Le premier site d'actualité sur le Tibet

www.tibet.fr

02/04/14 | 16 h 39 min

Dossier spécial : L’avenir du Tibet (Diplomatie, n°63 – juillet-août 2013)

diplomatie_tibet

Tibet, le testament du phénix

Par Mathieu Vernerey

(in Diplomatie, n°63 – dossier spécial Tibet – juillet-août 2013)

Depuis les manifestations qui se sont déroulées au Tibet au printemps 2008, plus d’une centaine de Tibétains se sont immolés par le feu en signe de protestation contre une politique chinoise jugée à la fois répressive et coloniale. Pourtant, en déchiffrant le « testament » de ces immolations apparaît en filigrane l’héritage d’une crise politique, en exil, restée latente depuis plus de trente ans. Car, alors que le Dalaï-Lama et son gouvernement s’étaient engagés dans la recherche d’une solution négociée avec Pékin sur l’avenir du Tibet, ce choix politique – appelé « voie du milieu » – n’a donné aucun résultat. De ce point de vue, la proposition d’abandonner l’objectif de l’indépendance au profit d’une autonomie réelle dans un cadre chinois est aujourd’hui contestée par un nombre croissant de Tibétains. Et, en 2011, la démission du Dalaï-Lama de ses fonctions politiques et de son rôle de chef d’État en exil a finalement révélé cette crise arrivée à maturation.

Diplomatie tibétaine : l’échec de l’abandon de l’indépendance

L’esprit de ce qui constitue la « voie du milieu » – la recherche d’un accord mutuellement bénéfique à travers le dialogue – a toujours motivé les efforts du Dalaï-Lama, y compris lorsque l’objectif de l’indépendance n’était pas encore abandonné, et ce dès l’annexion militaire du Tibet par la Chine en 1950, jusque durant l’exil, à partir de 1959. L’élaboration de la politique de la voie du milieu à proprement parler s’est développée sur la base de propos attribués au dirigeant chinois Deng Xiaoping. Celui-ci aurait déclaré en 1979 que « hormis l’indépendance, tout pouvait être discuté ». C’est sur ce postulat que le Dalaï-Lama a décliné son approche politique selon deux axes. Le Plan de paix en cinq points, présenté à Washington en 1987, exposa tout d’abord les revendications tibétaines, évoquant notamment la transformation de l’ensemble du Tibet en zone de paix et l’ouverture de négociations avec Pékin. La Proposition de Strasbourg qui en découla en 1988 abandonne l’indépendance au profit de l’autonomie dans un cadre chinois, déléguant à la Chine les domaines de la défense et des affaires étrangères. Mais les critères de gouvernance autonome, tels que formulés, recouvraient des domaines étendus et ne tenaient pas compte de la compatibilité avec le cadre constitutionnel chinois ni avec la pratique politique chinoise. D’autre part, le principe de transformation du Tibet en zone de paix, neutre et démilitarisée devenait contradictoire, ce que Pékin rejeta en refusant « toute indépendance, semi-indépendance ou indépendance sous une forme déguisée ». Mais au-delà du degré politique du statut d’autonomie et de sa mise en œuvre, le désaccord persiste plus encore sur son étendue géographique. Car pour Pékin, le Tibet consiste en la seule « Région autonome du Tibet » créée en 1965, là où les Tibétains revendiquent un Tibet historique intégrant tout ou parties de provinces chinoises actuelles. Face à l’intransigeance chinoise, les revendications tibétaines n’ont pu que se décliner à la baisse au fil du temps : application efficiente du statut d’autonomie existant et son extension à l’ensemble du Tibet, respect des droits de l’homme et des libertés religieuses, sauvegarde de la culture et de l’environnement, etc. À chaque fois, la Chine opposa une fin de non-recevoir, écartant les doléances tibétaines à travers la publication de Livres blancs. Celui de 2004, consacré à « l’autonomie ethnique régionale au Tibet », excluait toute discussion et toute négociation au sujet de l’autonomie existante, laquelle constituait « une réalité politique objective que nul ne pouvait nier ou ébranler ». En octobre 2008, le gouvernement tibétain formalisait pour la première fois une proposition susceptible d’être acceptée par Pékin, le Mémorandum sur une autonomie réelle du Tibet, reprenant point par point la constitution chinoise et les aménagements possibles en faveur du projet tibétain. Mais sans entendre que la Chine, en position de force, n’allait rien négocier.

