Choeying Kunsang et Pasang Lhamo en Europe

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Compte-rendu de la conférence de Choeying Kunsang et Pasang Lhamo à Paris

 

Le 30/1/02 à l'invitation d'Amnesty International


Photo de Marco Okhuizen, ICT Europe

 

Ces 2 nonnes tibétaines ont manifesté toutes les deux à Lhassa, sur la place face au Potala, en 1994/95, pour demander la liberté de culte et la liberté du Tibet. Elles ont été tout de suite arrêtées par la police et emprisonnées.

 

Le témoignage de CHOEYING KUNSANG

 

Le 25 février 1995, les Vénérables Dhamchoe Dolma, Namdhol Lhamo, Phuntsok Karchoe, Lobsang Tsomo, Choekyi, Penpa Lhakyi, Tenzin Dolma et moi-même avons manifesté contre le gouvernement chinois le long du Barkhor à Lhassa.
Nous avons scandé des slogans réclamant la liberté au Tibet, les Droits de l'Homme au Tibet, le départ des chinois du Tibet et aussi pour souhaiter longue vie au Dalai Lama. Nous avons défilé de Dongchen à Sunchog Rawa le long du Barkhor. La police chinoise, en uniforme et en civil, nous a enfermées au poste de police de Barkhor où nous avons été torturées pendant une heure. Ils nous ont agressées avec des bâtons électriques pour le bétail, donné des coups de pied et battues. Puis, nous avons été emmenées au centre de détention de Gutsa, dans un véhicule sombre. Dans ce véhicule, nous avons à nouveau scandé des slogans contre les chinois, ce qui a irrité les gardiens chinois. Ils nous ont enlevé nos écharpes et s'en sont servis pour nous bander les yeux. Ils nous ont alors agressées de nouveau.
Quand nous sommes arrivées à Gutsa, nous avons été interrogées chacune notre tour et les fonctionnaires nous ont demandé ce que nous pensions de la politique du gouvernement chinois et ils ont aussi essayé de nous faire avouer nos fautes. Mais comme nous ne répondions pas à leurs attentes, nous avons été battues. A la suite de ces coups, Lobsang Tsomo, une de nos nonnes, a souffert d'atteintes pulmonaires. Avant d'être transférées à la prison de Drapchi, ils ont prélevé 8 flacons de notre sang. A la suite de cela nous avons ressenti un étourdissement et avons presque perdu connaissance. Les fonctionnaires chinois ont déclaré que c'était le paiement des repas pris à Gutsa.
Je me suis retrouvé au tribunal et n'ai eu droit à aucun avocat, et j'ai été condamnée à 5 ans de "rééducation par le travail". Dans la prison de Drapchi, les prisonniers politiques devaient rester debout des heures durant dans la cour de la prison. Ils devaient tenir, coincée entre les genoux, une feuille de papier, ou bien porter un livre ou un verre d'eau maintenu en équilibre sur la tête. Si la feuille ou le livre tombaient, si le verre d'eau se renversait, il ou elle et les autres prisonniers étaient roués de coup. Si un autre prisonnier tentait de lui venir en aide, il était à son tour roué de coups de bâtons.
On nous faisait souvent courir autour d'une cour de prison, jusqu'à épuisement. Si un prisonnier tombait, il était roué de coups. Personne n'avait le droit de l'aider, sinon elle était rouée de coups. Tous les exercices physiques étaient destinés à épuiser physiquement, d'autant que la sous-nutrition régnait au sein des prisonniers politiques. Dans la prison, il y avait 60 prisonniers politiques pour 600 prisonniers de droit commun, ces derniers étant mieux traités que les premiers.
Le 1er mai 98, il y a eu un mouvement spontané de révolte contre nos conditions de détention, les prisonniers poussant des cris. Suite à la révolte, certains prisonniers politiques ont été dans des cellules d'isolement, d'autres ont vu leur peine allongée. II y a eu un accroissement des coups. 5 nonnes et 2 moines sont décédés du fait de ces coups.
Pendant un an, entre 98 et 99, jusqu'à la libération, j'étais détenue dans une cellule de 12 personnes, sans jamais pouvoir sortir ou voir la lumière du jour. Il y avait dans la cellule 10 prisonniers politiques et 2 prisonniers de droit commun destinés à surveiller les 10 autres. On faisait ses besoins dans un bassin devant tout le monde. Les prisonniers politiques n'ont pas le droit de recevoir de visite. Ils doivent travailler en permanence et atteindre leurs quotas. La nourriture est très nettement insuffisante, provocant épuisement et maladie (pas de viande, peu de légumes). Le matin, on avait un petit pain et du thé noir, à midi du riz sale, et le soir de nouveau un petit pain. La santé physique de tout le monde s'était dégradée. Le 14 février 99, je fus libérée avec 5 autres nonnes. Les gardiens nous ont dit de ne parler à personne de nos conditions de vie en prison, sinon nous serions remises en prison et nos peines seraient allongées. Je fus consignée à résidence, n'ayant plus le droit d'avoir des activités religieuses, même de prier pour des voisins, ou retourner dans mon monastère. J'étais constamment interrogée, ainsi que les membres de ma famille.
A cause de ce régime, j'ai décidé, avec Pasang ainsi que 2 autres nonnes et 28 laïcs, de quitter définitivement le Pays des Neiges pour le Népal. Nous avons marché 29 nuits, pour atteindre le Népal, où nous avons été immédiatement emprisonnées durant 4 jours. Heureusement, nous avons pu être libérées, grâce à une caution versée par le Centre d'Accueil des Réfugiés Tibétains de Katmandou.
Dans la prison, il est interdit de prier. Si l'on vous voit prier, vous êtes tout de suite interrogé. Il y a un risque énorme si l'on écrit quelque chose. Les langues honorifiques tibétaine et religieuse sont interdites en prison.

