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04/09/15 | 13 h 55 min

« Vous devez changer votre vie! » Préface de Woeser pour le livre de Lam Fai.

Lin-Hui-Preface

Le site internet High Peaks Pure Earth a traduit un article écrit par Woeser en octobre 2014 pour Radio Free Asia en mandarin, et publié sur son blog le 15 décembre 2014. L’article de Woeser concerne la préface qu’elle a écrite pour une publication du globetrotteur et défenseur des droits sociaux Lam Fai. La page Facebook de celui-ci, et à laquelle Woeser fait référence, s’intitule Go Around the World with Me.

Il y a deux ans, au début de l’hiver, j’ai rencontré Lam Fai, jeune homme vigoureux et énergique, à Lhassa. C’est un défenseur des droits sociaux de Hong Kong qui voyageait à travers le monde depuis deux ans, comme je l’ai découvert. Après notre rencontre j’ai commencé à m’intéresser à la page qu’il avait spécialement créée « Faites le tour du monde avec moi ». Au travers de ses récits et de ses photos, j’ai suivi et participé à ses expériences de par le monde. Voilà deux ans, Lam Fai m’annonça que la maison d’édition Taiwan Times allait publier l’ensemble de ses « rubriques de voyages responsables à travers le monde » (la dernière édition est sortie sous le titre « Voyages entre espoir et souffrance »), qu’il me demandait de préfacer. Il avait également  demandé à Liang Wendao, Zhang Cuirong, ainsi qu’à d’autres auteurs, de contribuer à la préface ou à une critique du livre.

A l’époque, je suivais de près les évènements qui se déroulaient à Hong Kong, et à la lecture de son manuscrit, j’ai rédigé l’article « Vous devez changer votre vie! » :

De tous les lieux que Lam Fai mentionne dans ses récits de voyages, je ne connais que le Xinjiang et le Tibet, ma patrie. Et il est peu vraisemblable que je puisse visiter ces endroits lointains ; Ils ne sont pas seulement éloignés physiquement, ils sont à une vie de moi.

La raison en est simple –contrairement à Lam Fai, je ne pourrais jamais obtenir le passeport qui me permettrait d’explorer le monde.

Certains penseront peut-être que c’est en raison de mon appartenance aux ‘dissidents’ (que Lam Fai décrit dans son livre), mais pas nécessairement.  Il y a quelques jours j’ai entendu un homme d’affaire tibétain dire de manière sarcastique : « L’an dernier, mon ‘rêve chinois’, c’était d’obtenir un passeport ; cette année, mon ‘rêve chinois’, c’est un laissez-passer frontalier… »  Ce qu’il voulait dire par là, c’est que nous sommes dans l’année du cheval, l’année au cours de laquelle les Tibétains entreprennent un pèlerinage au Mont Kailash pour rendre grâce à la montagne sacrée. Pour les pèlerins bouddhistes, il s’agit là d’un devoir. Et pourtant pour pouvoir se rendre à la montagne sacrée, il faut un ‘laissez-passer frontalier’ que les autorités locales ne veulent pas accorder aux Tibétains. Elles n’autorisent le passage qu’aux touristes chinois, et par la petite porte.

C’est pourquoi le soi-disant ‘rêve chinois’ n’est qu’un fantasme pour les Tibétains.

Au cours de ses voyages dans différents lieux, Lam Fai a pris conscience « qu’il y a trop de souffrance en ce monde ». Heureusement, cependant, il a aussi « rencontré l’espoir ». Lam Fai est resté fidèle aux principes du « voyage responsable ». Il a fait tout son possible pour contribuer à  la construction d’une société civile et gardé l’espoir que les gens verraient une amélioration à leur vie ou même que le monde tout entier changerait. Les histoires dans son livre ne sont pas de simples notes de voyages. Outre nous emmener dans des mondes différents avec des coutumes différentes, elles ont une signification encore plus profonde. Au milieu de l’agitation des voyageurs, se tient un jeune homme, avec son sac à dos et son appareil photo, qui rencontre trop d’injustice et dont les pensées sont dominées par les problèmes qu’il voit et qui l’amènent à se dire que « Le voyage est un divertissement, mais il ne devrait pas être uniquement cela. Et le divertissement ne devrait pas éclipser d’autres questions, plus importantes. Je crois que le voyage est fondamentalement beau. Cela apporte compréhension, réflexion, valeurs, et même la paix. Mais comment réussir à magnifier ces belles choses, et à réduire le gâchis, l’égoïsme et la destruction? »