La Chine a pourtant accepté le principe de deux séries de rencontres avec des représentants tibétains. La première, de 1979 à 1993, engagée alors que l’objectif de l’indépendance était encore maintenu. La seconde, de 2000 à 2010, saluée en 2002 comme une « reprise du dialogue » et portée au crédit du choix politique de la voie du milieu. Pourtant, la Chine adopta cette stratégie d’ouverture à chaque fois qu’elle vit sa légitimité au Tibet remise en question sur la scène internationale ou que se profilait la remise en cause de la ligne officielle tibétaine qui lui était favorable. Car, sans jamais faire aucune concession elle-même, elle obtint de la partie tibétaine qu’elle en appelle à l’arrêt de toute dénonciation internationale pour « créer une atmosphère propice au dialogue ». Réfutant une quelconque négociation sur le statut du Tibet, Pékin recentra les discussions sur le retour du Dalaï-Lama à titre privé et n’accepta de discuter qu’avec ses émissaires personnels, ne reconnaissant pas le « soi-disant » gouvernement tibétain en exil. Seul le double rôle du Dalaï-Lama, sur les plans à la fois religieux et politique, permit aux autorités tibétaines de communiquer parallèlement sur des « pourparlers en vue de négociations ». Malgré des échecs répétés aboutissant à toujours plus de concessions, et la démission du Dalaï-Lama en 2011, qui coïncida avec l’arrêt des rencontres, le gouvernement tibétain affirma vouloir poursuivre la même politique. Il invoqua pour cela une résolution du Parlement tibétain en exil de 1997, selon laquelle la politique de la voie du milieu aurait été « démocratiquement adoptée à l’unanimité » et constituerait aujourd’hui encore son mandat.

L’incapacité à redéfinir une stratégie initiée par le Dalaï-Lama

C’est ainsi qu’en 1994, à la suite de l’échec de la première série de rencontres, le Dalaï-Lama évoqua l’idée d’un référendum pour décider de l’orientation de la lutte, qu’il réitéra jusqu’en 1997. Afin d’en fixer la procédure, le gouvernement tibétain diligenta un sondage préliminaire en exil et au Tibet, avec, parmi les options proposées, la voie du milieu et celle de l’indépendance. 65% des personnes sondées estimèrent inutile d’organiser un tel référendum parce qu’elles s’en remettaient au Dalaï-Lama « quelles que soient ses décisions ». Aucun détail ne fut donné concernant les 35% restants qui s’étaient exprimés sur les objectifs politiques. Il en résulta que le Parlement tibétain, dans sa résolution de 1997 censée fonder démocratiquement la politique de la voie du milieu, préconisa unilatéralement d’annuler le projet de référendum. Par cette résolution adoptée à l’unanimité, le Parlement s’en remettait « à la sagesse du Dalaï-Lama pour prendre lui-même les décisions concernant l’avenir du Tibet et les moyens pour les réaliser en fonction des situations ». Ce n’est que l’année suivante, en mars 1998, que le Dalaï-Lama annonça publiquement qu’il entendait poursuivre la politique qu’il avait engagée. Ainsi, à aucun moment, pas même dans sa résolution de 1997, le Parlement tibétain n’adopta lui-même la politique de la voie du milieu ou ne se prononça sur sa validité. En outre, étant donné que le Dalaï-Lama a démissionné en 2011 de ses fonctions politiques, la référence à cette résolution pour justifier aujourd’hui le maintien de la même ligne se voit vidée de son sens.

La politique officielle fut pourtant remise en cause une première fois par voie parlementaire, en mars 2004. Une résolution adoptée à la majorité prévoyait de réviser la voie du milieu en l’absence de réponse appropriée de la Chine dans un délai d’un an. Ce texte provoqua une levée de boucliers au sein de l’administration et d’une partie de la communauté exilée. Certains arguant qu’il « défiait le Dalaï-Lama et minait son autorité », tandis que deux associations régionales menacèrent de faire démissionner les députés élus sur leurs circonscriptions. La pression exercée fut suffisante pour voir la résolution annulée lors de la session parlementaire suivante. Ce en quoi la Chine aida en favorisant la tenue d’une rencontre avec des émissaires du Dalaï-Lama.