 

Témoignage de PASANG LHAMO

 

Quand j'étais enfant, je n'ai pu aller à l'école que pendant 6 mois, ensuite j'ai dû m'occuper des animaux et travailler à la ferme de notre village. A 15 ans, je suis entrée au couvent de Garu pour apprendre le Bouddhisme. Cependant, la plupart du temps, je devais participer aux constructions de routes et aux réparations du couvent. La route qui mène du couvent à la région de Nangra Shang, a été entièrement construite par les nonnes de notre couvent.
Le point de départ de ma révolte fut la visite d'un cadre chinois, dans le monastère, pour éduquer les moines au patriotisme chinois dans le monastère. Les chinois disent qu'ils laissent la liberté de parole mais font tout pour éradiquer la religion, par différents moyens de pression, comme le fait de nommer 4 cadres chinois à la tête de chaque monastère, ces derniers effectuant une pression permanente pour que le monastère se transforme en centre d'enseignement idéologique communiste.
Le 24 mai 1994, vers 3 heures de l'après-midi, j'ai quitté le couvent pour aller à Lhassa avec 4 autres nonnes, Phuntsok Pema, Dekyi Nyima, Lobsang Drolma et Yeshi Yangha. Nous sommes arrivées à Lhassa le lendemain vers 10h. En atteignant le Bharkor, près du temple de Jokhang, nous avons commencé à scander "Liberté au Tibet, longue vie à Sa Sainteté le Dalai Lama, les Chinois hors du Tibet, nous avons besoin des Droits de l'Homme au Tibet". Après une courte manifestation à Lhassa, nous avons été immédiatement arrêtés et placées au centre de détention de "Gutsa".
Là, nous avons été sévèrement battues et emmenées à la prison locale du Barkhor. En arrivant au poste de police nous avons été lapidées et frappées avec des bâtons électriques pour le bétail pendant une demi-heure. Le visage de mon amie, Dekyi Nyima, était enflé et elle ne pouvait plus marcher normalement. Elle s'est évanouie quand nous sommes sorties du poste de police. Ensuite, nous avons été transportées au centre de détention de Gutsa dans un camion sombre. A Gutsa, nous avons été incarcérées dans des cellules séparées de l'unité des femmes. Les fonctionnaires nous ont confisqué tous nos objets personnels et nous n'avions même pas de couverture pour nous protéger de la nuit froide.
Dès le lendemain, ils ont commencé à nous interroger. Ils nous ont surtout questionnées sur nos opinions sur les lois chinoises, au sujet de nos amies au couvent et ils voulaient savoir comment et par qui nous avions été encouragées à mettre sur pied cette manifestation. Surtout, ils nous ont dit que nous ne pouvions obtenir la liberté en criant "Liberté au Tibet".
Si nous reconnaissions notre culpabilité, alors nous serions libérées. Mais nous avons refusé leurs demandes. C'est la raison pour laquelle, Dekyi Nyima, Yeshi Yangha et moi-même avons été condamnées à 5 ans de prison.
Pendant notre séjour à Gutsa, ils ont prélevé le sang de 13 nonnes dont je faisais partie, pour rembourser les repas que nous avions pris. A la suite de ce prélèvement nous avons ressenti un étourdissement et nous nous sommes évanouies.
Les policiers ont tenté de me culpabiliser. N'obtenant aucun aveu de culpabilité de moi, je fus emmenée au tribunal. Le juge m'a dit que je ne devais m'attendre à aucune clémence et à aucune libération, et m'a condamné à 5 ans de prison. Au bout de 6 mois, j'ai été conduite à la prison de Drapchi, pour une "rééducation de la pensée par le Travail". Les personnes insoumises y étaient souvent battues et la plupart des détenus étaient malades. Tous les nombreux exercices physiques conduisaient à l'épuisement des détenus politiques. Les gardiens et le directeur refusaient toute hospitalisation ou médecins, même aux détenus les plus malades. Nos gardiens affirmaient que nous ne faisions que prétendre être malades.
