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22/10/15 | 22 h 09 min par Caroline de Juglart

Rencontre : Un petit-déjeuner avec Matthieu Ricard, le moine bouddhiste, humanitaire et photographe

Matthieu Ricard, le moine Bouddhiste, humanitaire et photographe vient de publier un livre de photo « Visages de paix, terres de sérénité », en noir et blanc qui nous transporte dans les plus beaux endroits de l’Inde, du Népal, du Bouthan et du Tibet où il a passé et passe encore sa vie.

Des paysages mais aussi des visages. Des visages souriants, des visages « miroir de l’âme »…Des photos sans artifice pour raconter simplement ce qui est : les grands maîtres, les nomades, la nature…
Aujourd’hui sans maison, sans attache, toujours au service d’autrui, à 70 ans, Matthieu Ricard continue de parcourir le monde, de prendre des photos dans l’Himalaya, de donner des conférences sur le « bonheur », et de s’investir pour son association Karuna-Shéchèn, qui a accompli à ce jour plus de 140 projets dans le domaine de la santé et de l’éducation.
De passage à Paris il nous a accueillis pour prendre un petit déjeuner avec lui et nous raconter un bout de son histoire.
Une rencontre qui fait du bien. Tout simplement.

Interview, morceaux choisis…

 

  • Depuis quand prenez-vous des photos ? Et comment les prenez-vous ?

Depuis l’âge de 12 ans. J’avais reçu à Noël un appareil photo bas de gamme mais j’étais fier comme Artaban. J’allais dans un square photographier des reflets dans une flaque d’eau. Et tout le monde disait : « Matthieu c’est vraiment pas la peine de lui demander de prendre des photos il ne photographie que des fleurs et des flaques d’eau ! Pour les photos de famille c’est zéro ! A chaque retour de vacances on est sûr qu’on ne sera pas sur la photo ! »

Plus tard, à l’âge de16 ans, j’ai rencontré André Fatras, l’un des pionniers de la photo animalière en France. A l’époque il n’avait pas un sou ; il travaillait avec des films périmés. C’est lui qui m’a tout appris.

Ensuite je suis parti en Indes et j’ai eu une progression très linéaire. Pendant vingt ans j’ai vécu avec l’équivalent de 50 euros par mois, par conséquent je prenais très peu de photos. J’achetais quatre à cinq rouleaux de pellicules qu’il fallait ensuite envoyer à Bombay dans le seul labo qui développait le kodachrome. Puis j’attendais encore trois mois en espérant que le petit paquet qu’on me renverrait ne se perde pas en route. J’avoue, c’était pour moi des moments d’excitation intense !

Au Tibet, en 1985, après avoir vécu au Bhoutan j’assistais à des scènes de vie fabuleuses mais je prenais très peu de photos. J’essayais simplement d’assurer le coup. Je me souviens d’une mission où dans une vallée mille chevaux nous attendaient. C’était absolument incroyable.

Et puis un jour, à New York, on me présente un éditeur spécialiste de la photo à qui on dit regarde : « c’est le mec qui débarque de l’Himalaya ! » Au départ il ne s’intéressait pas du tout à moi, et quand il a vu les photos, il a dit : « Ok. On publie un livre ! » C’était mon premier livre : « l’Esprit du Tibet ». C’est à partir de là que je suis devenu photographe !

Bien plus tard, Yann Arthus-Bertrand m’a converti au numérique. Il m’a dit : « écoute c’est aussi bon que l’argentique, tu peux aller ! » Ce que j’ai fait.

Femme tibétaine dans la foule à l’occasion du retour d’un lama incarné. Les nomades lui offrent …

 

  • Vous photographiez beaucoup les visages ? C’est ce qui vous intéresse le plus ?

Je ne suis pas un spécialiste des portraits. S’il y a un beau visage devant moi j’ai envie de le prendre en photo. Et si c’est un paysage, je m’arrête, et j’essaie de le saisir. Ce qui m’intéresse, c’est le monde dans lequel je vis, les grands Maîtres et tous ceux qui les entourent : les moines, les nomades, les fidèles, la nature.

Quand vous êtes immergé dans ce monde de l’Himalaya, c’est un tout. Cartier Bresson disait : « Je ne prends pas des photos ; je suis pris par mes photos » ! C’est exactement ça !

 

  • Et sur les visages vous privilégiez les sourires semble-t-il ?