En 2008, de nouveau la ligne officielle fut remise en cause. Les émissaires tibétains exprimèrent leurs doutes quant à l’issue des discussions en cours. Ce qui amena le Dalaï-Lama à évoquer l’échec de sa politique d’ouverture, principalement du fait selon lui de l’attitude chinoise. C’est ainsi qu’il convoqua en novembre 2008 une réunion extraordinaire de la communauté exilée pour étudier de nouvelles orientations et décider de la marche à suivre. Cette réunion aboutit dans son rapport final à plusieurs recommandations, parmi lesquelles : la poursuite de la politique de la voie du milieu ; l’arrêt immédiat de l’envoi de délégations en Chine tant que Pékin refuserait le principe d’un dialogue véritable ; et la restauration de l’objectif de l’indépendance si « dans un court délai » la partie chinoise persistait dans son attitude. Ces recommandations firent l’objet d’une attention sélective de la part du gouvernement et du parlement tibétains, lesquels s’étaient préalablement appliqués à éviter toute remise en cause de la ligne officielle.

Dès l’ouverture de la réunion, Samdhong Rimpoché, alors Premier ministre, déclara qu’« aucun changement politique ne proviendrait de cette assemblée » et, se référant à la résolution de 1997, affirma poursuivre dans une direction « bénéficiant déjà d’un mandat public ». Parmi les 600 participants, les organisations indépendantistes furent réduites à une présence minoritaire. Assez paradoxalement, le gouvernement tibétain donna cette fois-ci le détail d’une nouvelle enquête d’opinion menée clandestinement au Tibet. Sur 17 393 personnes sondées, 8246 s’en remettaient au Dalaï-Lama quelles que soient ses décisions, 5209 optaient pour l’indépendance et 2950 soutenaient la voie du milieu. Face à une majorité de sondés toujours sans opinion sur les objectifs à suivre, le désaveu de la voie du milieu bénéficia à l’option de l’indépendance, devenue majoritaire selon ce sondage. Ce qui permit aux indépendantistes, sous-représentés lors de la réunion, de peser dans l’adoption du rapport final. Là où le gouvernement tibétain évoqua un « plébiscite » en faveur de la ligne officielle, encouragé par la Chine au travers d’ultimes rencontres.

C’est dans ce contexte difficile qu’est survenue la démission du Dalaï-Lama de son rôle de chef politique, en mars 2011. Annoncée depuis plusieurs années, cette démission consistait à transmettre le relais au gouvernement tibétain et à transférer le principe de souveraineté à ses représentants élus. Plusieurs motivations à cela : parachever le processus de démocratisation amorcé en exil ; préparer à l’après-Dalaï-Lama par une phase transitoire ; et désamorcer la lutte de succession engagée avec la Chine, laquelle prévoyait de faire désigner elle-même le prochain Dalaï-Lama au Tibet. La phase de transition apparaît déjà comme un test significatif, révélant l’incapacité du gouvernement tibétain à définir sa propre politique et son raidissement face à toute critique. Le processus de démocratisation montre lui aussi ses limites, l’absence persistante de partis politiques empêchant toute remise en cause de la ligne officielle et par là même la mise en œuvre de stratégies alternatives. Enfin, l’une des conséquences immédiates de la démission du Dalaï-Lama est la fragilisation de la politique de la voie du milieu. Celle-ci perd son architecte et plus ardent défenseur. Le seul par son charisme et son autorité à pouvoir contenir les dissensions en exil et au Tibet suscitées par cette politique. Le seul également à avoir suffisamment de poids pour contenir les manœuvres tactiques de Pékin. Invoquer son nom, comme s’y emploie le gouvernement tibétain, ne suffira pas pour maintenir indéfiniment une politique dont il était la condition.