Croyant qu'à cause de ce régime carcéral infernal, que de toute manière, nous allions mourir, nous avons entamé une grève de la faim, qui a duré 6 jours. Durant ces 6 jours, les gardiens nous ont nourris par la force.
Finalement les gardiens nous ont promis de ne plus nous faire souffrir ni de nous battre. La meneuse a quand même eu une peine supplémentaire de 6 ans. Les détenus ne pouvaient voir un seul membre de sa famille qu'une fois par mois et cela seulement durant 5 minutes. On n'a pas le droit de toucher cette personne qui n'avait pas le droit d'apporter de la nourriture (forme de torture chinoise raffinée). Cette personne est fouillée au corps avant et après la visite. Tout est fouillé, les bottes, les cheveux, etc.
Continuellement, la suspicion était maintenue et les interrogatoires réguliers sur nos attitudes, ou la suspicion d'un changement d'attitude, sorte de pression et de cauchemar permanents.
Il y avait 2 poids 2 mesures entre les prisonniers de droit commun et les prisonniers politiques. Les prisonniers de droit commun pouvaient voir régulièrement plusieurs membres de leur famille, recevoir de la nourriture et toucher la/les personne(s) qui venait les voir.
La pauvre nourriture et les exercices de "Réforme par le travail " (le Keuh en tibétain), provoquaient de nombreuses faiblesses et maladies. On pouvait rester debout pendant 6 heures en plein soleil, l'été ou dans le froid glacial, les pieds nus, l'hiver, pendant des heures. Il y avait souvent du travail sans motif économique, course à pied, le but étant d'abîmer psychologiquement. J'ai été libérée en février 99, mais je restais sous surveillance. Je fus privée pour 2 ans de mes droits civiques et politiques. Cette surveillance permanente, ces interrogatoires permanents après la libération, constituent ce que l'on appelle "la prison à ciel ouvert", une situation intenable, pour ma famille et moi-même. La personne, dite "NOIRE", dans cette situation est mise au ban de la société, elle ne peut trouver du travail, plus personne n'ose la fréquenter, de peur de représailles, d'ennuis - tout le monde a peur. La famille est interrogée une fois par semaine. J'avais l'interdiction de retourner dans mon couvent.
J'ai fui au Népal avec CHOEYING en mai 99.


Intervention de Wangpo Bachi, représentant le bureau du Tibet de Paris :
Il a souvent une mise en scène pour les visiteurs et délégations occidentales (ambassadeurs). On présente des détenus recevant des gigots et des légumes frais, et avec des couvertures propres. Mais en fait, ces détenus n'ont pas le droit d'y toucher. Et au départ des visiteurs, tout est repris aux détenus. Les détenus d'opinion n'ont pas le droit de s'appuyer sur des avocats et il n'y a aucun recours. On oblige le détenu malade à travailler et à atteindre son objectif. Les chinois font barrage à l'enseignement du bouddhisme. Il y a barrage à consulter les livres des monastères, etc. Leur objectif déclaré depuis des années est l'extinction naturelle du bouddhisme. (la politique de "Larunga", de destruction, en particulier dans les monastères, continue).

 

Conclusion des deux nonnes :
Vous devez agir, envoyer des lettres aux autorités chinoises, aux directeurs des prisons, pour la libération des prisonniers. Ils ne restent pas indifférents et l'on s'en aperçoit dans la façon dont ils nous traitent à la prison. Il faut sensibiliser vos enfants, au niveau scolaire, sur les droits de l'homme...

