. L'enseignement fondamental du Bouddha sur la souffrance est parfaitement adapté et se prête à l'analyse de la violence et de ses causes. Il nous quitte sur cet enseignement de paix et de compassion, pris aux sources du bouddhisme. Les quatre nobles vérités modernes sont celles de la non-violence.
La non-violence n'est pas synonyme d'acceptation, mais d'opposition pacifique. L'acceptation d'une injustice est inacceptable.

Conférence ou enseignement ?
On appelle « enseignement » dans le bouddhisme le discours d'un maître appelé à faire prendre conscience à son auditoire de vérités qui ne sont jamais purement théoriques, mais appellent à la réflexion de chacun. Il y a trois temps dans un enseignement, premièrement le temps de l'écoute, deuxièmement le temps de la réflexion et troisièmement le temps de la mise en pratique de la compréhension intime du sens de l'enseignement.
A la différence de l'enseignement, la conférence n'implique pas forcément le troisième temps. On vient à une conférence pour enrichir sa connaissance d'un sujet et pour s'informer. Le public ne reconnaît pas nécessairement au conférencier la qualité de maître susceptible d'induire un changement intérieur, de transformer notre vie. Alors que le bouddhiste écoute un enseignement pour avancer sur la voie spirituelle, ce qui implique un auto-examen et une transformation des émotions, des pensées, de toute la personnalité.
La question s'est posée hier : conférence ou enseignement ? On avait annoncé une conférence. Mais les propos de Samdhong Rinpoché ont été ceux d'un maître spirituel qui a donné un enseignement sur la non-violence. Or si la question peut ainsi se poser, cela tient à la particularité du problème tibétain. Au Tibet, dont le chef temporel est aussi un chef spirituel aujourd'hui mondialement reconnu et aimé, on ne peut séparer religion et politique. Dans l'histoire de cette nation, l'une et l'autre sont indissociables. La Chine le sait bien puisque le fait de posséder un portrait du Dalaï Lama a été décrété « Crime contre la sûreté de l'Etat », passible de torture et de plusieurs années d'emprisonnement. L'identité tibétaine se reconnaît dans la pratique du bouddhisme incarné en un chef religieux. Et, depuis la Révolution culturelle, les campagnes de rééducation visant à éradiquer le séparatisme ou la revendication identitaire ont principalement frappé les monastères, avec un regain de persécution ces mois derniers.
Devant une banderole représentant au centre le Onzième Panchen Lama, le plus jeune prisonnier politique du monde, avec à gauche un résistant tibétain poing levé, et à droite le drapeau tibétain, Samdhong Rinpoché n'a pas parlé en militant de la cause de son peuple. Il a invité chacun à examiner les causes de la violence et à les éliminer, dans le cadre d'une thématique du « désarmement intérieur » prôné par le Dalaï-Lama.

Traduction française : Claude Arpi
Source : Sofia Stril-Rever, 19 octobre 2000; Paul André pour quelques passages, et BuddhaLine

Conférence (ou enseignement?) organisée par France-Tibet

 

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