Les immolations comme symptômes de la crise politique en exil

Cette évolution en exil n’est pas à déconnecter des récentes immolations qui se sont déroulées et se poursuivent au Tibet. Ainsi la seconde immolation et la première d’une longue série s’est produite en mars 2011, au lendemain de la démission du Dalaï-Lama. L’impact d’une telle annonce fut considérable, suscitant au Tibet un sentiment d’abandon et provoquant la perte d’un repère. D’autres éléments entrent en ligne de compte. L’impasse de la ligne officielle a également achevé de convaincre nombre de Tibétains de l’intérieur qu’aucune solution ne viendrait de l’exil et qu’il leur faudrait compter sur eux-mêmes. Un sentiment renforcé par l’absence de stratégie alternative et par l’incapacité des indépendantistes à formaliser – pour l’instant – cette nouvelle voie. Depuis lors, officiels chinois et tibétains se renvoient mutuellement la responsabilité de ces immolations, Pékin accusant la diaspora de les avoir initiées, tandis que celle-ci dénonce la politique chinoise menée au Tibet. S’agissant en fait d’actes individuels, un autre élément d’explication provient du contexte international. L’enchaînement des « Printemps arabes », dont l’immolation d’un Tunisien en décembre 2010 fut un élément déclencheur, est devenu une source d’inspiration pour d’autres causes à travers le monde. Ce à quoi Pékin fut vigilant au Tibet. Les situations étant différentes, le parallèle trouve là ses limites et l’immolation par le feu, qui ne fut en Tunisie qu’une circonstance et ne pouvait servir de modèle en soi, n’eut finalement pas au Tibet les effets escomptés. L’ensemble de ces éléments interroge la finalité de ces immolations qui, à force de se répéter sans fin, risquent de passer pour des actes fanatiques ou désespérés, ou bien encore de se banaliser. Parmi les revendications formulées, deux demandes constantes se démarquent : l’indépendance du Tibet et le retour du Dalaï-Lama. Pour sa part, le gouvernement tibétain affirme avoir tenté de faire cesser le cycle d’immolations sans y parvenir, se donnant pour devoir de porter la parole des immolés – retranscrivant pour cela le terme d’indépendance par celui plus générique de liberté. En adoptant cette attitude équivoque, il prête le flanc aux accusations de Pékin de cautionner sinon d’encourager de telles actions.

Face à une situation sur laquelle ils estiment n’avoir aucun contrôle, les officiels tibétains voient probablement l’occasion de faire pression sur la Chine et de rechercher une audience internationale. Sans ces événements, la diplomatie tibétaine serait aujourd’hui au point mort. La question demeure de savoir si le gouvernement tibétain, sinon le Dalaï-Lama, ont les moyens de mettre un terme aux immolations. Et ce par un appel sans équivoque qui n’a pas encore été produit à ce jour. Cette option comporterait certains risques. Celui d’abord que cet appel, fût-il respecté, soit incompris et mal perçu par l’ensemble des Tibétains de l’intérieur comme de l’extérieur. Car, alors que la diplomatie officielle ne donne aucun résultat et que les Tibétains ressentent collectivement un sentiment d’impuissance, de simples individus en se sacrifiant incarnent la prolongation de l’espoir, là où leurs représentants en exil n’y parviennent plus. Le second risque serait que l’appel reste sans effet et révèle une perte d’autorité du gouvernement tibétain et donc de crédibilité dans le cadre des négociations auquel il aspire. À l’inverse, autre risque ou nouvelle opportunité, cet appel permettrait comme par le passé à la Chine de renouveler sa propre stratégie du dialogue. L’intérêt serait pour elle de désamorcer au Tibet une situation devenue explosive et d’échapper de nouveau à la critique internationale. Et pour le gouvernement tibétain en exil, de renouer le dialogue en conformité avec sa ligne politique. La marge de manœuvre pour cet exercice reste pourtant mince. D’une part, les immolations témoignent au Tibet comme en exil d’une situation dégradée, où l’exaspération est à son comble et la confiance dans des promesses déçues désormais consommée. D’autre part, la Chine ne reconnaissant aucune légitimité au gouvernement tibétain en exil, ne développera pas de contact direct avec lui. Dans ce sens, la démission politique du Dalaï-Lama se révèle à double tranchant. Soit elle parachève l’impasse des relations avec Pékin, soit elle en ouvre un nouveau chapitre encore plus périlleux. Désengagé de ses responsabilités politiques, le Dalaï-Lama serait, plus encore qu’auparavant, le seul interlocuteur acceptable pour Pékin. L’écueil ici est de taille. Dès l’instant où la stratégie chinoise consistait déjà à ne vouloir discuter que du retour du Dalaï-Lama à titre personnel, il n’existerait alors plus de garde-fou pour tenter d’orienter d’éventuelles discussions différemment.