Benjamin Lisan

Voir leur biographie

 

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Deux religieuses tibétaines témoignent contre Pékin

 

Passang Lhamo et Choying Kunsang ont quitté la France hier. Après un long périple européen, les deux jeunes religieuses boudhistes s'envoleront vers les Etats-Unis pour témoigner du sort que Pékin réserve aux Tibétains qui manifestent, sans violence, contre les nombreuses atteintes à leurs libertés fondamentales. Après avoir connu la prison et la torture, elles vivent désormais en exil en Inde, comme leur chef spirituel, le Dalaï Lama. Loin du "Toit du Monde", occupé par la Chine depuis 1959.
Accusées de "crimes mettant la sécurité de l'Etat en danger", Passang Lhamo et Choying Kunsang furent condamnées respectivement à 5 et 4 ans de prison.
Après avoir subi trois mois durant les séances d'endoctrinement communiste au sein du couvent de Gari, Passang Kunsang fut forcée, avec d'autres, à renier et même à insulter le Dalaï Lama. Des caméras "immortalisèrent" cyniquement l'instant, afin que la télévision puisse montrer des nonnes repentantes converties au communisme. L'enseignement de la philosophie et des rituels ayant été interdit par les autorités chinoises, Passang Kunsang décida, avec quatre autres nonnes "rebelles", de ne pas accepter la fatalité : elles crièrent des slogans en faveur de la liberté du Tibet et en soutien au Dalaï Lama. Arrêtées sur le champ par la police, elles furent interrogées, battues et électrocutées pendant des semaines. Torture, nourriture immangeable et eau potable rarissime furent le lot quotidien de Passang Lhamo au centre de détention de Gutsa, jusqu'à son jugement et sa condamnation à 5 ans de prison. Incarcérée à Drapchi, la prison numéro un, où les conditions de vie sont un peu meilleures, elle eut cependant encore droit à des séances de torture (que les Chinois appellent "exercice physique") et à de nouvelles séances d'endoctrinement dispensées par les équipes de rééducation politique. Après 4 ans et 6 mois d'emprisonnement, elle fut libérée en mai 99, laissant dans cette immense prison, où chaque manifestation pacifique finit dans un bain de sang, de nombreuses soeurs, aussi courageuses qu'innocentes.
L'histoire de Choying Kunsang est tout aussi édifiante. Au couvent de Shar Bumpa, les religieuses étaient contraintes par les autorités chinoises d'apprendre la philosophie et les rituels par elles-même : depuis longtemps en effet, Pékin interdit aux professeurs, lamas et nonnes éduquées d'y dispenser leur enseignement. Des manifestations pour s'opposer à ces conditions de vie religieuse y avaient été sauvagement réprimées, bien avant que Choying Kunsang ne décide de quitter le couvent avec sept autres nonnes pour faire entendre leur indignation à Lhassa, la capitale tibétaine. Ce qu'elles firent. Mais à la première manifestattion, les huit religieuses furent arrêtées, et battues. 
Choying Kunsang n'échappa pas à Gutsa : elle y fut soumise pendant sept mois à des interrogatoires physiquement et moralement insupportables. Condamnée à quatre ans de prison, elle intégra finalement elle aussi la prison de Drapchi. Là, les conditions de détention furent tellement dures que Choying Kunsang aurait vécu la mort comme une délivrance : comme beaucoup d'autres religieuses, elle fut terriblement battue, suite aux répressions qui suivirent les manifestations du 1er et du 4 mai 1998. En février 1999, elle fut enfin libérée, quatre ans après son arrestation.
Les deux femmes furent interdites de couvent à leur sortie de prison. Sous surveillance permanente, fréquemment interrogées et persécutées par la police, elles ne disposaient officiellement d'aucun droit : ni de voter, ni de faire de la politique, ni de travailler, ni même d'accéder à aucune forme de justice. Acculées à l'exil, elles réussirent toutes deux à rejoindre l'Inde, après des semaines de marche à travers l'Himalaya et le Népal. Elles purent y reprendre leurs activités religieuses. Et témoigner, enfin.
Agées toutes les deux de 25 ans aujourd'hui, les deux nonnes, invitées en France par Amnesty International et une soixantaine d'associations protibétaines, sont aujourd'hui en Belgique. Quand elles auront témoigné dans la plupart des pays d'Europe, elles traverseront finalement l'Atlantique pour sensibiliser les Américains à l'impitoyable oppression chinoise sur le "pays des neiges".
Au Tibet, les religieuses jouent désormais un rôle majeur dans la lutte pour l'indépendance. Beaucoup d'entre elles deviennent folles, ou meurent, suite aux mauvais traitements psychologiques et physiques subis systématiquement lors des incarcérations. La figure emblématique de l'activisme (non-violent) tibétain, Ngawang Sangdrol, arrêtée en 1992 à l'âge de 13 ans, ne sera pas libérée avant 2014. Les organisations internationales de lutte pour le respect des droits de l'homme ont énormément de mal à s'informer de son état de santé... 
www.amnesty.asso.fr 
6 Fév. Vincent Riou ©Digipresse 2002

