JAPON / CHINE / PRINTEMPS ARABE, 10 Mars 2011, Le Japon, la Chine et le printemps arabe

Selon Pascal Boniface, Je reviens d'un séjour de quelques jours au Japon. En vingt ans c'est la huitième fois que je me rends dans ce pays. Il a bien changé depuis ma première visite au tout début des années 90. À l'époque, le Japon faisait peur. Sa marche en avant économique semblait ne jamais prendre fin. Il était passé en moins de quatre décennies, du tiers de l'économie britannique, à l'équivalent des économies allemande, française et britannique réunies. On craignait que le dynamisme du développement de ses exportations ne vienne, par une concurrence déloyale, affaiblir les pays occidentaux en y développant le chômage. Au moment où Gorbatchev avait définitivement mis fin à l’agressivité de l'Union soviétique (qui devait d'ailleurs bientôt disparaître), le Japon apparaissait pour les opinions publiques occidentales, comme la principale menace à la sécurité. Il n’était pas perçu comme une menace militaire, mais économique et sociale.

Aujourd'hui, ce sont les Japonais qui ont peur. Ils sont obnubilés par ce qu'ils considèrent être la menace chinoise. Elle n'est pas seulement économique pour eux (ils investissent d'ailleurs grandement en Chine), mais stratégique. La montée en puissance de la Chine les rend même anxieux. Le poids de l'histoire nourrit encore rancœurs et suspicions.

La fin de la guerre froide n'a pas eu les mêmes conséquences en Asie qu'en Europe. En Europe, elle a fait disparaître les multiples menaces territoriales et les perspectives d'affrontements interétatiques. Rien de tel en Asie où les antagonismes, entre les deux Corée, les Corée et le Japon, la Chine et Taïwan, la Chine et le Japon, la Russie et le Japon, etc. laissaient toujours planer la possibilité du déclenchement d'un conflit. Une relative stagnation économique et une récession démographique donnent aux Japonais le sentiment d'un déclassement par rapport à une Chine en mouvement.

En fait, on dit sur la Chine aujourd'hui ce que l'on disait sur le Japon il y a vingt ans, en termes de conquête de marchés et de rattrapage des Etats-Unis, etc. En un peu plus de dix ans, la Chine, qui représentait le tiers du PNB japonais, l'a désormais doublé. La Chine a fait, par rapport au Japon, ce que le Japon a fait vis à vis des Européens. Mais ce n’est plus le Japon qui incarne aujourd’hui le dynamisme économique, c’est la Chine. Cette crainte de la Chine explique pourquoi le Japon estime que sa sécurité passe toujours par une alliance solide avec les Etats-Unis. Les Japonais se rassurent en pensant que le défi grandissant que la Chine pose à Washington augmente la valeur de l’atout japonais.

Le Japon, comme la Chine, suit avec attention ce qui se passe actuellement dans le monde arabe. Non pas parce qu'il s'agit d'une zone traditionnellement prioritaire pour eux sur le plan stratégique, mais parce que les dirigeants chinois, dont le pays compte sans doute 400 millions d'internautes, s'inquiètent de la possibilité d'une onde de choc des révolutions arabes chez eux.

Quant aux Japonais, ils ont des sentiments mêlés sur ce point. Ils estiment qu'une démocratisation de la Chine pourrait être positive. Mais ils ont néanmoins deux craintes. La première est que les sentiments nationalistes de la population s'expriment encore davantage dans un pays plus démocratique, ce qui pourrait se faire au détriment du Japon. La seconde, c’est le risque de chaos en cas de contestation du régime, qui pourrait mettre en danger leurs investissements en Chine.

Pascal Boniface

pascalbonifaceaffairesstrategiques.blogs.nouvelobs.com - jeudi, 10 mars 2011


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