L’indépendance, une option conditionnelle

La complexité de la situation renvoie certes à l’impasse de la ligne officielle, mais également à l’absence de stratégies alternatives. Ce qui interroge cette fois-ci la responsabilité des indépendantistes tibétains. Ceux-ci se sont contentés pour l’heure de constater l’échec de la ligne officielle et de réclamer un changement de politique, mais sans faire de proposition ni envisager de la mettre en œuvre eux-mêmes. Ce n’est pourtant pas l’actuel gouvernement, de par son légitimisme, qui en prendra l’initiative ou acceptera d’opérer une telle transition. Les indépendantistes n’ont pas d’autre choix que de réfléchir sérieusement à leur représentativité politique et parlementaire, et d’envisager à terme l’alternance. D’autre part, la ligne actuelle – la voie du milieu – présente certains avantages. Elle constitue la meilleure protection pour développer progressivement une stratégie à l’abri des pressions extérieures. Car la communauté internationale ne se retournera pas contre un pouvoir tibétain qui agit actuellement dans son intérêt immédiat en permettant le statu quo. À l’inverse, l’avènement soudain d’un gouvernement pro-indépendantiste alarmerait nombre de pays, à commencer par l’Inde qui abrite les institutions tibétaines en exil, et serait voué à l’échec en l’absence de stratégie préétablie. Ensuite, malgré la faillite du dialogue avec Pékin, la voie du milieu a permis certains résultats : la popularisation de la question tibétaine et un soutien international. Cet exemple pour les partisans de l’indépendance a d’autres enseignements. Plutôt que de rechercher une confrontation perdue d’avance avec la Chine, la proposition d’un partenariat aurait un double intérêt. Celui d’adopter une attitude responsable au regard de la communauté internationale. Celui également d’éviter le piège de la défiance envers le Dalaï-Lama, en intégrant son souhait de parvenir à une solution « mutuellement bénéfique ». Dans ce sens, la refonte de la voie du milieu sur l’objectif de l’indépendance pourrait s’effectuer sur la base du Plan de paix en cinq points (1987), en aménageant cette fois-ci des avantages stratégiques à la faveur de Pékin. Sans illusion sur une quelconque adhésion de la Chine à court terme, d’autres options permettraient d’approcher des pays voisins comme l’Inde, pour lesquels l’évolution du statut du Tibet représente à terme un enjeu vital vis-à-vis de la Chine (restauration d’une zone tampon, protection des ressources hydrologiques, etc.). La stratégie indépendantiste nécessiterait ensuite d’être réadaptée en fonction des échecs et des victoires politiques ainsi que des évolutions géopolitiques, sans exclure l’hypothèse d’un affaiblissement de la Chine, y compris son effondrement. Enfin, seule une ligne indépendantiste semble aujourd’hui en mesure de garantir la pérennité de la légitimité d’un gouvernement en exil aux yeux d’une majorité de Tibétains. Elle permettrait également de redonner confiance à ceux qui continuent de vouloir s’immoler et de mettre un terme à leur sacrifice.

Face à ce bilan, plusieurs questions se posent. Qu’espère véritablement le gouvernement tibétain en exil au travers de discussions qui jusqu’à présent n’ont servi que les intérêts chinois ? C’est-à-dire, quels espoirs au-delà d’une simple survie diplomatique qui ne sera pas éternelle ? Et qu’espèrent les indépendantistes à leur tour pour le Tibet, s’ils ne parviennent pas à s’émanciper eux-mêmes des pressions internes exercées en exil ? Pour l’heure, les immolations au Tibet apparaissent comme les reflets de l’incendie politique en exil. En fonction des choix qui seront effectués, elles permettront d’éclairer l’avenir du phénix tibétain. Soit il renaîtra des cendres de ses martyrs, soit il y fera le lit de ses dernières braises.

(Mathieu Vernerey / © Diplomatie – Areion)

DIPLOMATIE – De la reprise à l’impasse du « dialogue »

Dans sa résolution du 6 juillet 2000, le Parlement européen envisageait d’appeler les États membres à reconnaître le gouvernement tibétain en exil comme seul représentant légitime du peuple tibétain si, dans un délai de trois ans, aucun accord n’était conclu sur un nouveau statut pour le Tibet. Les jours suivants, le contact fut renoué à Pékin avec le frère ainé du Dalaï-Lama, Gyalo Thondup, et deux premières rencontres se produisirent avec des émissaires du Dalaï-Lama en janvier et en septembre 2002. Ce qui amena le Premier ministre tibétain Samdhong Rimpoché à demander l’arrêt de toute manifestation anti-chinoise à travers le monde jusqu’en juin 2003 afin de « créer une atmosphère propice au dialogue ». Au lendemain d’une nouvelle rencontre sino-tibétaine en mai 2003, Samdhong Rimpoché réitéra son appel, cette fois-ci sans durée déterminée, et le Parlement européen laissa en suspens les engagements contenus dans sa résolution au terme du délai imparti.