 

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Le Tibet sous la botte chinoise

 

La résistance des religieuses par Sylvaine Pasquier

Deux jeunes moniales tibétaines, arrêtées pour avoir refusé l'occupation de leur pays, témoignent

A 25 ans, Passang Lhamo et Chöying Kunsang ont le visage encore empreint d'une douceur d'enfance. Fier et droit, le regard est de ceux qui ne cillent pas. Arrivées en Europe à l'invitation d'Amnesty International et de plusieurs associations, ces religieuses tibétaines incarnent la résistance du pays des Neiges - leur terre natale, annexée par Pékin voilà plus d'un demi-siècle. «Le plus dur, c'est la réforme de la pensée qu'on veut nous imposer, constate Chöying, pour mieux nous soumettre à la tutelle chinoise. Mais il suffit de regarder autour de soi: il n'y a aucune sorte de liberté au Tibet.»

Tortures, «rééducation politique», absence de soins médicaux, font partie de la routine
Malgré l'occupation, qui a provoqué plus de 1 million de morts, selon les sources de la diaspora, malgré les implantations massives de colons, malgré la répression, la Chine n'a pas réussi à laminer l'aspiration à l'indépendance. Le fait que celle-ci s'exprime de manière non violente - sans attentats, avec une modération qui cabre les jeunes les plus déterminés - ajoute à l'exaspération de Pékin.
Pour l'occupant, toute velléité de protestation est un «crime contre la sécurité de l'Etat», dont Passang et Chöying ont été jugées coupables. Sans se connaître, elles ont agi de façon identique. Révoltées par l'arbitraire, elles sont allées à Lhassa, la capitale, crier leur soif de liberté et leur soutien au dalaï-lama, chef spirituel et politique du Tibet. Brève manifestation: aussitôt arrêtées, rouées de coups, soumises à des chocs électriques, interrogées sans relâche et condamnées respectivement à cinq et quatre ans de détention, elles purgeront leur peine à Drapchi, l'une des pires geôles de la région autonome du Tibet, à proximité de Lhassa. Un temps, Passang se trouvera dans la même unité de travail qu'une autre nonne, Ngawang Sangdrol - héroïne nationale, incarcérée en 1992, à l'âge de 11 ans, et désormais sous les verrous jusqu'en 2014. Tortures, «rééducation politique», nourriture infecte, absence de soins médicaux font partie de la routine, aggravée depuis quelques années par un programme d'entraînement disciplinaire dont la forme la plus épuisante est réservée aux prisonniers politiques. «Pendant deux heures ou plus, il fallait courir en rond, pieds nus, par n'importe quel temps, se souvient Passang. Les premiers mois à Drapchi, on nous forçait à rester debout dans la cour, immobiles, les bras le long du corps, un journal coincé entre les jambes, un livre ou une tasse d'eau sur la tête. Ça durait parfois six heures. Au moindre vacillement, on nous frappait.»
Les 1er et 4 mai 1998, à l'occasion de festivités officielles dans la prison, les «droit commun» scandent avec les politiques le mot tabou: «Indépendance!» La répression sera terrible - une dizaine de morts. Suivront des mois d'interrogatoires, de brutalités, d'isolement. «Nous n'avons pas revu la lumière du jour jusqu'à notre libération, en février 1999.»
Au sortir de Drapchi, les deux prisonnières découvrent qu'elles sont interdites de couvent, bannies de la société. Au printemps suivant, elles franchiront clandestinement les cols du Toit du monde pour rejoindre à Dharamsala, dans le nord de l'Inde, où il est exilé, le dalaï-lama.