Pour photographier quelqu’un il y a plusieurs écoles. Par exemple quand Steve McCurry venait au Tibet, il choisissait des personnes et les faisait poser sur un fond noir en leur demandant de regarder tranquillement la caméra. Pour ces Tibétains, les photos ne pouvaient donc être que « sérieuses », car pour eux, c’est l’image que l’on met plus tard dans un cadre pour représenter toute la famille. C’est donc une affaire très sérieuse !

Moi j’ai plutôt envie de montrer ce que sont ces hommes, ces femmes et ces enfants au naturel. Et, à vrai dire, ils sont tout le temps en train de rigoler. Sourire, c’est leur vraie nature.

Enfin j’avoue, ce qui me plait surtout, c’est voir un visage qui s’illumine ! C’est sentir cette joie qui est là. Cette joie qui vient aussi du plaisir d’être ensemble.

 

  • Quand même, des sourires, de la sérénité et de beaux paysages c’est comme ça que vous voyez le monde ? C’est un parti pris ?

Oui ! Disons que c’est pour rétablir l’équilibre ! Je pense d’ailleurs que cela correspond davantage à la réalité. Contrairement à tout ce que l’on peut lire ou entendre dans les journaux, que font la plupart du temps les 7 milliards d’êtres humains qui vivent sur cette planète ? Eh bien ils se comportent de manière sympatrique, gentille… Donc si moi je représente 95 % de l’humanité et 5% d’image, je demande qu’on me laisse tranquille avec mes 5% ! Certains me le reprochent mais c’est un faux procès. Oui, je veux montrer la banalité du bien qu’on oubli trop souvent. On nous montre constamment l’extrême, la violence, l’aberrant, le déviant… Or personne ne peut dire que 90 % de l’humanité s’entretue du matin au soir ! C’est faux ! Par exemple, en cinq siècles, la violence a beaucoup diminué en Europe où vous avez 100 fois moins de chances de vous faire tuer aujourd’hui qu’auparavant.

 

  • Photographier les grands maîtres, c’est plus difficile ?

Non, ça n’est pas plus difficile, d’autant qu’ils se moquent bien du fait qu’on les prenne ou non en photo ! Ils restent absolument impassibles, concentrés et n’ont aucun souci d’égo. De coup, parfois, c’est plutôt moi qui suis un peu gêné !

Evidemment j’ai très envie d’immortaliser certains « moments » mais j’ai aussi très peur de les gâcher en ne profitant pas pleinement de leurs présences. Prendre une photo me semble alors parfois un geste artificiel. Mais c’est aussi pour moi une manière de témoigner de leur incroyable existence.

 

  • Faites-vous un lien entre la photo et la médiation ?

Je pense que quelqu’un qui est habitué à la médiation, peut, devant un paysage ou devant un visage, rester complément présent sans avoir tout un bavardage mental.

La plupart des artistes sont dans la projection. Moi non. Au contraire, quand je prends une photo, je me vide entièrement pour être le plus disponible possible. Je ne cherche pas le côté « esthétisant ». Non, bien au contraire, je ne cherche rien et m’ouvre entièrement à ce qui est. Avec la plus grande fraicheur.

La méditation aide à se débarrasser des constructions mentales.

Alors en ce sens, oui, on peut dire qu’il y une sorte de lien entre la photo et la médiation.

 

  • Quelles sont les priorités de votre association « Karuna-Shéchèn » depuis le tremblement de terre qui eut lieu au Népal en avril dernier ?

Ces derniers moisnous avons aidé 200 000 personnes dans plus de 500 villages. Nous avons apporté 600 tonnes de riz, des soins médicaux, monté 15 000 tentes… Nous avons aussi une clinique dans laquelle soixante personnes travaillent tous les jours. Nous avons la liste de toutes les maisons, de toutes les familles et de toutes les personnes qui ont été touchées par ce tremblement de terre. Nous savons exactement ce qu’il se passe sur le terrain.

Aujourd’hui, la priorité pour l’association, c’est d’aider à reconstruire les écoles dans des villages qui ont été les plus affectés par le séisme et de développer un programme (éducation, sécurité alimentaire, énergie solaire, prévention du trafic humain) pour aider la population à surmonter ce dernier traumatisme. Il y a beaucoup faire. Nous nous donnons trois ans.

 

Propos recueillis par Caroline de Juglart

 

Références livre : « Visages de paix, terres de sérénité » aux éditions de La Martinière.

NB : Tous les droits d’auteur des livres de Matthieu Ricard sont reversés à l’association Karuna-Shéchèn.