Depuis cette résolution et l’attribution en juillet 2001 des Jeux olympiques de 2008 à la ville de Pékin, la Chine a accepté un certain nombre d’entrevues avec des émissaires du Dalaï-Lama, qualifiées de « visites privées » ou « touristiques » de « compatriotes d’outre-mer ». En 2008, en marge des manifestations au Tibet et des Jeux olympiques de Pékin, les dernières rencontres ont finalement révélé l’impasse des discussions. Une ultime entrevue a eu lieu en janvier 2010, restée sans suite depuis la démission politique du Dalaï-Lama en mars 2011. Les émissaires de ce dernier ont à leur tour démissionné en mai 2012.

MV

INSTITUTIONS – Avancées et limites de la démocratie tibétaine

Après sa reconduction en exil, le 29 avril 1959, le gouvernement tibétain procède à un certain nombre de réformes sous l’impulsion du Dalaï-Lama. Un Parlement est créé en 1960 et un projet de constitution pour un Tibet libre est établi en 1961, puis réformé une première fois en 1963 sous la forme d’une constitution provisoire appliquée au sein de la communauté exilée (130 000 réfugiés). Les pouvoirs exécutifs et législatifs sont séparés et les députés sont élus par les Tibétains de la communauté exilée. Cette constitution est de nouveau réformée en 1991 à travers la Charte des Tibétains en exil : le judiciaire devient un pouvoir séparé, les députés élisent les membres du gouvernement jusqu’alors désignés par le Dalaï-Lama et le Parlement est chargé de définir et de voter la politique nationale qu’il revient ensuite au gouvernement d’exécuter. De nouveaux aménagements permettent en 2001 l’élection du Premier ministre par les membres de la communauté, celui-ci devient le chef de l’exécutif et nomme les autres ministres approuvés ensuite par le Parlement. L’année 2011 voit se concrétiser la réforme historique souhaitée par le Dalaï-Lama, qui renonce à son rôle de chef d’État en exil et redistribue ses prérogatives politiques à chacune des institutions. Le Premier ministre devient le chef politique de l’administration tibétaine, fusionnant de nouveau la direction de l’exécutif et celle de l’administration.

Jusqu’en 2011, le système politique en exil est celui d’une théocratie constitutionnelle : « l’Administration centrale tibétaine de Sa Sainteté le Dalaï-Lama ». Bien que ce dernier ait amorcé par son retrait politique une séparation entre l’Église et l’État, il demeure lui-même au sein de la constitution la référence de la nation et conserve une capacité d’influence. En outre, chacune des écoles religieuses dispose toujours de sièges permanents au sein du Parlement et les moines continuent de bénéficier de deux voix lors des élections de leurs représentants : l’une pour leur école d’affiliation et l’autre pour leur région d’origine.

Le Parlement est composé de 44 députés élus pour cinq ans et se réunit deux fois par an à Dharamsala lors des sessions de mars et de septembre. Sa base électorale (80 000 électeurs) se compose notamment des membres de la communauté exilée en Inde selon leur affiliation aux trois régions traditionnelles du Tibet, symboliquement représentées (U-Tsang, Kham et Amdo). À cela s’ajoutent la représentation des cinq écoles religieuses et celle des diasporas d’Europe et d’Amérique du Nord. Les députés sont investis d’un mandat strictement individuel, en raison de l’absence de partis politiques, et restreint à un clivage régional ou religieux.

La Charte des Tibétains en exil ne fait aucune mention au système des partis politiques, sans pour autant le proscrire, entérinant ce vide constitutionnel comme un état de fait. Il en résulte l’absence de cadre institutionnel pour l’expression d’un pluralisme et l’impossibilité de clivages politiques permettant l’alternance entre une majorité et une opposition. En cela, la pratique politique tibétaine s’apparente à celle d’un parti unique où les désaccords sont interprétés comme l’expression d’une position personnelle entraînant un rappel à l’ordre et à l’unité autour de la ligne officielle. Le conditionnement religieux parachève cette forme de censure en dissuadant de toute « déloyauté » envers le Dalaï-Lama. Ce dernier avait pourtant préconisé le multipartisme comme forme de gouvernance à travers ses Lignes directrices pour la future politique du Tibet et les principes élémentaires de sa constitution (1992).