Le fer de lance de la résistance
Passang et Chöying ne s'étonnent guère que les moines et les nonnes bouddhistes soient le fer de lance de la résistance à l'occupant. Si elles ont prononcé leurs vœux, c'est pour qu'il y ait cohérence entre la tradition tibétaine et leur engagement personnel. «Hors la vie religieuse, les possibilités d'action sont restreintes, observe Chöying, dès l'instant où l'on porte la responsabilité d'une famille. Les protestations s'expriment, malgré tout, par des slogans placardés sur les murs.»
La Chine a toujours nié l'existence de détenus politiques au Tibet. Pour mettre à l'ombre le musicologue Ngawang Choephel, condamné à dix-huit ans de prison en 1995, on l'a accusé d'espionnage. Notons au passage que ce dernier a été libéré pour «raisons médicales», à la fin de janvier - moins d'un mois avant la visite de George W. Bush en Chine...
A Drapchi, le nombre de prisonniers de conscience identifiés aurait décliné, dans les années 1999 et 2000: de quelque 400, il serait passé à 254 - un mouvement qui traduit à la fois l'efficacité de la peur comme moyen de coercition, la multiplication des lieux de détention et l'expiration de sentences infligées au début de la décennie, à l'exception de celles, trop souvent prolongées, qui frappent les plus en vue des insoumis. L'an passé, cependant, les effectifs ont repris leur ascension. Selon le dernier rapport de Human Rights Watch, lors d'une réunion à Lhassa, en mai 2001, les autorités chinoises ont signifié aux magistrats l'ordre d'intensifier la campagne contre «ceux dont les crimes menacent la sécurité de l'Etat».
Ainsi l'armée chinoise a- t-elle démantelé le Larung Gar, une vaste «ruche religieuse» apparue dans l'ancienne province tibétaine de Kham, dans l'est de la région autonome: plus de 8 000 disciples, dont 5 000 moniales, s'étaient rassemblés là, dans des abris de fortune, pour recevoir l'enseignement d'un maître, Khenpo Jigme Phuntsok. En juillet 2001, à coups de bulldozer, «les militaires ont expulsé plus de 4 000 participants étrangers à la région, explique Jean-Paul Ribes, président du Comité de soutien au peuple tibétain. Parmi eux, un millier de Han, qui renouaient ainsi avec une antique tradition chinoise - l'étude auprès des grands lamas tibétains». Par ailleurs, l'emprise du Parti se renforce sur les monastères. A tel point que certains, tel le Tashilunpho, à Shigatse, sont désertés par leurs occupants - et remplacés par de faux moines, signalent des témoins, lorsqu'il y a des visiteurs.
Nouvelle étape de l'assimilation, Pékin mise sur un vaste «plan de développement du Grand Ouest» pour rattacher définitivement le Tibet à la Chine. Conçu selon cette logique, le chemin de fer Goldmud-Lhassa facilitera avant tout les déplacements de troupes et les transferts de colons. L'automne dernier, face à un aréopage de sociétés étrangères réunies à Chengdu, les autorités chinoises ont posé leurs exigences: plus de contrat ni d'implantation dans les provinces les plus riches sans investir en contrepartie dans les infrastructures du Grand Ouest. Chantage? C'est ainsi que Pékin espère parachever l'asservissement du Tibet.
L'Express du 07/02/2002

 

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Elles racontent l'enfer des prisons chinoises

 

Deux nonnes tibétaines étaient à Bruxelles pour dénoncer la répression

 

Quand Choeying Kunsang, nonne depuis l'âge de quinze ans, se rend en ce jour de 1995 sur la place du marché de Lhassa, la capitale du Tibet, pour protester et crier des slogans en faveur de la liberté religieuse et des droits de l'homme, elle sait pertinemment ce qui l'attend. Au bout de dix minutes, la police chinoise vient l'interpeller et la jette immédiatement en prison. Elle a alors à peine vingt ans.
Elle doit attendre six mois avant d'avoir un procès, ou plutôt un simulacre de procès, car les prisonniers politiques n'ont pas droit à un avocat, et elle est condamnée à cinq ans de prison. C'est à peu près la même histoire qui conduit quelques mois plus tôt Pasang Lhamo, une autre jeune nonne tibétaine, à la terrible prison de Drapchi.
C'est pour témoigner face aux Occidentaux que les deux jeunes femmes, après l'Irlande et la France, étaient mercredi à Bruxelles, au siège d'Amnesty International, puis au Sénat. En attendant la suite de leur périple organisé par Amnesty, qui les conduira dans dix pays européens, ainsi qu'aux Etats-Unis.