Etant originaire du Tibet et y habitant, je suis particulièrement sensible aux expériences de Lam Fai et à sa profonde compassion envers les Tibétains au Tibet et ailleurs dans le monde. Je crois que cela vient du sentiment profond d’avoir lui-même traversé quelque chose d’identique.  Et je ne fais pas simplement référence à des slogans comme « Aujourd’hui le Tibet, demain Hong Kong » ou  » Le Hong Kong d’aujourd’hui, c’est le Tibet d’hier ». Je me rappelle une certaine nuit il y a deux ans. Il commençait à faire froid à Lhassa. Lam Fai venait de quitter le Xinjiang et il contait ses expériences, ses espoirs et ses sentiments. C’était un torrent d’émotions, où il expliquait à quel point il chérissait la liberté inestimable dont jouissait Hong Kong.

En fait, alors que je lisais ces histoires, se produisait  une situation déterminante. Je veux dire par là que, tandis que Lam Fai poursuivait ses projets de voyage en Argentine, éclatait à Hong Kong le notoire « Mouvement des parapluies ». Lam Fai écrivait : « Les médias étrangers parlent de la ‘Révolution des parapluies’, mais on ne peut pas appeler cela une révolution ;  « Mouvement des parapluies » n’est pas un mauvais terme. ‘L’arme’ entre nos mains est un simple abri contre le vent et les intempéries. Les habitants de Hong Kong ne demandent que la stabilité, et même si nous ne pouvons pas apercevoir le ciel bleu, nous ne voulons pas être victimes de pluies torrentielles. Le « Mouvement des parapluies » se veut un mouvement léger mais ferme. Nous ne nous soumettrons ni aux hurlements du vent ni à la pluie torrentielle! »

Lam Fai a interrompu ses voyages pour rentrer à Hong Kong, confronté à une situation de vie ou de mort. Il est passé de quelqu’un « ailleurs » à quelqu’un « sur le terrain » et a mis en pratique les « grands efforts » qu’il mentionne si souvent dans ses propres écrits.

Être sur le terrain ou non, est tout à fait crucial. Selon les mots du poète, autrefois soviétique, Anna Akhmatova : « J’étais avec mon peuple alors / Là où mon peuple était, pour son malheur. » Dans mes écrits sur les manifestations qui ont éclaté partout au Tibet, j’ai noté : « Quand je suis retournée à Lhassa, j’ai ressenti comme un coup de poignard au cœur de m’apercevoir que je n’avais pas été sur le terrain à ce moment crucial. J’étais une « étrangère », je dépendais entièrement des histoires et des souvenirs de ceux qui avaient été sur le terrain. Ces gens sont tous des gens en qui j’ai confiance. Ils font la lumière sur des choses cachées et déformées, mais je suis malgré tout pleine de regrets et même de honte. »

Actuellement, différents « actes de désobéissance », au sens profond, ont toujours lieu à Hong Kong. Même si je suis à Lhassa, un endroit soumis à une œuvre de « stabilité » stricte, je suis ces évènements de près. De nombreuses voix similaires s’élèvent en Chine pour exiger la justice. De ce fait, plus de 50 personnes ont été arrêtées à Pékin, soi-disant cerveau et cœur de l’empire. Le Bureau de la Sécurité Publique de Lhassa (le Ministère de la sécurité publique national, une des nombreuses polices secrètes chinoise) m’a aussi prévenue de ne pas réagir. On m’a même demandé de façon goguenarde : « Êtes-vous déjà allée à Hong Kong? Avez-vous quelque chose à voir avec ce qui s’y passe? » J’ai vraiment eu envie de répondre : « Bien évidemment je veux aller à Hong Kong, mais je suis privée des papiers nécessaires, qui sont contrôlés par le régime. Je ne peux même pas faire un pas. »

Les évènements de Hong Kong concernent véritablement tout un chacun. Ils sont porteurs d’un message puisé dans un vers de Rainer Maria Rilke cité par Lam Fai : « Vous devez changer votre vie ». De la même manière, chacun d’entre nous est concerné par l’ensemble des expériences de Lam Fai autour du monde.

Traduction France Tibet