MV

POLITIQUE – « La prochaine incarnation du Tibet ? »

Dans un article intitulé « La prochaine incarnation du Tibet ? » (24 avril 2013, Phayul), l’écrivain tibétain et partisan de l’indépendance Jamyang Norbu, basé aux États-Unis, revient sur la transformation de la fonction de Premier ministre du gouvernement tibétain en exil en celle de chef politique (sikyong) de l’Administration centrale tibétaine. Cette transformation révèle selon lui une « crise constitutionnelle majeure » passée sous silence. Le terme de « sikyong » renvoie à la fonction des régents, comme l’illustre la parabole utilisée par le Dalaï-Lama lors de l’investiture du nouveau dirigeant. Se référant à la ratification de cette réforme constitutionnelle en septembre 2012, Jamyang Norbu cite le compte-rendu officiel où il est question du « premier sikyong ou chef politique tibétain démocratiquement élu », rappelant pour sa part que Lobsang Sangay a en réalité été élu en avril 2011 selon le mandat de Premier ministre, « ni plus ni moins ». Initialement présenté comme un simple changement de nom, plus encore que de fonction, c’est en fait une « transformation de régime » qui s’est opérée, faisant du « sikyong le chef à la fois de l’État et du gouvernement ». L’écrivain s’interroge alors sur cette transition qui « dans tout pays démocratique (…) aurait nécessité un débat public et parlementaire approfondi, et en dernier recours un référendum national ». Il s’inquiète également du risque de « culte de la personnalité » autour du nouveau dirigeant, dès lors que certains de ses partisans l’auraient déjà qualifié de « président suprême ». Ainsi, celui qui est désigné comme « le successeur politique de Sa Sainteté le Dalaï-Lama » pourrait être perçu comme « la prochaine incarnation du Tibet », comme le suggère le titre d’un documentaire biographique supposé validé en haut-lieu. Jamyang Norbu évoque la résonance théologique de tels signaux au sein d’une communauté tibétaine profondément religieuse, s’interrogeant sur la tentation théocratique du nouveau régime présumé laïque.

MV

SOCIÉTÉ – Tensions autour de la liberté d’expression en exil

Depuis la démission du Dalaï-Lama en mars 2011, la Revue politique tibétaine (Tibetan Political Review) – un blog administré par des Tibétains de la diaspora – constate une détérioration du climat politique et social au sein de la communauté exilée. Le premier signal est venu de l’intérieur du Tibet, lorsqu’en avril 2012, l’écrivaine tibétaine Tsering Woeser, basée à Pékin et en lien avec Lhassa, exprima des critiques au sujet d’une déclaration des autorités tibétaines en exil. Ses remarques suscitèrent le mécontentement d’exilés lui rappelant le devoir de « rester unis, (…) de renforcer l’autorité du gouvernement et de ne pas le critiquer ». Ce qui évoqua à l’écrivaine « des mots trop familiers pour quelqu’un comme[elle] vivant sous un régime autoritaire ». Elle appela le gouvernement tibétain en exil à renforcer les échanges et la communication avec le Tibet de l’intérieur pour garantir sa propre légitimité, et ce en acceptant « les éloges comme les critiques ».

La Revue politique tibétaine se réfère ensuite à la session du Parlement tibétain en exil, en septembre 2012, où le président du Parlement Penpa Tsering affirma que des critiques adressées à l’administration tibétaine avaient « causé du tort au Dalaï-Lama » et visaient à« semer la discorde ». Il avertit également l’ensemble des parlementaires « de ne pas exprimer d’opinions personnelles » au risque « de ne plus assumer [leurs] responsabilités de députés »et mit en garde les médias tibétains de ne pas être « un outil pour semer la discorde », les sommant de filtrer tout article visant à « déstabiliser la communauté et à dénigrer le Dalaï-Lama ». La Revue politique tibétaine s’inquiète de telles pratiques « comparables à la dictature d’un parti unique », qui utilisent « le paravent du Dalaï-Lama » pour écarter toute critique, et de la résonance autoritaire de directives encourageant au contrôle des médias et des opinions. En marge de cette session parlementaire, la ministre tibétaine de l’Intérieur Dolma Gyari suggéra que les Tibétains « devaient accepter les politiques décidées par le gouvernement quelles qu’elles soient », stigmatisant certaines critiques comme étant « similaires aux actions d’un parti d’opposition cherchant à détruire l’autorité de l’administration tibétaine ».

Enfin, la Revue politique tibétaine se réfère à la déclaration du Parlement tibétain en exil du 10 mars 2013, où celui-ci mit en garde les Tibétains de « ne pas parler, écrire des articles, propager des informations (…) sans un sens des responsabilités ». Le Parlement développa par un appel à l’unité « pour accomplir les aspirations communes du peuple tibétain » – soit, dans le langage officiel, l’objectif de l’autonomie au sein de la Chine, tel que défini dans la politique de la voie du milieu. Là encore, la Revue politique tibétaine fait le parallèle avec les régimes autoritaires qui affirment garantir la liberté d’expression tout en limitant son exercice au nom de l’intérêt général ou de celui de l’État. Depuis, les initiatives se sont multipliées contre les indépendantistes accusés de « déloyauté envers le Dalaï-Lama » et de « rechercher la division ».