UNE PRISON INHUMAINE
Le récit de leur séjour à Drapchi, la `Prison numéro un´ bien connue des défenseurs des droits humains, fait froid dans le dos. Depuis 1987, 14 prisonniers politiques y ont perdu la vie. Pourtant, à en croire le site Internet du gouvernement chinois tibetinfor.com, cette prison est un lieu quasi paradisiaque où `poussent des roses plantées par les prisonniers´.
Loin de cette propagande, le quotidien des deux nonnes, dans le quartier des femmes, n'est que torture et brimade. Afin de leur fournir une `rééducation patriotique et physique´ et d'en faire des `personnes nouvelles prêtes à réintégrer la société´, on les oblige à lire la presse chinoise de propagande et on les soumet aux travaux forcés ainsi qu'à des exercices militaires. Elles sont battues quotidiennement, quand elles ne subissent pas des interrogatoires ponctués de décharges électriques.
Mais la torture est aussi morale. Au moindre débordement, elles sont envoyées en cellule d'isolement. La nourriture est exécrable. Les maladies prolifèrent. Les autorités chinoises, pour éviter des statistiques trop voyantes, préfèrent relâcher les prisonniers les plus affaiblis, afin qu'ils aient le bon goût de mourir en dehors des murs de la prison. Ce qui n'a pas empêché Kunsang et Lhamo d'être témoins de la mort de trois nonnes et de cinq moines lors de répressions suite aux manifestations pacifiques qui eurent lieu au sein de la prison en mai 1998.

L'EXIL POUR TÉMOIGNER
Une fois sorties de prison, en 1999, les deux jeunes filles sont privées de leurs droits civiques. Leurs familles reçoivent une fois par semaine la visite des autorités chinoises, qui surveillent leurs moindres faits et gestes. Se sentant prisonnières même en dehors des murs de Drapchi, les deux nonnes ont pris la décision de se rendre en Inde, `pour voir le Dalaï Lama´.
Après avoir traversé l'Himalaya dans des conditions extrêmes, marchant la nuit et se cachant le jour, elles parviennent finalement à Dharamsala, où siège le gouvernement tibétain en exil depuis 1959.
C'est là qu'elles rencontrent des membres d'Amnesty International qui leur proposent, en mai dernier, cette série de visites à travers l'Europe et les Etats-Unis. `C'est une chance pour nous de parler de notre condition au monde, et nous avons espoir que notre témoignage aidera à faire sortir de Drapchi tous les prisonniers qui y sont encore´, a déclaré Choeying Kunsang, drapée du costume traditionnel, les yeux cernés par la fatigue.
Ce n'est peut-être pas une si vaine espérance. Le 21 janvier dernier, grâce aux pressions d'Amnesty et des Etats-Unis, les autorités chinoises ont libéré Ngawang Choepel, un prisonnier tibétain, douze ans avant le terme de sa détention. Une première.

6 Fév. 2002 © La Libre Belgique 2002

 

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Deux religieuses tibétaines, rescapées des geôles chinoises, témoignent

 

De passage A Dijon, A l'invitation d'Amnesty International et d'Urgence Tibet

 

Drapées dans leur « thâché » bordeaux, Passang Lhamo et Choying Kunsang, deux religieuses bouddhistes tibétaines, ont entrepris un long voyage pour « alerter l'Occident » sur la situation de leur pays, occupé par la Chine depuis 1959.

 

De passage à Dijon à l'invitation d'Amnesty International et de l'Association « Urgence Tibet », présentées par Louis de Broissia, Sénateur et président de la mission parlementaire « France Tibet », les deux rescapées des geôles chinoises ont témoigné de leur extrême courage, durant leurs cinq douloureuses années d'incarcération, pour la cause de liberté qu'elles défendent.
Leur regard, à première vue serein, exprime une tristesse non dissimulée. Dans leur « thâché » traditionnel bordeaux, Passang Lhamo et Choying Kunsang, deux frêles jeunes religieuses bouddhistes tibétaines, n'ont pour exprimer le vécu d'enfer qu'elles ont connu, que la profondeur de leur regard, et la chaleur d'une poignée de main. Moments d'une rare intensité. Échange émouvant, même ; à travers une interprète. Il est des silences tellement parlants !
Leur message ? « Témoigner que les personnes incarcérées dans les geôles chinoises connaissent une vie de plus en plus dure. On aimerait, nous dit Passang, que les Occidentaux continuent à soutenir très fort les peuples qui sont encore victimes d'oppression ».