MV

ADDITIF (*) – Pressions politiques et régressions démocratiques

Depuis la démission du Dalaï-Lama des affaires politiques en mars 2011, l’utilisation du nom du Dalaï-Lama pour miner toute forme d’opposition est devenue une pratique courante en exil. Le député et ancien président du Parlement Karma Choephel en a fait les frais, lorsqu’il a décidé, lors de la session parlementaire de mars 2013, de retirer son soutien à la ligne officielle. Aussitôt accusé par ses confrères de « déloyauté envers le Dalaï-Lama », c’est finalement l’actuel président du Parlement Penpa Tsering qui l’a rappelé à l’ordre, en réaffirmant « la pleine validité de la résolution unanimement adoptée en 1997 consistant à suivre la politique de la voie du milieu » (NB, comme exposé précédemment, cette résolution n’a jamais eu pour vocation de définir la voie du milieu comme position du Parlement).

Depuis, les attaques contre les partisans de l’indépendance, du multipartisme ou de la laïcité se sont multipliées, au point de provoquer parmi la classe dirigeante des réflexes obscurantistes faisant appel au fond de superstition de la pensée tibétaine. À en croire le président du Parlement Penpa Tsering, les critiques formulées à l’encontre de l’administration auraient contribué à raccourcir la longévité du Dalaï-Lama. Ce dernier aurait ainsi déclaré, le 2 septembre 2013, lors d’une audience accordée aux fonctionnaires de l’administration, qu’il aurait décidé de vivre jusqu’à l’âge de 108 ans et non plus 113 ans. Et ce en raison d’un « manque de confiance » manifesté par un certain nombre de contestataires, selon Penpa Tsering.

Si la capacité du Dalaï-Lama à décider de la durée de sa longévité relève du domaine de la croyance, l’immixtion de ce type de considérations dans le domaine politique pose problème à double titre. D’abord parce que le Parlement, lors de sa session de septembre 2013, a jugé bon de proposer et d’adopter une résolution demandant au dirigeant spirituel de renoncer à raccourcir le délai de sa vie. Ensuite parce que ce même Parlement s’est employé à rendre les députés dissidents et les opposants à la ligne officielle responsables de la décision du Dalaï-Lama, au motif qu’ils auraient « causé du tort » à ce dernier. La session parlementaire a vu à cette occasion son ordre du jour interrompu pour permettre à l’ensemble des députés de s’exprimer « librement » sur ce sujet. Cet épisode improvisé de « libre expression » s’est rapidement transformé en séance de dénonciation collective, contraignant Karma Choephel à la « repentance » et à l’auto-censure. Ce que plusieurs observateurs tibétains ont comparé à des « thamzing », ces séances publiques d’autocritique en vigueur au Tibet sous la Révolution culturelle.

Le lynchage politique de Karma Choephel a également eu pour effet d’infléchir la position de plusieurs organisations indépendantistes. Ainsi le Guchusum, organisation d’anciens prisonniers politiques exilés, s’est aussitôt aligné sur la position officielle du gouvernement. Quant au Congrès de la jeunesse tibétaine, organisation indépendantiste historique, s’il est parvenu à maintenir l’objectif de l’indépendance, il l’a fait en renonçant à s’opposer à la politique gouvernementale et à se constituer comme parti d’opposition. Seul le Congrès national tibétain, créé en mars 2013, a résisté aux pressions, en maintenant notamment sa vocation de devenir un parti politique, et ce malgré la mise en garde visant des députés sympathisants de ne plus assister à ses réunions. Le gouvernement tibétain était parvenu quelques mois plus tôt à obtenir du Congrès de la jeunesse tibétaine, alors confronté à la menace de dissensions internes, qu’il n’entretienne plus de relations avec le Congrès national tibétain. Tout cela en dit long sur la conception que se fait l’actuelle direction tibétaine de l’exercice démocratique, et sur l’avenir d’un processus de démocratisation qui, sans pluralisme ni multipartisme, ne pourra probablement se concrétiser au-delà de simples déclarations d’intention.

MV

(* mise à jour rédigée post-publication)