Un long combat
Dublin, Stockholm, Bruxelles, Londres. Sans oublier la France, l'Italie et les États-Unis. Arrivées en France le 28 janvier, elles poursuivront leur long combat pour la liberté du Tibet contre l'oppression, et en juin prochain, elles devraient regagner leur couvent en Inde, encore plus fortes qu'auparavant.
Passang Lhamo et Choying Kunsang, âgées respectivement de vingt-cinq et vingt-six ans, ont été incarcérées au Tibet de 1994 à 1999 pour avoir protesté - sans violence - contre la présence chinoise. L'une et l'autre ont connu la prison, la torture, et enfin, au printemps 2000, l'interminable chemin de l'exil : des semaines de marche à travers l'Himalaya avant de rejoindre le Népal puis l'Inde, où vit le Dalaï-lama, le leader spirituel et politique des Tibétains. Passang Lhamo, issue d'une famille de fermiers tibétains de sept enfants, est devenue nonne au couvent de Gari à l'âge de 15 ans. Choying est née également dans une famille de fermiers tibétains de neuf enfants. Après l'arrestation, en juin 1993 de l'une de ses camarades qui était alors âgée de 13 ans, et qui fut sauvagement et inhumainement torturée au centre de détention de Gutsa, Passang prend conscience de la situation au Tibet, de l'oppression chinoise, du manque total de liberté et notamment de liberté religieuse. Et subit, comme ses sœurs religieuses, les séances d'endoctrinement communiste, forcées qu'elles sont à renier et même insulter leur chef spirituel, le Dalaï lama. C'est le début de la révolte.
« Il nous était impossible d'avoir des professeurs pour nous enseigner la philosophie et les rituels, et donc impossible d'avoir de véritables activités religieuses. L'équipe de rééducation communiste nous a fait subir trop d'oppression, c'était insupportable. Nous pensions sans cesse à nos sœurs en prison qui étaient torturées. Nous avons voulu contribuer à l'action d'indépendance du Tibet, nous ne pouvions pas nous résoudre à subir sans rien faire ».
Passang et Choying ne se connaissent pas encore, mais pour avoir osé crier quelques slogans en faveur de la liberté, elles vont connaître rapidement le même sort. Après un parcours de quelques dizaines de mètres, les policiers se jettent sur les jeunes filles, les bâillonnent les traînent de force jusqu'au poste de police le plus proche. Incarcérées, jugées sans avoir pu s'exprimer ni se faire défendre, ont connu quotidiennement les représailles de leurs gardiens, les violences, le manque de nourriture et de boissons, d'autant plus fortes qu'elles refusèrent obstinément de renier la cause de liberté qu'elles défendaient. C'est dans le même centre de détention que toutes deux se sont rencontrées, c'est ensemble qu'elles ont lutté.
« Nous avions fait le sacrifice de nos vies »
Ni Passang ni Choying n'ont eu peur, face à la violence exercée contre elles et leurs sœurs qui subissaient le même sort dans les geôles chinoises.
« Je m'étais préparée par de longs rituels et de nombreuses prières aux divinités protectrices du Tibet. J'avais fait le sacrifice de ma vie, explique Passang. Plus je subissais les coups et les représailles, et plus je me sentais forte et courageuse face à mes agresseurs ».
« Je ne pouvais supporter ce manque de liberté religieuse et le traitement qui nous était réservé, et je me disais que mieux valait mourir plutôt que ne rien faire. Je n'ai donc pas eu peur de me faire arrêter, torturer et emprisonner, poursuit Choying. Nous savons tous au Tibet que nous avons beaucoup de sympathisants très actifs en Occident et que Sa Sainteté le Dalaï Lama fait de son mieux. 
C'est en pensant à lui que nous avons subi les traitements qui nous ont été infligés ».
Passang Lhamo et Choying Kunsang, par leur seule présence, et parce qu'elles sont encore en vie, contrairement à nombre de leurs sœurs qui sont mortes sous la torture, témoignent admirablement, même silencieuses, de leur double engagement spirituel et politique.
Et les peuples libres ne peuvent rester insensibles à leur appel.

Valérie ANTONIOL - Le Bien Public - 6 février 2002

 

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